MEMOIRE DEA (suite 2)

CHAPITRE III : LE PLAN DE LA THESE

 

INTRODUCTION GENERALE

1ère Partie :  LA FICTION DANS L’ŒUVRE DE BOUBACAR BORIS DIOP

Introduction partielle

Chapitre 1 :  LA SEMANTIQUE DE LA FICTION 

                         I.      Essai de définition

  1. 1.      Genèse de la notion de fiction
  2. 2.      fiction et imagination
  3. 3.      Rhétorique des récits fictionnels
  4. a.     La fiction romanesque ou prosaïque
  5. b.     La fiction poétique

                      II.      Le processus métamorphique : de la réalité à l’imaginaire

  1. 1.      La fictionnalisation
  2. 2.      La transfictionnalisation
  3. 3.      La métafictionnalisation
  4. 4.      L’hyperfictionnalisation ou la cyberfictionnalisation
  5. 5.      La transformation Typologique des personnages

                   III.      Les frontières de la fiction

  1. 1.      Les paradoxes référentiels
    1. a.       Réalité et fiction
    2. b.      Discours et fiction
    3. c.       Vérité et mensonge
  2. 2.      l’univers de la fiction et ses limites
    1. a.       l’espace de fiction
    2. b.      Le temps de la fiction
    3. c.       Le langage de la fiction
  3. 3.      Les limites textuelles
    1. a.       L’indétermination thématique
    2. b.      L’incomplétude du récit de fiction
    3. c.       La participation virtuelle du lecteur dans la fiction

Chapitre 2 :  LA NOTION DE FICTION DANS L’ŒUVRE BORISIENNE 

  1. I.       La transfiguration du réel

1. Indices fictionnels et non-fictionnels

2. La fictionnalisation dans l’œuvre de Boubacar Boris Diop

3. L’hypertrophie du réel

II.  Les limites de la fiction dans l’œuvre de Boris Diop

  1. 1.      Boris Diop et la notion de référentialité

a.  Le référent historique

b.  Le référent socio-culturel

c.  Le référent traditionnel

  1. 2.      Les frontières textuelles
    1. a.       L a notion de véridiction
    2. b.      L’indétermination thématique
    3. c.       La d’incomplétude dans la fiction borisienne
    4. d.      La place du lecteur

Conclusion partielle

 

2ème Partie :  L’INTERTEXTUALITE DANS L’ŒUVRE DE BOUBACAR BORIS DIOP

Introduction partielle

Chapitre 1 : LA SEMANTIQUE DE L’INTERTEXTUALITE

I.   Essai de définition

  1. 1.      Origine du concept
  2. 2.      Champ sémantique de l’intertextualité

II.  La typologie de l’intertextualité

1.  La paratextualité

2.  La transtextualité

3.  L’intertextualité

4.  La métatextualité

III.Les fonctions de l’intertextualité

1.   La fonction référentielle

2.   La fonction métamorphique

3.   La fonction esthétique

4.   La fonction thématique

Chapitre 2 : L’INTERTEXTUALITE DANS L’ŒUVRE DE BORIS DIOP

I.   Le champ intertextuel

1.   Le répertoire des signes intertextuels

2.   Les différents types d’intertextualité

  1. a.       La place de l’histoire dans le récit Borisien
  2. b.      La pluralité diégétique dans le récit borisien

 

II.  L’intérêt de l’intertextualité dans le récit Borisien

1.   La spécificité formelle

2.   L’intérêt thématique

3.   La polyphonie textuelle

4.   L’intérêt inférentiel

Conclusion partielle

 

3ème Partie :  LA NARRATOLOGIE DANS L’ŒUVRE DE BOUBACAR BORIS DIOP

Introduction partielle

Chapitre 1 : LA SEMANTIQUE DE LA NARRATOLOGIE

I.  Essai de définition

  1. 1.      Evolution du concept
  2. 2.      Etude théorique du concept

II.  L e dispositif narratif

  1. 1.      Le système de l’énonciation
    1. a.       Les désignations linguistiques
    2. b.      La situation énonciative
  2. 2.      La typologie des narrateurs

III. Le rythme ou les séquences de la narration

1. Le niveau narratif

2. Le point de vue du narrateur

Chapitre 2 : LA NARRATOLOGIE DANS L’ŒUVRE BORISIENNE

I.   Le système narratif

  1. 1.      Spécificité du langage
    1. a.       Enigme du langage
    2. b.      Le paradoxe du langage
  2. 2.      L’énonciation
    1. a.       L’utilisation des désignations linguistiques par Boris Diop
    2. b.      Le statut du narrateur
  3. 3.      Etude spatio-temporelle dans le récit borisien
    1. a.       L’espace
    2. b.      Le temps

 

II.  La fonction narratologique

  1. 1.      Un facteur limitant
  2. 2.      Un critère de vraisemblance
  3. 3.      Fonction syntaxique
  4. 4.      Fonction stylistique

III. Les techniques d’écriture de Boris Diop

  1. 1.      Un mélange des genres
    1. a.       Les techniques théâtrales
    2. b.      Les techniques romanesques
  2. 2.      Un style journalistique
    1. a.       Le sens de la documentation ou de l’enquête
    2. b.      Le style du compte rendu

Conclusion partielle

 

CONCLUSION GENERALE

  

 CHAPITRE IV: LA PARTIE REDIGEE

 

 

INTRODUCTION

La sémantique de la fiction peut être considérée comme l’ensemble des différents sens de la notion de fiction. Il s’agit de définir le concept en rapport avec les nouvelles théories sur la fiction. Cela nécessite de réfléchir autour des rapports entre la fiction et la notion de référent réel, les indices de fictionalité et de non - fictionalité, les notions anthropologiques (histoire, culture, coutumes, etc.) et celles de fiction  dans l’œuvre de Boubacar Boris Diop. De même,  il paraît important de prouver que la fiction, notamment celle de Boubacar Boris Diop, peut-être envisagée en dehors de tout référent réel, ou du moins, peut-être la transfiguration subjective de la réalité. On pourrait, dès lors, étudier les notions de « feintise de la réalité », comme cela est fréquent dans l’écriture de fiction de Boubacar Boris Diop.  En outre, il est difficile de parler de fiction sans étudier le domaine d’investigation de celui-ci, c’est-à-dire les frontières de la fiction, d’une manière générale et celles dans l’œuvre Boubacar Boris Diop, en portant notre réflexion sur les notions de référentialité, de « véridiction » et de « mensonge », par exemple.

En somme ce chapitre sera consacré à l’étude des nouvelles théories de fiction, notamment celles de  Thomas Pavel, Jean Marie Schaeffer, Gérard Genette, Richard Saint Gelain etc , en les mettant bien entendu en relation avec l’écriture de fiction de Boubacar Boris Diop. Mais, il faut préciser que, dans ce chapitre, nous avons choisi de rédiger la troisième sous-partie (III.  les frontières de la fiction) de la sémantique de la fiction qui constitue le chapitre I de la première partie intitulée : La fiction dans l’œuvre de Boubacar Boris Diop.

Chapitre 1 :  La sémantique de la fiction

Avant l’avènement en littérature de la transcription alphabétique inventée, selon Marlène Girondon, « non loin de la Mésopotamie vers – 1400 »[1] , l’écriture était un ensemble de signes graphiques recouverts de symboles qu’il fallait décoder par la bivalence graphie et langue de communication. Ces signes étaient pourtant faciles à comprendre parce qu’ils reposaient sur la représentation de la réalité. La fiction est généralement comprise comme une métamorphose du référent réel. En effet :

« (…) l’esprit considère alors que la chose physique et la chose représentée sont identiques et également « vraie » l’une que l’autre. (…). Le langage originel est donc un lieu d’invention de la réalité où chaque mot a le pouvoir d’accorder une nouvelle vie ; (…) » [2]

Cette conception de la création intellectuelle donne une idée de l’importance ou la nécessité, dans tout processus de création, notamment l’écriture de fiction, de transformer la réalité. Or, ce processus de transformation du référent réel requiert qu’on délimite le domaine des indices fictionnels et réels.

Comme annoncé dans l’introduction, les deux premières sous-parties ne seront pas rédigées, nous allons entamer la rédaction de la troisième sous partie : les frontières de la fiction (voir le plan de la thèse).

III.  Les frontières de la fiction

La fiction comme production littéraire est conçue à partir d’un cadre référentiel vers un cadre pragmatique, c’est-à-dire non référentiel. Ce paradoxe entre la réalité et la non-réalité qui se côtoient à l’intérieur du même corps textuel fait que le champ fictionnel est quasi impossible à délimiter. C’est pourquoi Mohamed Lakhdar Maougal s’est interrogé sur les rapports entre la fiction et la réalité :

« La fiction est-elle devenue un refuge contre le réel ou un refus du réel ? »[3]

il convient alors de relever l’ensemble des indices factuels et non-factuels qui peuvent permettre de mieux appréhender les domaines des entités réelles et des entités fictives. Parce que la fiction - c’est connu de tous - relève du processus métamorphique, elle est considérée comme la contrepartie des référents réels. Cette ambivalence esthétique et sémantique se perçoit à trois niveaux : la question référentielle, l’univers de la fiction et les limites textuelles.

  1. 1.      La question référentielle

Pour mieux comprendre la question référentielle, il est important de cerner le concept de référentialité qui permet de mieux faire la distinction entre fiction et réalité. Richard Rorty, pour la définir, parle « d’axiome d’existence », c’est-à-dire, « tout ce qui réfère doit exister »[4]. Ce qui veut dire qu’on ne peut parler de référentialité que par rapport au monde réel. Car, les référents auxquels s’identifient les entités fictives ne peuvent représenter un objet réel que par transposition. Même si les repères textuels sont différents de ceux de la réalité, la question référentielle ne peut être comprise que dans une double perspective de coexistence textuelle entre les faits existants et ceux inexistants. Léonard Linsky explique à ce propos :

« (…) il n’est pas possible de dire quoi que ce soit de vrai ou de faux au sujet d’un objet inexistant, (…) se référer à un homme inexistant ce n’est pas se référer du tout »[5]

Ainsi, il se pose, loin déjà de l’avènement de la fiction, la question de la référentialité dans l’écriture, et plus précisément, celle du référent réel et du domaine du discours, et la part de vérité et de mensonge dans une œuvre de fiction.

  1. a.      Réalité et Fiction

Si l’on s’en tient à la théorie de Viktor Schlovsky, selon laquelle :

« (…) le récit est au premier ressort une intrigue et que tout le reste découle de cette dernière… (…) l’intrigue est entièrement artificielle »[6],

on pourrait croire que la réalité est totalement absente du récit, que ce dernier relèverait d’une pure invention de son auteur ; ce qui paraît du reste discutable. En vérité, il est difficile, voire impossible de penser avec certitude qu’un auteur peut faire abstraction de la réalité, quelle que soit sa volonté de la nier. L’œuvre de fiction est d’abord une transfiguration du réel, avant d’en être une métamorphose, dont le fondement est à trouver dans l’imaginaire de l’écrivain. Ce qui paraît à priori contradictoire peut ne pas l’être, dans la mesure où réalité et fiction peuvent mouvoir dans la même perspective esthétique. A ce sujet, A.Reboul soutient :

« Si la fiction consiste à représenter des personnages, des objets et des évènements qui n’ont pas d’existence dans le monde, elle ne peut les représenter que parce qu’elle utilise le même langage que celui que l’on utilise pour représenter des personnages, des objets et des évènements qui existent dans le monde (…) la possibilité même de la fiction dépend du fait qu’elle utilise (…) les moyens de représentation habituels »[7]

La fiction devient dès lors une représentation qui réfère à la réalité, au moins par le fait qu’elle déploie son récit à l’intérieur d’un corps textuel dont les acteurs sont proches de la réalité. C’est que le « cadre pragmatique » où s’opère la transformation de la réalité n’est qu’un leurre parce qu’il est la copie peu ou prou fictive d’un espace réel duquel sont tirés les objets factuels représentés dans la fiction. Jean Marie Schaeffer définit le cadre pragmatique comme :

« (…) l’espace de jeu à l’intérieur duquel le simulacre peut opérersans que les représentations induites par les mimèmes ne soient traitées de la même manière que le seraient les représentations  « réelles» mimées par le dispositif fictionnel. »[8].

Ce qui est clair c’est que les entités réelles ne sont pas au même niveau d’appréciation que le principe mimétique sur lequel repose ce que Schaeffer appelle le « dispositif fictionnel ». Thomas Pavel a peut-être raison de dire :

« Pour la fiction, il serait en effet hâtif de ne considérer que sa non actualité, dans la mesure où l’on y trouve le plus souvent divers degrés ou modalités de contrefactualité dont certains très proches de notre actualité »[9]

Le référent réel est absorbé, inhibé par l’univers de fiction qui laisse ses indices se déployer au point de submerger la réalité. Le lecteur peut ne pas alors sentir le glissement qu’opère le texte, par le truchement du processus métamorphique, de la réalité à la non-réalité. Le référent réel sur lequel il était censé s’appuyer semble évacué au profit d’un tissu d’indices non factuels. Guy Achard Bayle parle d’ « assimilation figurée » du référent par les procédés métamorphiques présents dans le texte. La fiction reste confinée dès lors dans la transformation du réel. Dans tous les cas de figure, elle ne peut se concevoir que dans la perspective transformatrice du référent. Or, ce processus qui consiste à métamorphoser le réel implique une réversibilité interactive entre le référent et les entités fictives. En vérité :

« l’expression référentielle (…) qui introduit l’énoncé (…) censé prédiquer la métamorphose peut-être interprété métaphoriquement (…) »[10]

le référent tiré de son contexte de réalité cesse d’être, il devient un éclatement d’images qui portent, chacune, une part de réalité et de non-réalité. Celle-ci étant un ensemble de signes transformateurs du réel. Le constat qui découle de cette analyse, c’est que les entités réelles et les entités fictives ne peuvent être autonomes à l’intérieur du même corps textuel où elles doivent nécessairement cohabiter. Il est vari que la présence des entités réelles peut être discrète dans la fiction, car le référent doit s’effacer au profit des entités fictives non pas de manière catégorique, mais de sorte qu’il puisse évoluer de sa position statique dans le monde réel vers un cadre de fiction où s’accomplit la transformation métaphorique de celui-ci. A ce propos Guy Achard-Bayle explique :

« le monde contrefactuel représenté acquiert difficilement un statut ontologique (substantiel et évènementiel), et donc référentiel, autonome ; c’est-à-dire, notamment par la délégation (énonciative et/ou focale) qui est faite aux personnages, rompe avec nos conventions ou ancrages mentaux et discursifs (…) ; donc qui ne vaille que par lui ou en lui, ou en d’autres termes, qui soit » vraiment » sui-référentiel : par l’évolution « transparente » de ses référents et par la désignation ad hoc de ceux-ci, au travers notamment de la recatégorisation lexicale et l’instauration de chaînes référentielles concurrentes »[11].

Cette difficulté de distinguer les indices référentiels des indices fictifs n’est pas prise en compte par Thomas Pavel pour qui la fiction ne peut relever d’aucune référentialité. Elle se détache du monde réel fondamentalement pour évoluer dans un simulacre de monde qui n’existe que par rapport au texte. Peu importe que le récit parte de la réalité ou non, le constat est que le récit de fiction n’est pas une représentation référentielle. Elle peut être, par contre, un ensemble d’entités non-réelles dont la représentation est autonome par rapport à la réalité. C’est que, note Thomas Pavel :

« les œuvres de fiction, souvent dépourvues de référents dans l’univers tenu pour réel, peuvent être porteuses de sens au même titre que les énoncés non fictionnels, à condition qu’elles servent de point de départ pour des inférences révélatrices »[12]

Il faut néanmoins souligner qu’il est pratiquement impossible de défendre cette séparation radicale entre réalité et fiction, à partir du moment où la notion d’«inférentialité » vient suppléer à celle de référentialité. En effet, l’inférent qui opère une intrusion narrative dans le corps de la fiction, libère les entités fictives de leur caractère invraisemblable, et les rapproche de la réalité pour peu qu’elles s’en éloignent. La fiction, à défaut donc de partir d’un référent peut, par le processus inférentiel, greffer un certain nombre de signes qui ne sont pas loin de la réalité. Or, un récit de fiction, s’il ne peut être référentiel, est par ailleurs inférentiel ; car la fiction n’est rien d’autre qu’une écriture feinte de la réalité. Ce paradoxe, Pavel n’a pas manqué de le souligner :

« Le caractère inférentiel, pour sa part, assure aux œuvres de fiction, même à celles qui semblent les plus éloignées du monde empirique, la capacité de signifier de manière aussi pertinente que les autres formes de discours »[13]

Au 19ème siècle, l’esthétique réaliste avait poussé beaucoup loin la réflexion, en définissant la fiction comme la peinture sociale d’une époque. Elle cherche par le référent factuel à représenter la totalité de la vérité, dans un élan objectif. Cette conception de la fiction implique une contradiction, voire une opposition claire entre la réalité et la fiction sur laquelle déferle un fleuve référentiel qui noie le caractère fictionnel même du texte. Cependant, il faut aborder avec beaucoup de prudence cette position des réalistes, car elle semble soulever un certain nombre de paradoxes. Il faut dire que la représentation référentielle n’est jamais objective, elle est, au contraire, liée à la subjectivité de l’écrivain qui manipule le référent à sa guise, selon ses émotions, son idéologie, ou sa vision du monde, etc.. C’est pourquoi :

« (…) les œuvres littéraires ne peignent la réalité du monde (…) que de manière fort approximative et sporadique »[14]

la réalité et la fiction, à défaut d’être séparable peuvent être distantes l’une de l’autre. Cette distanciation permet de réussir la transfiguration du réel par le processus métamorphique, dès lors que les entités fictives ont fini de rendre le référent presque totalement métamorphosé. Entre la feintise, qui caractérise l’œuvre de fiction , et le référent, il est possible d’établir :

« (…) un double écart : l’un qui mesure la distance séparant les univers de la fiction du monde qui nous entoure, l’autre qui tient à la relation d’indépendance dont jouit l’expérience individuelle par rapport à l’ambiance sociale et historique »[15]

Cet écart entre les entités fictives et les entités réelles peut même être accentué. Il s’agit d’établir entre les deux ce que Richard Saint Gelain appelle à juste titre « la frontière ontologique ». Celle-ci permet, au-delà de la notion de distanciation, dont parle Pavel de distinguer la réalité de la fiction. Le point de vue de Jean Marie Schaeffer est partagé sur cette question de la distinction entre réalité et fiction. D’une part, la fiction doit être séparée de la réalité et, d’autre part, aucune œuvre de fiction ne peut se soustraire à la celle-ci. C’est pourquoi :

« (..)[ il] propose de distinguer la question de la fictivité (…) de la question de la référentialité (…)  [tout en soutenant l’idée que] même la fiction la plus imaginaire comporte de nombreuses prédications qui ont des référents réels »[16].

Même si l’idée est difficile à accepter, cette distinction entre les indices fictionnels et non fictionnels, si nette qu’elle puisse paraître, ne peut pas être symétrique. En réalité, la non fictionnalité d’un texte peut être identifiée à partir du corps même de la fiction et non de la réalité. Richard Saint Gelain pense qu’on peut :

« (…) identifier des zones de non-fictionnalité au sein de la fiction : (…) »[17]

Par ailleurs, distinguer les entités fictives des entités réelles ne paraît pas trop pertinent dès lors que la réalité et la fiction sont condamnées à coexister ; elles doivent donc être étudiées au même titre. La cohabitation de ces deux entités est délimitée par ce que Saint Gelain appelle « le même plan ontologique », c’est-à-dire les mêmes considérations discursives. Margaret Mc donald a remarquablement montré la nécessité de la coexistence entre le référent réel et les indices fictionnels dans le même corps textuel. A ce propos il explique :

« J’incline donc à dire qu’un conteur n’énonce pas des assertions informatives concernant des personnes, des lieux et des évènements réels, même lorsque de tels éléments sont mentionnés dans des phrases fictionnelles : je dirai plutôt qu’ils fonctionnent eux aussi comme des éléments purement fictionnels avec lesquels ils sont toujours mélangés dans le récit »[18].

Dans cette perspective, la réalité et la fiction se meuvent dans la même orientation discursive où les entités fictives se mêlent à celles de la réalité pour donner un texte où il est difficile paradoxalement de les distinguer. On pourrait plutôt parler de la fiction comme étant la contrepartie de la réalité, en ce sens qu’elles partagent le même cadre de prédilection, même si celui-ci est inventé ou feint. C’est que toutes les entités supposées réelles ou fictives sont plus ou moins interactives. Elles ont une relation d’interpénétration qui font que les unes peuvent transformer les autres. En d’autres termes, le référent réel peut être assimilé à des entités fictives auxquelles il est identifiable dans le corps de la fiction, comme du reste les indices de fiction peuvent être semblables à la réalité à laquelle ils s’apparentent par les procédés métaphoriques. A ce propos, Saint Gelain rappelle la théorie de Ruth Ronen[19] qu’il résume en ces termes :

«  (…) l’interaction entre les composantes du récit force à attribuer aux entités supposément réelles des propriétés (relationnelles) qu’elles n’ont pas dans la réalité »[20].

 Contrairement à la théorie de John. R. Searle qui pense non pas à une différenciation, mais à une séparation claire et nette entre les référents réels et les indices fictionnels, il est donc possible de les assimiler à la postulation de Thomas Pavel qui parle d’« unité discursive ». En effet, Thomas Pavel affirme :

« Aux yeux de lecteurs, les textes de fiction bénéficient d’une certaine unité discursive, et nulle ligne de faille ne sépare visiblement, dans les mondes qu’ils décrivent, la part de vérité et celle de la fiction »[21]

En fait, ce qui permet de penser que la coexistence entre la réalité et la fiction est incompatible, relève peut-être de la confusion latente qui transparaît souvent dans le récit de fiction, surtout lorsque le statut du narrateur n’est pas clairement défini par rapport à l’auteur. La fiabilité des indices textuels, ceux référentiels comme ceux fictionnels, en dépend. S’il s’agit du narrateur lui-même qui instaure un champ référentiel dans sa narration, c’est sûrement une feintise de sa part qui lui permet de donner au texte une certaine vraisemblance ; Car, comment le caractère fictif de son existence peut lui permettre de référer à une quelconque réalité ? A moins qu’il ne soit un narrateut-auteur. Dans tous les deux cas, les référents réels subissent de profondes modifications discursives qui les font se confondre aux indices de fiction, si ces derniers ne les assimilent pas définitivement. On pourrait alors croire que le texte est dépourvu de toute référentialité. Ce qui paraît utopique, dès lors que la question référentielle, même si elle est tributaire des intentions de l’auteur et de son narrateur, est indissociable du texte de fiction.. Jean Marie Schaeffer explique :

« La fiction reste donc liée sur plusieurs points à des exigences de référentialité. Le narrateur d’un roman qui mène son héros dans une forêt de chênes et qui, voulant décrire leur feuillage, décrit en fait un feuillage de hêtres, commet une erreur qui relève de la logique de la référentialité (sauf si des indices nous permettent de construire la figure du narrateur « non fiable ») »[22].

 Sur la même question, l’analyse de Richard Saint Gelain semble plausible. En effet, il explique au moyen de plusieurs interrogations :

« (…) L’appel à la seule intentionnalité de l’auteur (…) ne suffit pas. Qu’est-ce qui nous permet de présumer que l’intention d’un auteur de fiction qui commet une « bévue » est sérieuse ( et donc erronée) et qu’il n’insère pas à dessein des bourdes référentielles ? plutôt qu’au narrateur ? ».[23]

Toujours est-il que la réalité et la fiction sont des entités ambivalentes qui partagent un espace ou un cadre, où paradoxalement elles sont livrées à l’intentionnalité ou à l’inventivité d’un auteur ou d’un narrateur. Cela ne voudrait pas dire que le texte de fiction est une pure invention. Elle est une manipulation intégrante et astucieuse des indices référentiels et fictionnels qui parfois se confondent dans la même perspective narrative. Voici ce qu’en pense Richard Saint Gelain :

« C’est dire que le texte de fiction présente des espaces interprétatifs intensément ambivalents, (…). C’est dire aussi que l’intention de l’auteur constitue moins le socle de la fiction que l’un des facteurs que pourra convoquer (ou non) une stratégie interprétative : c’est celle-ci et non celle-là, qui décidera en dernière instance du statut des énoncés ( et des entités auxquelles il réfère) »[24]

Il reste, malgré toutes les combinaisons possibles entre fiction et réalité, que le texte de fiction, quel que soit son rapport à la référentialité, ne peut être étiqueté comme tel que parce qu’il relève aussi de l’imaginaire. En choisissant d’inférer, dans un cadre où tout repose sur des entités non existantes, des entités existantes, l’auteur d’un texte de fiction participe à un jeu de l’esprit pendant lequel tous les acteurs acceptent volontiers le simulacre. Ce dernier correspond à un leurre, à une illusion de la réalisation d’une fiction ou de la fictionnalisation da la réalité. Stéphane Pillet explique cette difficulté de distinguer la fiction de la réalité :

« La fiction permet d’imaginer ce qui n’existe pas. Elle est le procédé de l’esprit humain qui permet de faire jouer dans son théâtre mental ce qu’on ne peut observer. Par conséquent, on trouve une profonde interrogation (…) sur la fiction comme représentation du sens et de la réalité ainsi que de sa mise en pratique »[25]

 La fiction devient alors une association mentale des entités fictives, un ensemble de représentations d’ordre esthétique qui permettent de feindre la réalité. Dominique Vaugeois pense :

«  (…) Parler de fiction, c’est alors confondre représentations mentales et représentations fictionnelles : (…) »[26]

Attardons nous un instant sur le concept de l’imaginaire. Certains pensent que tout ce qui relève de l’imaginaire exclut de son champ la question référentielle. Ce qui est discutable pour Jacques Berque qui pense que le réel peut être présent dans le monde imaginaire :

« L’imaginaire c’est la restitution d’un réel plus vrai que lui-même, (…) »[27].

Or, s’il est vrai que l’imaginaire est le point d’ancrage de la fiction, celle-ci reste alors intimement liée au réel. De l’avis de Mohamed Lakhdar Maougal :

« La fiction se trouve prisonnière d’un réalisme fortement idéologisée »[28]

Dominique Vaugeois va plus loin que Maougal, il ne s’embarrasse pas de la place de l’imaginaire dans la fiction. Pour elle :

« L’imaginaire, on le sent, n’est pas la fiction »[29]

Cela n’exclut pas pour autant l’imaginaire du domaine de la fiction, ni ne résume la fiction à la question référentielle. L’imaginaire est un produit de l’esprit qui dépend de l’orientation intentionnelle qu’en fait son auteur. Il ne peut pas donc uniquement être confiné dans un monde fictif, tant il est vrai que l’esprit ne peut échapper à l’environnement référentiel de celui qui le porte. La frontière entre le réalité et la fiction devient plus confuse et aléatoire, car :

« Le concept de musée imaginaire, nous insistons sur ce point, ne constitue pas une fiction au sens où nous l’entendons, il constitue simplement une nouvelle manière de désigner un nouveau statut de la réception de l’œuvre d’art ; (…) ce concept, s’il ne construit pas un monde de l’art à proprement parler fictif, permet à l’écrivain d’écrire sur l’art d’une manière qui profondément relève d’une modalité fictionnelle et non factuelle »[30].

Cette vision de Vaugeois remet à jour le paradoxe frontalier entre réalité et fiction qu’il est difficile de comprendre. Ce paradoxe a attiré l’attention de Searle qui pense :

« Indépendamment de tous les rapports singuliers qui s’y marquent à la réalité, la caractéristique essentielle d’un texte de fiction est d’être une assertion non vérifiable »[31]

Cela suppose que l’auteur de fiction ait la capacité au plan narratif d’inhiber toute forme de référentialité dans son discours. Il peut aussi la faire submerger par les indices de fiction pour qu’elle soit moins perceptible. La question référentielle est donc reléguée au second plan dans l’œuvre de fiction, voire même effacé au profit de la non-réalité des faits racontés qui relèveraient de la pure invention de l’auteur. En se basant sur les travaux de Paul Ricoeur[32], Ricard Ripoll Vilanueva explique :

« (…) la fiction est le pouvoir de nier le monde, de suspendre la référence en vue d’une recréation »[33]

Cette analyse, loin de remettre en question la référentialité dans le texte de fiction, justifie son existence, même tacitement. Suspendre la référence c’est accepter non seulement qu’elle existe, mais aussi qu’elle est submergée par les entités fictionnelles. L’image qui représente le réel est ainsi dissimulée de telle sorte qu’il semble difficile d’identifier dans la forêt d’indices fictionnels, le moindre élément référentiel. En réalité, est-ce qu’il s’agit de l’auteur ou du narrateur qui choisit de suspendre la référence ou celle-ci qui perd inexorablement ses attributs métamorphosés par les multiples transformations narratives qu’ils subissent. La quintessence c’est qu’il faut comprendre qu’il n’y a de fiction que par rapport à une référence qui subit des modifications selon les intentions avouées ou non de l’auteur. Le seul fait que le cadre choisi pour cela relève de la fictivité est une preuve que toute velléité de vraisemblance est tributaire d’indices référentiels. Or, le texte ne peut, si fictif qu’il puisse paraître, se soustraire ni à la réalité, ni à un semblant de réalité qui relève du principe de la vraisemblance. Même si la fiction annule la référentialité en niant le monde réel, comme l’a expliqué Ricard Ripoll Villanueva, il reste certain qu’elle ne peut le faire qu’à l’intérieur d’un cadre spatio-temporel inventé. Le problème, c’est que l’inventeur est avant tout un produit référentiel puisqu’il appartient à la réalité ; même s’il choisit de s’y soustraire en confiant ses initiatives à un personnage qui, lui, est fictif, il ne le peut dans une exclusive neutralité. Dans tout le processus métamorphique, il garde des séquelles de la réalité à laquelle il est lié par sa propre existence. Ces résidus réels peuvent être factuels et liés à l’histoire, c’est-à-dire à un référent réel identifiable et vérifiable. Muriel Bourgeois développe la même idée :

« (…) les premiers théoriciens du roman font de leur côté, du respect de la donnée historique, une des condition modernes de la vraisemblance »[34],

donc de la feintise de la réalité. En fait, feindre la réalité c’est autrement la recréer par le principe de la vraisemblance, car :

« la vraisemblance est exaltée par la restitution d’un cadre spatio-temporel que l’on peut identifier au réel »[35]

Le constat qui émerge de ce point de vue, c’est que la présence du référent réel dans l’œuvre de fiction est inéluctable. Il importe peu que les notions référentielles soient implicites ou explicites, l’essentiel est que toute œuvre de fiction, d’une manière ou d’une autre, se rapporte à une réalité, qu’elle soit historique, sociale, culturelle ou politique. Ce qu’il faut simplement noter, c’est que la réalité, pour qu’elle puisse coexister avec la non-réalité du monde fictif, doit être transformée de manière à ressembler ou à être mises dans les mêmes conditions narratives que les entités fictives. A ce propos Dominique Rabaté note :

« La « fiction » permet tous les jeux avec des référents transformés en signes, et dès lors pris dans le tourniquet de l’imaginaire. (…) la fiction peut donc porter à l’intérieur de sa logique propre, ses pouvoirs jusqu’à un point de quasi rupture, entraîner le soupçon d’une transgression de ses limites et, par là, obliger à reconsidérer la frontière initiale qui semble la différencier des « énoncés de réalité »[36].

La question référentielle peut aussi être appréhendée sous le double aspect de la présomption de la référentialité et de la fictionnalité. Au lieu donc d’être catégorique sur la coexistence des entités référentielles et fictionnelles, il convient plutôt d’être prudent par rapport à leur statut et leur place dans le corps de la fiction. Richard Saint Gelain parle lui de « présomption de référentialité » et de « présomption généralisée de fictionnalité »[37]. Il est donc pratiquement impossible de dire là où commence et s’arrête la part de réalité dans une oeuvre de fiction. Il est question surtout d’une association discursive de toutes les entités qui la composent et, qui sont présupposées réelles ou fictives, selon l’orientation intentionnelle qu’en fait le narrateur ou l’auteur.  En effet :

« Le discours a longtemps été sous le coup d’une présomption de référentialité : (…) il se rapportait (conformément ou non) au réel. (…) depuis quelques décennies, (…) de la présomption de référentialité on est passé à une présomption généralisée de fictionnalité (…)[38].

Cette difficulté à délimiter le champ de la fiction peut entraîner une confusion dans le système narratif qui opère une métamorphose de toutes les entités réelles ou fictionnelles. Il est toujours possible de penser comme Saint Gelain qu’il s’agit de :

« (…) soustraire les catégories de subjectivité et d’argumentation de la sphère du référentiel pour les reporter à priori à celle du fictionnel »[39]         

Cette conception de la référentialité dans l’œuvre de fiction correspond à la théorie du panfictionnisme développée par Marie Laure Ryan. Il s’agit d’inscrire les indices de fictionnalité et de non-fictionnalité dans la même perspective narrative plus ou moins confuse où il est difficile d’identifier « (…) les renvois à une réalité extérieure des renvois fictionnels qui construisent ce qu’ils semblent se contenter de désigner ? Non seulement les textes mettent à plat les références (supposément) factuelles et les références fictionnelles – (…) »[40]. En vérité, « (…) leurs éventuelles distinctions demeurent des opérations textuelles, sujettes comme toutes les autres au soupçon »[41]

La fiction ne semble pas déterminée par des indices textuels, fictifs et factuels, mais surtout par les supputations inconscientes du lecteur qui subit ses propres impressions. C’est justement, les effets de celle-ci qui constituent l’illusion d’une fiction, le sentiment de ce qui est imaginé et inventé. Richard Saint Gelain « (…) considère que la fictionnalité (…) consiste à une impression ressentie, (…), impression obtenue à l’issue de processus interprétatifs largement inconscients »[42]

La porosité de la frontière entre la réalité et la fiction relève de cette subjectivité généralisée dont se servent tous les acteurs du processus de fictionnalisation, de l’auteur aux lecteurs en passant par le narrateur. Ces derniers, en voulant se jouer de la réalité par le processus métamorphique des référents, non seulement s’éloigne de la factualité, mais surtout ne sont pas sûrs d’avoir produit une fiction.  Ce qui, dans l’imaginaire de l’écrivain, peut paraître comme une invention fictive peut ne pas l’être. De le même manière, ce qui est supposé se référer à la réalité peut n’être que le fruit de l’imagination de l’auteur qui baigne ainsi dans l’illusion de la réalité. Il semble alors que la fiction est un discours par défaut qui repose essentiellement sur la déformation référentielle. C’est que la fictionnalité d’un texte n’est pas liée aux indices, car :

« (…) un texte peut-être jugé fictionnel sans mettre en scène d’entités fabuleuses ou ostensiblement imaginaires, ni employer l’un ou l’autre des procédés discursifs associés à la fictionnalité »[43]

Du reste, un texte ne peut être jugé factuel de manière certaine quand on s’accorde au principe suivant :

« Après tout, la factualité, dès lors que les faits ne sont pas empiriquement vérifiables, est elle aussi affaire de signes et de confiance accordée, à tort ou à raison, à ceux-ci : c’est précisément là-dessus que misent aussi bien les faussaires que les auteurs de trompe-l’œil littéraires »[44].

La frontière entre la réalité et la fiction est beaucoup plus large. Le texte de fiction ne se limite pas simplement à ses propres indices, mais il embrasse parfois toutes les autres formes d’écriture avec leurs spécificités, comme le note Saint Gelain qui rappelle les théories de Jorge Luis Borges et de Ballard. J.G[45]. A ce sujet, l’expression de Glowinski « la mimesis formelle »[46], montre que la frontière entre la réalité et la fiction n’est pas facile à définir, si tant est que toutes les formes d’écriture peuvent s’assimiler et se retrouver dans le même texte, avec l’interpénétration des genres. La réalité ou la non-fictionnalité d’un texte dépend en fait de l’interprétation qu’on fait des indices textuels. Ce qui est supposé réel peut être fictif, vice et versa, de telle sorte que le texte est livré à la seule intentionnalité de ses créateurs. Les limites entre la réalité et la fiction deviennent confuses, dès lors qu’elle peut être délimitée diversement et de manière subjective. Il est possible qu’il y ait des référents réels constants dans le corps de la fiction ; car :

« (…) Des poches de référentialité pourraient subsister au milieu d’un discours globalement fictionnel et malgré les effets tendanciels de celui-ci. (…) les poches de non-fiction peuvent elles-mêmes être prises dans la fiction (…) ; à partir du moment où un lecteur « entre en fiction » et tant qu’il ne quitte pas le texte, il n’est jamais tout à fait assuré de rejoindre la réalité, c’est-à-dire de pouvoir appliquer avec confiance des postulats préalables (…) »[47]

Ce paradoxe entre réalité et fiction établit un semblant de frontière qui ouvre deux voies ou deux possibilités d’interprétation ;  Soit on associe les indices de tous ordres dans la même unité discursive, Soit on les dissocie avec leurs spécificités discursives autonomes. Richard Saint Gelain a retenu deux principes, ceux de « l’intégrationnisme » et du « ségrégationnisme ».

Intégrer les unités du discours fictionnel dans une perspective narrative où il est impossible de distinguer la réalité de la fiction, revient à, d’une autre manière, rendre la frontière entre elles beaucoup plus hermétique. Le lecteur qui a besoin de la franchir hésite à le faire, car la démarche intégrationniste l’aura exclu du champ de l’interprétation des indices fictionnels comme non fictionnels. En effet :

« Le lecteur qui a choisi jusque-là de ne pas départager personnes historiques et personnages fictifs voit, mais trop tard, jusqu’où l’attitude intégrationniste l’a mené – et ne sait plus trop, à rebours, où tracer la frontière entre factualité et fictionnalité »[48].

Ségréguer les indices référentiels et fictionnels, dans une perspective narrative double où ils sont clairement distingués, ne semble pas une idée pertinente. Au contraire, cette possibilité inscrit le texte dans un paradoxe où entités réelles et fictives s’opposent de manière catégorique. Le lecteur, même s’il ne baigne pas dans la confusion, aura du mal à identifier le type de texte auquel il est confronté ; qu’il s’agisse d’un texte factuel ou fictionnel. Nous pouvons noter avec Richard Saint Gelain :

« On ne parvient cependant du coup qu’à déplacer le paradoxe, qui devient alors celui-ci : les énoncés auxquels le lecteur (ségrégationniste) accepte d’attribuer une valeur de vérité (et donc une extériorité tant ontologique que pragmatique par rapport au discours fictionnel environnant) sont ceux-là mêmes que le lecteur récuse du même geste »[49]

D’autres thèses plus radicales sur la question de la relation entre réalité et fiction sont développées. Nous pouvons retenir celle de Stéphane Pillet[50]. Pour lui, la fiction relève de l’esprit scientifique et méthodique. De la science et de la méthode elle tient son caractère  référentiel, même s’il est vrai qu’elle est avant tout la matérialisation de l’imagination.

CONCLUSION (Partielle)

Ainsi l’auteur de fiction est partagé entre le réel et le fictif, et, tout ce qu’il écrira sera le fruit de sa propre imagination et celui du monde auquel il est issu. La frontière de son texte sera tracée à la lisière d’un récit à cheval entre la réalité et la fiction, mais pas aussi nettement qu’on pourrait le supposer. Toutes les théories modernes sur la fiction, aussi divergentes qu’elles puissent être, s’accordent sur le principe que la fiction relève à la fois de la référentialité et de la fictionnalité. Même s’il reste à définir les frontières de l’une par rapport à l’autre, il est important de rappeler que réalité et fiction partagent une même frontière qu’il est difficile de délimiter. Cette frontière entre la fiction et la réalité transparaît aussi au niveau du discours de fiction ; c’est ce que Gérard Genette appelle la frontière entre la « fiction et la diction ».

Par ailleurs, il faut dire que ce travail est loin d’être achevé ; il constitue une esquisse que nous allons approfondir dans la thèse.

 

 

 

 

 

 

 

 



 

[1] Marlène Girondon, « Culture écrite et Internet : le renouveau des formes du récit », Mémoire de fin d’étude, , I E P de LYON, Septembre 2001

 

[2] Marlène Girondon. « Culture écrite et Internet : le renouveau des formes du récit », Mémoire de fin d’étude, , I E P de LYON, Septembre 2001

[3] Mohamed Lakhdar Maougal, « Irréalisation du réel et fictionnalisation de l’histoire »,  théorie de la littérature, actualité des études littéraires, colloque en ligne sur la fiction, http://www.fabula.org

[4] Richard Rorty. « Existe-t-il un problème du discours de fiction », in : Conséquences du pragmatisme, trad. J.P.Cometti, Ed. Du seuil, Paris, 1993, cité par Nancy Murzilli. « La fiction ou l’expérimentation des possibles», théorie de la littérature, actualité des études littéraires, colloque en ligne sur la fiction, http://www.fabula.org

[5] Léonard Linsky. Le problème de la référence, Ed. Seuil, Paris, 1974, cité par Nancy Murzilli. Ibidem.

[6] Viktor schlovsky. Theory of prose, 1922, cité par Marlène Girondon, « Culture écrite et Internet : le renouveau des formes du récit », Mémoire de fin d’étude, , I E P de LYON, Septembre 2001

 

[7] Reboul..A. (1994). « Narration et Fiction »., In : J. Mooeschler et A.Rboul (chap.16), p.429, cité pa r Guy Achard-Bayle, « Faits de langue, de texte… Effets de fiction : des désignations dans les « dispositifs fictionnels » », théorie de la littérature, actualité des études littéraires, colloque en ligne sur la fiction, http://www.fabula.org

[8] Jean Marie Schaeffer. Pourquoi la fiction ?,  Paris : Seuil ( coll. « poétique »), 1999, cité par Richard Saint Gelain,

« La fiction à travers l’intertexte : pour une théorie de la transfictionnalité », théorie de la littérature, actualité des études littéraires, colloque en ligne sur la fiction, http://www.fabula.org

[9] Guy Achard Bayle, « Faits de langue, de texte … Effets de fiction : des désignations dans les dispositifs fictionnels », théorie de la littérature, actualité des études littéraires, colloque en ligne sur la fiction, http://www.fabula.org

[10] Ibidem.

[11] Guy Achard Bayle, « Faits de langue, de texte … Effets de fiction : des désignations dans les dispositifs fictionnels », théorie de la littérature, actualité des études littéraires, colloque en ligne sur la fiction, http://www.fabula.org

[12] Thomas Pavel. « Fiction et perplexité morale », théorie de la littérature, actualité des études littéraires, colloque en ligne sur la fiction, http://www.fabula.org

[13] Thomas Pavel. « Fiction et perplexité morale », théorie de la littérature, actualité des études littéraires, colloque en ligne sur la fiction, http://www.fabula.org

[14] Ibidem

[15] Thomas Pavel. « Fiction et perplexité morale », théorie de la littérature, actualité des études littéraires, colloque en ligne sur la fiction, http://www.fabula.org

[16] Jean Marie Schaeffer. Qu’est-ce qu’un genre littéraire ? Paris : seuil (« coll. Poétique »), 1989, p.84

[17] Richard Saint Gelain, « La fiction à travers l’intertexte : pour une théorie de la transfictionnalité », théorie de la littérature, actualité des études littéraires, colloque en ligne sur la fiction, http://www.fabula.org

[18] Macdonald Margaret ( [1954). « Le langage de la fiction », trad. De l’anglais par Claude Hary-Schaeffer, Poétique, N°78 (avril), 1989 , cité par Richard Saint Gelain, « La fiction à travers l’intertexte : pour une théorie de la transfictionnalité », théorie de la littérature, actualité des études littéraires, colloque en ligne sur la fiction, http://www.fabula.org

[19] Ruth Ronen. Possible Worlds in Literary Theory, Cambridge: Cambridge University Press, 1994

[20] Richard Saint Gelain. « La fiction à travers l’intertexte : pour une théorie de la transfictionnalité », théorie de la littérature, actualité des études littéraires, colloque en ligne sur la fiction, http://www.fabula.org

[21] Thomas Pavel. Univers de la fiction, Paris Seuil (« coll. Poétique »), 1988, p.26, cité par Richard Saint Gelain. « La fiction à travers l’intertexte : pour une théorie de la transfictionnalité », théorie de la littérature, actualité des études littéraires, colloque en ligne sur la fiction, http://www.fabula.org

 

[22] Jean Marie Schaeffer. Qu’est-ce qu’un genre littéraire ?, Paris : seuil (« coll. Poétique »), 1989, p.84

[23] Richard Saint Gelain. « La fiction à travers l’intertexte : pour une théorie de la transfictionnalité », théorie de la littérature, actualité des études littéraires, colloque en ligne sur la fiction, http://www.fabula.org

[24] Richard Saint Gelain. « La fiction à travers l’intertexte : pour une théorie de la transfictionnalité », théorie de la littérature, actualité des études littéraires, colloque en ligne sur la fiction, http://www.fabula.org

[25] Stéphane Pillet. “La fiction comme supercherie divine: l’effet de fiction dans la poésie de Stéphane Mallarmé, théorie de la littérature, actualité des études littéraires, colloque en ligne sur la fiction, http://www.fabula.org

[26]Dominique Vaugeois. « Quand la fiction se manifeste: essai sur l’art et production de la fiction (Malraux, Bonnefoy) », théorie de la littérature, actualité des études littéraires, colloque en ligne sur la fiction, http://www.fabula.org

[27] Jacques Berque. Langages arabes au présent, Gallimard, Paris, 1974, pp. 248-249, cité par Mohamed Lakhdar Maougal, « Irréalisation du réel et fictionnalisation de l’histoire », théorie de la littérature, actualité des études littéraires, colloque en ligne sur la fiction, http://www.fabula.org

[28] Mohamed Lakhdar Maougal. « Irréalisation du réel et fictionnalisation de l’histoire », théorie de la littérature, actualité des études littéraires, colloque en ligne sur la fiction, http://www.fabula.org

[29] Dominique Vaugeois. « Quand la fiction se manifeste: essai sur l’art et production de la fiction (Malraux, Bonnefoy) », théorie de la littérature, actualité des études littéraires, colloque en ligne sur la fiction, http://www.fabula.org

[30] Ibidem

[31] John R Searle. « the logical status of fictional discourse », dans Expression and Meaning, Cambridge? Cambridge University Press, 1979, pp. 58-75.

[32] Paul Ricoeur explique dans La métaphore vive que le rôle de l’écrivain consiste à « nier le monde » et non à le représenter.

[33] Ricard Ripoll Villanueva. « L’aventure du fictif », théorie de la littérature, actualité des études littéraires, colloque en ligne sur la fiction, http://www.fabula.org

[34] Muriel Bourgeois. « Histoire et fiction, un débat théorique à l’âge classique », théorie de la littérature, actualité des études littéraires, colloque en ligne sur la fiction, http://www.fabula.org

[35] Ibidem.

[36] Dominique Rabaté. « L’entre-deux : fictions du sujet, fonctions du récit (Perec, Pingaud, Puech) »,  théorie de la littérature, actualité des études littéraires, colloque en ligne sur la fiction, http://www.fabula.org

[37] Richard Saint Gelain. «L’effet de non – fiction, fragments d’une enquête », théorie de la littérature, actualité des études littéraires, colloque en ligne sur la fiction, http://www.fabula.org.

[38] Ibidem.

[39] Ibidem

[40] Marie Laure Ryan. « Frontière de la fiction : digitale ou analogique ? », théorie de la littérature, actualité des études littéraires, colloque en ligne sur la fiction, http://www.fabula.org

[41] Richard Saint Gelain. «L’effet de non – fiction, fragments d’une enquête », théorie de la littérature, actualité des études littéraires, colloque en ligne sur la fiction, http://www.fabula.org.

[42] Ibidem.

[43] Richard Saint Gelain. «L’effet de non – fiction, fragments d’une enquête », théorie de la littérature, actualité des études littéraires, colloque en ligne sur la fiction, http://www.fabula.org.

[44] Ibidem

[45] Ballard J. G. “The Index”, War Fever, Londres, Collins, ([1977] 1990), p. 171 – 176, et Jorges Luis Borges. Fictions, trad. De l’espagnol par P.Verdevoye et Ibarra, Paris Gallimard (coll. « Folio »), ( [1956] 1957), cités par Richard Saint Gelain : « (…) la possibilité pour le discours fictionnel d’emprunter les traits de n’importe quel genre de discours –correspondance, journal intime, voire critique littéraire ( Borges [1956] 1957), Index nominum (Ballard ( [1977] 1990) (..) »

[46] Michal Glowinski. « Sur le roman à la première personne », Poétique, n° 72,  1987, p. 497-506.

[47] Richard Saint Gelain. «L’effet de non – fiction, fragments d’une enquête », théorie de la littérature, actualité des études littéraires, colloque en ligne sur la fiction, http://www.fabula.org.

[48] Richard Saint Gelain. «L’effet de non – fiction, fragments d’une enquête », théorie de la littérature, actualité des études littéraires, colloque en ligne sur la fiction, http://www.fabula.org.

[49] Richard Saint Gelain. «L’effet de non – fiction, fragments d’une enquête », théorie de la littérature, actualité des études littéraires, colloque en ligne sur la fiction, http://www.fabula.org.

[50] Stéphane Pillet. « La fiction comme supercherie divine : l’effet de fiction dans la poésie de Stéphane Mallarmé », théorie de la littérature, actualité des études littéraires, colloque en ligne sur la fiction, http://www.fabula.org.

 

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