MEMOIRE DEA (SUITE 3)

CHAPITRE V : Bibliographie commentée  

 

  1. I.       Guy Achard-Bayle. « faits de langue, de texte à effets de fiction : des désignations dans les « dispositifs fictionnels », théorie de la littérature, actualité des études littéraires, colloque en ligne, http://www.fabula.org 

 

Plutôt que de s’attarder sur l’effet de fiction d’un texte, c’est-à-dire sa réception par le lecteur, Guy Achard-Bayle a orienté sa réflexion sur les caractéristiques linguistiques de la notion de fiction. Il la situe dans la perspective des opinions « pragma-sémantiques » et herméneutiques du lecteur qui est inhérente au texte. En cherchant une approche médiane entre plusieurs conceptions de la fiction – celles qui soutiennent qu’elle est référentielle ou non référentielle à la réalité ou, celles aussi qui pensent qu’elle relève de la participation du lecteur – il semble fixer sa réflexion sur « les récits de métamorphose, en ce qu’ils représentent un processus de transformation radicale d’identité ». En réalité, il tente de prouver que c’est le texte qui oriente le lecteur qui participe aux « dispositifs » d’élaboration de la fiction par ceux du texte. Son analyse portera alors sur la langue, le discours dans le texte de fiction. Plus précisément, Bayle les analyse en trois étapes ; d’abord il s’agit de définir les notions de « faits de texte », de « virtualité » et de « factualité », ensuite celles qui sont liées à la « logique des indices de fiction et à leurs désignations », enfin la question pragma-sémantique de la fiction.

  1. 1.           Notions de « faits de texte », « virtualité » et « factualité »

Dans l’analyse des « faits de texte », il oppose d’abord le fait grammatical au caractère virtuel du texte. Il explique que, du point de vue grammatical, un texte se conçoit à deux niveaux : les marques intégratives et les inférences qui se déploient dans le texte à partir de leur cohérence, de leur sens et de leur nature. Il en déduit que le fait textuel est un fait grammatical. Cependant, il convient de noter, avec lui, que l’élasticité des frontières du texte qui cesse d’être compréhensible en dehors du récit, infère le discours dans une perspective variable qui l’éloigne du fait grammatical. Il pense que cette porosité du texte facilite l’immersion dans le récit de notions fictionnelles. Il identifie la notion du fait textuel doublement.

D’une part, le texte est un ensemble thématique et un système référentiel. Mais le texte littéraire peut tisser des relations intertextuelles et, s’ouvrir ainsi à la participation virtuelle du lecteur. C’est que le texte ne connaît pas de limites, le récit se déploie au milieu d’un tissu d’autres textes qui s’émancipent de leur champ référentiel, pour s’ouvrir vers d’autres perspectives.

D’autre part, il oriente son analyse vers les notions de « cohésion et cohérence » des faits textuels. Il s’agit de porter la réflexion sur la finalité du texte qui se rapporte à sa lecture et à l’interprétation. Ainsi il s’instaure entre le lecteur et le texte un médium, celui des spécificités syntaxiques et de la « pragmatique » qui offre au lecteur l’opportunité de saisir les « interactions » inhérentes au texte. Ces opérations « pragma-syntaxiques » permettent au lecteur de mieux saisir la « cohésion » du texte, c’est-à-dire son organisation interne, et sa « cohérence » qui repose sur les rapports du texte avec le monde référentiel et les unités inférentielles que le narrateur et le lecteur saisissent en fonction de l’évolution du récit. Ces rapports intertextuels justifient le fait que,  pour le même fait textuel, plusieurs informations sont données.

Guy Achard Bayle a aussi étudié le fait textuel dans les récits de métamorphose. En fait, l’interprétation des informations contenues dans le récit est facilitée par les dispositions « cognitives et discursives » du lecteur. Néanmoins, il émet des réserves dans le cas des récits de fiction, car le caractère « contrefactuel » de ceux-ci ne permettent pas au lecteur une interprétation facile et nette des informations dont il dispose. Et même dans les récits de métamorphose, le système narratif ne rend pas les informations aussi plausibles pour le lecteur qui ne pourrait les décoder qu’en s’imposant, note Bayle, « (…) une exigence de pertinence ou d’intelligibilité », ou du moins, à l’intérieur d’un système conventionnel de « désignations » qui renvoient à un univers référentiel familier au lecteur. Le constat qui en découle est que la fiction ne peut mieux représenter le monde référentiel qu’en utilisant un langage ordinaire qui s’y prête. Il n’est donc pas indiqué d’interpréter un récit, fut-il de métamorphose ou de fiction, en séparant les éléments factuels et contrefactuels du texte. Il semble que - même si le monde référentiel est inventé par l’auteur dans le processus de fictionnalisation du réel - le fait textuel n’en demeure pas moins cohérent et cohésif. Cette cohérence et  cette cohésion peuvent aussi se justifier dans le choix des personnages et leurs désignations.

  1. 2.           La réalité du personnage, procédures et modalités de sa désignation dans la fiction

Il s’agit de porter la réflexion sur les faits textuels et leurs effets contradictoires. Il situe ce paradoxe à deux niveaux.

Premièrement, il y a le cas du personnage fictif qui représente une personne existant dans la réalité, c’est-à-dire le monde auquel il refère, par un système de références qui autorise la vraisemblance de ce qui semble à priori inventé sans que le lecteur sente la « supercherie ». il se perçoit aussi à travers le processus de transformation du fait textuel où le narrateur qui a l’initiative de la diégèse se trouve dans une contradiction, celle qui consiste à la déformer et la sauvegarder par sa propre subjectivité. En réalité, le fait textuel par les « désignations » langagières peut ne pas être au même niveau d’information que le processus de métamorphose qu’il est sensé exprimer. Se pose ainsi la question de savoir s’il y a un paradoxe entre la contrefactualité voulue de la diégèse et le champ référentiel duquel elle est inspirée.

Deuxièmement, il y a le phénomène de la représentation naturelle du processus de métamorphose des référents réels dont les effets qui peuvent paraître vraisemblables dans la fiction sont pourtant insignifiants dans la réalité. Ce qui s’explique pour Bayle à trois niveaux.

D’abord, il montre qu’à l’intérieur du même récit des référents se substituent à d’autres pour rendre les mêmes informations qui deviennent superflues. Ainsi la « chaîne de références » devient un tissu d’interactions et de désignations non pas « coréférentielles » mais simplement complémentaires. C’est que chaque information qui manque à l’interprétation est complétée par un maillon de la chaîne référentielle. Ensuite, il pense qu’il n’y a pas de frontière possible entre le référent réel et la fiction, car le caractère « inachevé » du processus métamorphique de la réalité est itinérant. Dès lors, les désignations linguistiques (les marques déictiques, celles de la 1ère et 2ème personne) transforment constamment le récit par la subjectivité du narrateur. De même la dénaturation « ontologique » de la diégèse renvoie à un déguisement de la réalité et un «  travestissement » de la vérité. Les effets de cette dénaturation sont réversibles à l’objet métamorphique qui, par « l’autodésignation » (Paul Ricoeur cité par Bayle) se métamorphose en lui-même. En fait, la transformation du référent donne au lecteur la possibilité d’interpréter un « fait textuel » par son image ; Or, la métaphore, selon Bayle, neutralise le processus métamorphique. Ainsi la narration s’inscrit dans un processus non plus métamorphique mais « pseudo-transformateur ». De plus, l’imprécision des références et de leurs marques ainsi que l’indétermination focale qui conduit à « l’illusion » empêchent la métamorphose du texte d’être possible ou achevé.

Ensuite, étant établi que, dans le récit de métamorphose, le fait textuel est inséparable du système narratif, il paraît difficile de marquer une limite à la fiction. Il devient quasi-impossible de trouver des liens référentiels entre le texte et l’événement, à moins que le récit ne s’appuie sur un champ de « références concurrentes ». Le lecteur se trouve donc indéterminé et ne pourra disposer de référents assez clairs pour interpréter les informations dont il dispose des faits textuels. Ils s’imaginent un réseau de représentations contrefactuelles qui rendent le récit opaque.

Enfin, le narrateur peut substituer sa « vérité » à  celle des référents authentiques. Par son omniscience, il peut inférer dans la fiction à un second degré de la narration et immerger dans la narration à telle enseigne que le lecteur ne distingue plus la part de vérité et de non – vérité du texte. Néanmoins, l’implication du narrateur dans sa propre histoire peut être subreptice dans la mesure où sa désignation linguistique de la 1ère personne peut être dissimulée dans celle de la 2ème personne du destinataire ou dans l’expression du groupe comme dans le récit oral. Mais un tel choix peut chambouler le système verbal, à défaut de le fragiliser, car le récit est orienté vers une double perspective rétrospection / prospection, et s’en trouve partagé entre la  vérité et l’illusion de la fiction. La narration alors, à partir de nouveaux référents créés,  évolue sur un mode opératoire basé sur les expériences du narrateur et du lecteur. Ce qui fait qu’elle est maintenue dans cette illusion, même si la « mémoire » du personnage contre la subjectivité du narrateur semble lui donner une référentialité authentique qui ne peut s’expliquer que dans le cadre linguistique et pragma-sémantique.

  1. 3.          Les conventions linguistiques ou la question « pragma-sémantique » de la fiction

Ce que Guy Achard - Bayle appelle « l’arbitraire linguistique » modifie alternativement la loi du genre et du nombre ; ce qui signifie qu’il est possible de bouleverser la lecture d’un texte en rendant au féminin un terme exclusivement masculin, ou en utilisant au pluriel un terme qui implique le singulier. Il en arrive à la conclusion qu’à l’intérieur du même système linguistique, le lecteur est obligé de considérer doublement des marques linguistiques incompatibles dans les normes. L’interprétation du texte de fiction n’est possible que par les informations nouvelles que donne le narrateur. C’est que cette interférence dans le système linguistique permet au narrateur de maintenir le récit dans une perspective coréférentielle qui prétend respecter les « conventions linguistiques » pour mieux leur opposer une transformation langagière qui la justifie.

 

                                                              ARTICLES                                                        


I.       Ibéyimi Mojola. « Mariama Bâ et la muse lyrique dans Une si longue lettre », Obafémi Awolowo University, ILE-IFE Nigeria, http://www.palaver.it/mojola.htm

 

Mojola commence dans son article par clarifier le concept de lyrisme. Il retient à la suite de Hegel que le lyrisme relève à la fois de la subjectivité et des sentiments qui transparaissent dans le style de l’écrivain qui l’exprime. C’est pourquoi, explique-t-il, Une si longue lettre est un récit éminemment sentimental, donc subjectif même s’il se distingue par sa forte empreinte idéologique. En effet, la forme épistolaire impose au texte un caractère émotionnel qui ne trouve de justification que dans le lyrisme de Mariama Bâ qu’il analyse par la thématique.

a.      Le lyrisme par la thématique

le lyrisme dans Une si longue letrre se manifeste à travers la thématique de l’œuvre, c’est-à-dire, la mort, l’amitié, l’amour-passion, l’amour filial ; Bref, un tissu de sentiments qui expliquent la lettre de Ramatoulaye adressée à Aïssatou. C’est que dans la perspective de Mojola, Mariama Bâ a voulu par la relation épistolaire faire un introspection lyrique et subjective. Cependant, celle-ci ne se manifeste pas uniquement par l’émotion, car « (…) ses émotions se manifestent dans l’emploi des figures de mise en valeur : l’interrogation, la question rhétorique, la répétition et l’exploitation », note-t-il. Au demeurant, tout le récit reste basé sur le caractère confidentiel du ton. Mojola rappelle qu’il ne faut pas perdre de vue que le prétexte de la lettre reste avant tout le besoin crucial de Ramatoulaye de confier à son amie, Aïssatou, ses déboires conjugaux et sentimentaux. Cette confidence oriente sans doute la narration vers un lyrisme accentué par l’utilisation des désignations linguistiques de la 1ère personne singulière comme plurielle. Il faut noter que la récurrence de l’apostrophe, de l’impératif et de la deuxième personne  singulière, marque de la destinataire, donne au texte un ton de familiarité et d’intimité qui explique la démarche subjectivement lyrique que Mariama Bâ a choisi d’imprimer à son texte. Dès lors, Une si longue lettre devient un récit où l’utilisation de la première personne donne à la narratrice la possibilité de partager ses affections avec ses amis.

  1. b.      Le lyrisme par la syntaxe

Il se singularise par le foisonnement de phrases nominales, des verbes et des expressions de rupture qui font « couler les émotions d’une âme blessée par l’insouciance et l’insensibilité des deux hommes », rappelle Mojola. En fait, le lyrisme de Mariama Bâ est révélé par la subjectivité langagière qui loin d’être misanthropique est le triomphe de l’amitié sur l’amour déçu. Les temps comme espace (le soir) ou comme simple élément de la conjugaison (imparfait, passé simple) inscrivent le texte dans une dynamique interne latente qui fait que la narratrice pense s’éterniser dans son lyrisme douloureux, même si exceptionnellement le futur est employé dans le souci de garder un peu d’espoir. Toujours est-il que le temps est un moyen d’exprimer ses propres sentiments.

Il apparaît donc, malgré l’engagement de Mariama Bâ, qu’une si longue lettre reste dominée par le lyrisme de l’auteur qui se manifeste à la fois par les thèmes et la syntaxe.

 

 

  1. II.                Richard Saint-Gelain. « La fiction à travers l’Intertexte : pour une théorie de la transfictionnalité », Frontières de la fiction, colloque en ligne. Théories de la fiction littéraire, mars 1999, http://www.fabula.org/forum/colloque99/224.php.

 

Dans une démarche pédagogique et prudente, Richard Saint Gelain a commencé par poser la nécessité d’étudier les relations entre « fiction » et « réalité ». en vérité, il pose non pas leurs rapports d’ambivalence, mais bien plus, ceux de la fiction et de l’intertexte. Au delà, il a aussi étudié les notions de transfictionnalité et d’intertextualité dans l’écriture de fiction. Il s’agit d’établir les limites du champ de la fiction par rapport aux notions d’intertextualité, de transtextualité et d’hypertextualité. Pour cela, il identifie « trois frontières de la fiction » :  La frontière ontologique ,  Le cadre pragmatique  et la frontière textuelle, et étudie aussi le domaine d’exploitation de la fiction, les rapports entre transfictionnalité et lecture

  1. 1.       La frontière ontologique

Elle pose la question des rapports entre les notions de réalité et de « non - réalité » dans une œuvre de fiction. Même s’il n’y a pas une équivalence parfaite ou symétrique entre les faits réels et les notions fictionnelles, il reste que toute fiction participe de la réalité, au moins de par « les personnages et les lieux réels ». En effet, selon l’approche de Saint Gelain les « entités réelles » sont submergées dans la fiction par les entités fictives avec lesquelles elles partagent les même fonctions, au plan strictement narratif.. la fiction par les liens des différentes étapes du récit, vident les « entités réelles » de leurs substances véridiques et empiriques, en leur donnant de nouvelles propriétés qu’elles n’ont pas dans la réalité. Il semble donc impossible de briser l’unité narrative du récit de fiction, en séparant les « entités réelles » des entités fictives ; Il s’agit de les intégrer et non de les ségréguer[1]. Ces diverses entités se confondent alors dans un même élan qui relève exclusivement de l’imagination du narrateur. En fait, la fiction devient la contrepartie de la réalité, dès lors qu’on peut reconnaître aux entités fictives une part de vérité, celle de l’auteur par les déductions logiques auxquelles renvoie son discours. Néanmoins cette vérité reste relative, car elle ne tient qu’à l’existence du texte en dehors duquel elle est insignifiante. Sous le rapport ontologique, la fiction apparaît donc comme une manipulation de la réalité, même si l’auteur de fiction est tenu plus ou moins de respecter, sinon une équivalence symétrique au moins une reproduction de la réalité vraisemblable aux entités réelles.

  1. 2.       Le cadre pragmatique

Il exclut du champ de la fiction les notions fictionnelles. Il implique un esprit de vérité de la part du narrateur qui ne serait trahi que par la feintise du langage utilisé dans un univers à l’intérieur duquel la fiction se déploie. Le pragmatisme consiste à identifier un espace dans lequel la métamorphose, de la réalité à la fiction ou de la vérité au mensonge, s’accomplit. De la réalité feinte le narrateur peut glisser vers la « réalité vraie », pense Saint Gelain, de telle sorte que le cadre de la fiction n’est établi que par rapport aux intentions de l’auteur et du narrateur d’insérer ou non dans leur texte des notions fictionnelles et non fictionnelles. En somme, la frontière pragmatique de la fiction se situe dans une double perspective, celle qui identifie les unités fictives par rapport à ce que le texte en fait, et celle qui les conçoit uniquement en relation avec les suppositions interprétatives du lecteur.

  1. 3.       La frontière textuelle

Loin de faire la différence entre fiction et réalité, elle est la limite indéterminée du texte en dehors duquel toute inférence de la réalité devient impossible, de même que toute fictionnalisation paraît incomplète. Cette frontière est celle de toutes les incertitudes instaurées par l’indétermination du champ d’exploitation du texte qui brille par son incomplétude. Le caractère incomplet des éléments fictifs ne relèvent pas de leur nature profonde, mais des différentes interprétations que le lecteur en fait. Pour Saint Gelain, la fiction implique deux particularités : la perspective interne et la perspective externe. La première se limite au texte qui détermine la « fictivité » des entités qui le composent : c’est-à-dire la métafiction. La deuxième se conçoit en dehors du texte et engage le lecteur qui, à travers son interprétation, s’implique virtuellement dans la narration : c’est la « parafictionnalisation ».

  1. 4.       Le champ d’exploitation de la fiction

Richard Saint Gelain pense que « l’incomplétude » du récit de fiction peut être effectivement comblée par les suggestions du lecteur qui se représente dans son imagination des scènes, des images ou des éléments dont le texte ne parle pas. La réalité même absente du texte peut donc être suggérée, mais seulement par la participation virtuelle  du lecteur qui se livre à « un silencieux travail de complétion ». Cette « illusion référentielle » confère au texte de fiction la possibilité d’amplifier son domaine d’investigation, en inférant au texte des notions supplémentaires qui s’inscrivent dans la perspective de la transfictionnalité. Or, celle-ci est une variété d’intertextualité qui complète, à l’attention du lecteur, les informations limitées du texte. En vérité, la transfictionnalité ne parodie pas le texte en le déformant mais relève des notions de fiction autonomes qui s’éloignent de tout référent réel. Elle règle dès lors la question de « l’incomplétude » parce qu’elle permet de combler de manière écrite ou suggérée les parties incomplètes du récit de fiction. Il se pose aussi un problème d’authenticité, car les notions transfictionnelles ne sont pas toujours fidèles ou conformes au récit de l’auteur. Autre insuffisance du texte transfictionnel, c’est que, en cherchant à compléter les non-dits du récit de fiction, de nouvelles entités fictives sont crées et pourront souffrir de la même « incomplétude » lacunaire du texte original. Saint Gelain note que le texte  transfictionnel est truffé d’ « indéterminations », de « paradoxes » et de « fractures » qui trahissent ses objectifs qui consistent à combler les lacunes du texte original. La transfictionnalité ne peut être appréhendée que dans son aspect « scriptural » et « lectural ». Il se pose donc la question des rapports entre la transfictionnalité et la lecture.

  1. 5.       la transfictionnalité et la lecture

Si le texte par ses non-dits rend la fiction incomplète, la transfictionnalité qui a la fonction de combler ce manque, nous l’avons noté précédemment, ne peut y arriver que par la participation du lecteur qui étend virtuellement le champ du récit. Pour cela le lecteur doit avoir « une compétence minimale de lecture » qui puisse lui permettre d’achever l’histoire incomplète. Il reste cependant, dans la démarche de Saint Gelain, à valoriser ou non ces « inférences lecturales », à partir de critères de légitimité ou d’illégitimité qui caractérisent un modèle de lecteur spécifique. Il semble qu’achever l’écriture d’un texte ne clôt pas pour autant la fiction qui peut-être prolongée par les supputations et les suppositions du lecteur. C’est pourquoi, la frontière de la fiction est poreuse en passant des limites « scripturales » aux perspectives « lecturales » ouvertes.Pour mieux comprendre cette incomplétude de la fiction Saint Gelain a noté deux possibilités ; soit accepter en toute logique que la fiction est une transposition asymétrique du monde réel, soit comme chez le lecteur dépasser et transcender l’écriture par un jeu de « fictionnalisation ». il faut ajouter que les « parafictionnalisations » n’établissent pas des liens symétriques entre le texte de fiction d’origine et les mondes fictifs inventés par le lecteur qui permettent simplement de les imaginer. Il demeure que tous les aspects contradictoires de la fiction ne sont pas forcément représentés dans l’imaginaire du lecteur par le biais de la « transfictionnalisation ». La conséquence de ces « transfictionnalisations », c’est qu’elles créent plusieurs difficultés. D’une part, il y a la nécessité de lier au texte d’origine des mondes virtuels qui ne lui sont pas souvent fidèles du point de vue narratif. D’autre part, les notions transfictionnelles, au lieu de combler les lacunes de la fiction, la limite par de nouvelles variables fictives contradictoires qui correspondent à ce que Richard Saint Gelain appelle les rapports « contrefictionnels ». Par ailleurs, il y a une difficulté de pouvoir faire le départ entre le monde fictif et les mondes « transfictifs ».

La transfictionnalité devient alors une énigme qui relève moins de la logique que de la subjectivité du lecteur. Il apparaît que pour la même fiction, il est possible d’avoir autant de liens transfictionnels qu’il y a de lecteurs possibles.

 

 

 

  1. III.             Dominique Rabaté. « L’entre-deux : fictions du sujet, fonctions du récit (Perec, Pingaud, Puech) »,  théorie de la littérature, actualité des études littéraires, colloque en ligne sur la fiction, http://www.fabula.org

 

Au lieu de réfléchir sur les frontières entre « la fiction » et « la diction » qui ne sont pas nettes, Dominique Rabaté a préféré porter son analyse sur les cas textuels où sont mis en parallèle deux ou plusieurs récits, l’intertextualité et le paradoxe de l’incomplétude d’une œuvre de fiction. Pour cela, il s’appuie sur les récits suivants : W ou le souvenir d’enfance de Georges Perec, Tu n’est plus là de Bernard Pingaud et Voyage sentimental de Jean Benoît Puech.

  1. 1.       La mise en parallèle textuelle

Pour Rabaté, le texte, loin de dessiner une frontière entre « la fiction » et la « diction », peut-être la juxtaposition ou la mise en parallèle, selon le modèle narratif intégratif, de deux types de récit. On peut noter  le récit de fiction et celui d’une autobiographie classique comme dans le texte précité de Georges Perec. Ce choix de Perec, souligne-t-il, fait la différence entre fiction et autobiographie, dès lors que la première relève d’un processus de métamorphose d’un référent réel, alors que la deuxième est une remémoration d’un passé vécu. Cette juxtaposition textuelle qui rend poreuses les frontières de la fiction et du discours, est beaucoup plus accentuée dans le texte de Pingaud. Rabaté pense qu’il y est question d’une superposition de six récits suivis de deux textes, comme dans un feuilleton romanesque. La quintessence ce n’est pas d’avoir réussi à faire s’imbriquer plusieurs récits qui auraient pu être autonomes, mais d’avoir pu dissimuler le point de vue du ou des narrateur (s), dans le corps du texte qui pourtant est une autobiographie. Le paradoxe, c’est peut-être cette confusion narrative de plusieurs textes, à priori distants, par la « co-présence » de la fiction et de l’autobiographie, mais qui gardent néanmoins un lien subreptice, celui de la mémoire du narrateur, au rappel de laquelle il s’efface pour céder la place au lecteur dont les compétences sont ainsi alertées.

  1. 2.       L’intertextualité dans une œuvre de fiction

 Si dans les deux premiers textes sur lesquels s’appuie l’analyse de Dominique Rabaté sont une juxtaposition ou un parallélisme textuel, le dernier, celui de Jean Benoît Puech, se singularise par sa forte intertextualité. Ainsi le texte de fiction peut-être une citation de plusieurs autres textes. Elle devient alors un emprunt de références littéraires, de phrases citées, etc., qui rendent la structure narrative beaucoup plus complexe. Le lecteur sollicité, pour mieux comprendre le texte, devra étendre indubitablement ses prédispositions herméneutiques ; il ne peut plus être une personne ordinaire, il doit être cultivé. Là réside toute la difficulté du narrateur de dégager une limite entre le « déjà-lu » et ce qui relève de sa pure invention.. C’est pourquoi, note Rabaté, le récit de Puech est une fiction où, entre la situation initiale et la situation finale, s’est établi un ensemble de modifications diégétiques qui déstabilisent le système narratif, au point que le lecteur et même le narrateur se perdent dans leurs propres choix. Le narrateur, lui, est obligé, comme l’indique Rabaté, de naviguer entre plusieurs désignations linguistiques qui versent le récit, à la fois dans la « véridiction » (ce terme est emprunté à Thomas Pavel : voir Biblio. Gen) et « l’affabulation mensongère ».

  1. 3.       Le paradoxe de l’incomplétude d’une œuvre de fiction

En réalité, ces trois textes ont permis à Rabaté, non pas de clarifier les rapports entre « fiction » et « diction », mais plutôt de montrer l’incomplétude de la fiction par les silences du texte. Le paradoxe c’est de vouloir faire coexister plusieurs textes qui sont distants du point de vue  narratif. Rabaté a voulu que la fiction soit un ensemble de signes non factuels, tandis que l’autobiographie relève du témoignage, donc du référent historique. C’est alors l’ambivalence vérité/mensonge qui empêche une distinction nette entre ces types de texte. Cette confusion narrative se particularise par l’absence de thèmes et la démarche intertextuelle.

  1. a.      L’absence de thèmes

Elle est paradoxalement, comme dans le texte de Pingaud, confondue au processus métamorphique de la réalité que le narrateur tente de recomposer dans sa « mémoire incertaine ». Ce vide thématique qui caractérise ainsi le texte de fiction, se manifeste par la transposition de la vérité de son contexte réel vers un univers fictif où toutes les déformations mensongères sont permises parce que relevant du principe de fictionnalisation.. Ainsi la vérité devient le point de départ du processus transformationnel qui mène à la création imaginaire qu’est la fiction. Cependant, Rabaté explique que cette substitution des notions fictionnelles aux référents réels et véridiques peut ne pas être faite à dessein, mais elle relève dans la plupart des cas d’un processus psychique par lequel la transformation narrative, de la réalité à la fiction, s’opère dans l’inconscient de l’écrivain.

  1. b.      La démarche intertextuelle

Dominique Rabaté considère le choix de l’intertextualité dans une œuvre de fiction comme une perspective narrative contradictoire. La fiction, comme si on pouvait la confondre à l’intertextualité, devient alors, rappelle-t-il, la dissimulation dans un texte « (…) des discours d’autrui, fait de paroles apprises, rapportées (…) ». Parfois l’intertextualité n’est pas dissimulée ; Au contraire, elle est présente dans le récit de fiction par un réseau de pastiches (le texte de Perec), d’emprunts volontaires (le texte de Puech), et de « citations cryptées » notées par Dominique Rabaté. Ce choix intertextuel dans la composition d’un récit de fiction permet un autre déplacement, celui du référent réel et véridique qui glisse vers un référent littéraire.

En fait, le paradoxe d’un texte de fiction est entretenue par l’indétermination des indices narratifs, fictionnels comme référentiels, à l’intérieur d’un même texte constitué de récits jumelés et symétriques. Rabaté pense que la fiction est un miroir où se projettent les images diverses et travesties de la réalité qu’il n’est pas possible de dire. Il en arrive à la certitude qu’entre le silence du texte qui ne peut pas tout dire et l’incomplétude de la fiction incapable de réinventer ou réécrire totalement le réel, l’esthétique contemporaine a choisi la voie du mixage et du parallélisme de plusieurs récits dans un même corps textuel. 

 

 

  1. IV.             Muriel Bourgeois.  « Histoire et fiction, un débat théorique à l’âge classique », théorie de la littérature, actualité des études littéraires, colloque en ligne sur la fiction, http://www.fabula.org

 

La dichotomie entre histoire et fiction est un leurre, du moins jusqu’au moment où, selon Muriel Bourgeois les humanistes du 16ème siècle ont tenté de réécrire l’histoire ou le passé de la France dans un esprit objectif et scientifique. C’est dans ce contexte que la recherche historique est mise en rapport avec l’écriture romanesque, confondue à la notion de fiction. Il faut donc attendre la deuxième moitié du 17ème siècle pour voir les théories sur « l’indistinction de la pensée » s’amenuiser au profit d’une critique rationaliste qui permet la différenciation de l’histoire et de la fiction. C’est que la fiction relève de l’imaginaire contrairement à l’histoire qui se veut factuel. Seulement Bourgeois pose la problématique des frontières entre l’histoire et la fiction en trois étapes : la frontière narratologique, le critère de vérité et la fiction dans l’histoire.

  1. 1.       La frontière narratologique

La séparation entre histoire et fiction n’est pas nette du point de vue narratologique, car le récit historique s’inspire de la fiction poétique. Or celle-ci, qu’on désigne aussi sous les vocables de geste ou épopée et même de fable, ne relève que de l’imaginaire. Seulement, en se fondant sur les études de Carel de Sainte Garde (cité par Muriel Bourgeois) au 17ème siècle, il est possible de faire la distinction entre histoire et fiction. En effet, le récit historique ne peut faire abstraction des repères du passé et les galvauder, alors que la fiction a pour mission de transformer le fait historique ou le factuel par la rupture de la « véridiction » qui la lit au référent réel. En réalité, si le récit historique fixe l’esprit dans des stéréotypes factuels, le récit de fiction a le mérite de créer un système narratif qui entraîne le lecteur dans un engagement séquentiel, exceptionnellement virtuel, et qui stimule ses prédispositions herméneutiques. S’il est permis de faire cette distinction, il reste plausible de soutenir que la fiction tire sa vraisemblance du référent historique qui lui prête «  un cadre spatio-temporel que l’on peut identifier au réel ». Pour Bourgeois, Histoire et Fiction peuvent se confondre, car la création romanesque ne saurait se soustraire au mensonge et à la vérité, même si cela paraît paradoxal. C’est que la fiction, en essayant de se distinguer du référent historique par le processus métamorphique de la narration, permet de mieux appréhender les évènements historiques. Certaines théories classiques, comme celles de Chapelain et de l’abbé de Charnes, (citès par M. Bourgeois), vont beaucoup plus loin et soutiennent que le récit de fiction est une somme de vérités déguisées, tirées de l’histoire. Il paraît donc difficile de faire la distinction entre fiction et histoire à partir de considération narratologique, mais peut-être par le critère de vérité.

  1. 2.       Le critère de vérité

La notion de vérité peut être un critère de distanciation entre le récit historique et le récit de fiction. Cette conception classique est discutable, dès lors que la vérité peut être discursive, c’est-à-dire qu’elle peut tenir de « la complexité de l’enchaînement syntaxique », note M. Bourgeois. Or, le récit historique comme le récit fictionnel relève avant tout du principe discursif, par les désignations linguistiques et les différentes règles qui les régissent dans le texte. En fait, le critère de vérité ne peut définir les frontières entre Histoire et Fiction, car ces deux types de récit, selon Bourgeois, interpellent les compétences analytiques du lecteur qui transcendent la notion de vérité empirique. Le critère de vérité ne résiste pas au processus métamorphique du langage de fiction, dans la mesure où les indices de fiction biaisent le fait historique.

  1. 3.       La fiction dans l’histoire

L’épistémologie classique refuse l’antinomie de la fiction par rapport à l’histoire. Bourgeois pense qu’elles s’interpénètrent par des relations métaphoriques que le lecteur a le devoir de percer. C’est que l’histoire et la fiction n’ont pas une frontière nettement dessinée, elles partagent le même univers narratologique, celui de la vérité et du mensonge.

En résumé, ce qui ressort de l’analyse de Bourgeois c’est que la fiction est une somme de représentations imagées de l’événement.

 

 

 



[1] richard Saint Gelain explique : « le ségrégationnisme repose sur une conception atomiste qui pulvérise le texte en une collection d’éléments sans liens entre eux ; l’intégrationnisme, cependant, paraît de voir payer ses avantages au prix (…) d’une indifférenciation des instances et de leur statut »

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