chapitre I: Etude typologique du personnage féminin

I. Etude de quelques personnages féminins

Selon les rôles qu’ils tiennent dans les œuvres du corpus ou dans d’autres œuvres, les personnages féminins sont étudiés en différentes catégories et à des degrés divers. Toute étude typologique nécessite une catégorisation des types de personnages dont elle fait l’objet. Pour ce qui nous concerne nous distinguons deux catégories de personnages essentiellement : les personnages dits centraux ou principaux et ceux dits secondaires ou représentés comme tels.

1. Les personnages principaux

Les personnages principaux qui feront l’objet de notre étude sont Johanna Simentho, Faatu et La Grande Royale.

a. Johanna Simentho

Personnage mythique, héroïque et nébuleux, Johanna Simentho telle qu’elle est représentée dans le roman, offre toutes les caractéristiques d’un personnage exceptionnel en perpétuel mouvement. Le narrateur lui-même se cherche pour nous donner des indications sur le personnage autour de qui règne un mutisme inexplicable. Il rapporte :

« (…) elle n’est ni une reine de légende, ni le fruit de mon imagination, si proche peut-être même encore vivante, elle est la vieille inconnue rencontrée à la boutique de Mame (…) ou une anonyme vendeuse de légumes au marché, si proche et si lointain, immatérielle et réelle, nulle trace d’elle comme elle se trouvait partout et nulle part.» (Les T M , p.89)

La réalité c’est que ce personnage énigmatique est la représentation fictive ou fictionnelle d’une héroïne anticolonialiste qui n’est autre qu’Aliine Sitoe JAATA qui appartient à un milieu où le silence est érigé en valeur et la discrétion en règle. Est-ce donc un personnage qui a réellement existé ? la réponse, sans doute, le narrateur nous la donne un peu plus loin :

« (…) Johanna Simentho n’est pas un être imaginaire, je sais qu’elle est née en 1920 et qu’il est possible qu’elle soit encore vivante. » (Les T M, p.119)

Il apparaît alors que ce qui fait la force de ce personnage, c’est l’opacité qui l’entoure. Sa force de caractère et sa détermination poussées à leur paroxysme jusqu’au don de soi pour la libération de son peuple assujetti, sont autant de traits sous lesquels se dessine un personnage fort, téméraire mais modeste et discret. Le narrateur parle, plutôt, de :

« (…) L’intrépide résistante que fut Johanna Simentho.» (Les T M, p. 42)

Ce personnage offre toutes les caractéristiques, toutes les aptitudes dignes d’une guerrière, d’une héroïne épique de surcroît, et qui libère son peuple du servage et de l’exploitation sauvage de l’envahisseur, d’où :

« (…) une idée de l’âpre lutte menée par Johanna pour une véritable indépendance nationale » (Les TM, p.50)

Johanna apparaît comme un personnage atypique, hors du commun et dont la nature et la personnalité sont pleines de mystères. C’est pourquoi toutes sortes de rumeurs entretiennent ce mystère autour du personnage, comme celles que le narrateur rapporte à son sujet :

« On la disait morte mais visible, vivante mais invisible, quelles fariboles (…).» ( Les T M, p.28)

Ce qui corrobore ce mystère, c’est l’origine du personnage : sa naissance plus précisément ; comme dans les grands récits épiques où la naissance du héros fait l’objet d’un grand évènement marqué par une cérémonie rituelle, celle de Johanna Simentho nous est rapportée, par le narrateur, en des termes révélateurs et prémonitoires qui lui auraient prédit un destin exceptionnel et inédit :

« La nuit où elle vint au monde il y eut un violent orage et la pluie tomba jusqu’au petit matin sur tout le royaume de Wissombo. Les anciens disent que selon les signes elle serait une femme féconde et indomptable (…) qu’elle soumettrait des pays et encore des pays. » (Les T M, p.54)

Ce qui, sans doute fait penser à la fameuse nuit où Sogolon, dans Soundiata ou l’épopée mandingue, mettait au monde celui qui plus tard allait être le roi invincible du Mandingue. A naissance exceptionnelle, destin hors du commun sans doute, Johanna elle n’a pas failli à la règle. Pour l’exemple, tous les signes prémonitoires, toutes les prédications annonçaient, avant la lettre, le futur règne de Johanna ; et le narrateur ne manque pas de noter cela :

« (…) et toi Johanna tu seras reine et tu apporteras à ton peuple éprouvé la prospérité et la justice. » (Les T M, p.55)

Elle incarne une mission salvatrice et s’investit dans un combat périlleux qui revêt tout de l’héroïsme. Et pourtant tout contraste avec son portrait physique ; en effet, dit le narrateur :

« c’était une femme de constitution maigre, assez faible et boiteuse (…) » (Les T M, p. 60).

Mais heureusement que cette faiblesse physique est comblée par des traits esthétiques marqués par l’élégance, puisqu’il est dit dans la narration :

« Elle était jolie femme, âgée de vingt-cinq ans environ, avait le teint clair, le geste élégant et la parole facile » (Les T M, p.60).

Paradoxalement, même dans le portrait physique le narrateur garde le mystère, en se contredisant sur ce point. L’image de cette femme jolie et belle sera contrastée avec celle d’une femme « moche », car :

« Eh bien sache que Johanna Simentho était la jeune fille la plus moche de Wissombo et de ces environs (…) » (Les T M, p.135).

Tous ces écarts dans le portrait physique sont faits expressément pour ajouter dans le mystère de ce personnage, parce tantôt c’est une fille « belle » et « élancée », tantôt elle est de « petite taille » et « moche » ; la seule certitude par rapport à ce portrait c’est qu’elle est de teint clair.

Ce personnage est donc pourvu de dons exceptionnels qu’il tire de la mystique et de la prédestination. Johanna elle-même est surprise par cet extraordinaire engouement, cette commune fascination pour sa personne ; elle dit :

« (…) et moi petite fille sotte que commençait à fasciner la grande ville, (…). » (Les T M, p. 190)

C’est que chez elle, tout relève du sacré et son pouvoir dépasse l’ordre du naturel. Il est clair que ce personnage sort de l’ordinaire. Et Boubacar Boris Diop l’a représenté sous les traits exceptionnels que même un personnage masculin aura du mal à assumer. C’est ce qui fait sa force et sa puissance et, au-delà, celles du personnage féminin qui de plus en plus s’affirme dans la littérature sénégalaise. Certaines considérations stéréotypées qui avaient fait de la femme un personnage de seconde zone se rendent à l’évidence du traitement égal que les créateurs littéraires font désormais des personnages féminins et masculins. La discrimination consécutive à une certitude commune que la femme appartient au « sexe faible » a été bannie par la représentation de personnages féminins forts comme Johanna Simentho qui ne manquent pas de rivaliser avec l’homme. Elle est de ce point de vue un symbole, à côté d’autres personnages féminins représentés à son image, celui de la femme libérée et émancipée grâce à l’évolution des idées et, à l’accès de la femme à l’éducation et à l’instruction. Faatu dans Un B E E sera représentée par Cheik Aliou Ndao plus ou moins avec la même force de caractère et les mêmes capacités de dépassement avec certes des différences dans leur confrontation avec la vie.

b. Faatu

Personnage multidimensionnel, Faatu est la symbiose de plusieurs natures, de plusieurs personnalités. En elle est regroupé un ensemble de caractères qui peuvent faire l’objet de plusieurs personnages à la fois. En effet :

« Elle balançait entre les deux natures contradictoires, celle d’une femme respectable se soumettant aux convenances sociales refoulant les instincts les plus primaires et celle d’une création assoiffée de liberté tentant de rattraper le temps perdu. » (Un B E E, p. 117)

Elle est à cheval entre la tradition et le modernisme et symbolise par-là, le profond déchirement de « l’exodée » rurale confrontée aux réalités de la vie moderne. Elle ne saura jamais faire le départ entre réussite sociale ou professionnelle et débauche morale. C’est le prototype du personnage illuminé, dans un premier temps, par la fascination de la vie moderne et qui, dans un second élan est mue par un seul dessein : la réussite à tout prix mais, celle qui va lui faire mener une sombre et ignominieuse vie marquée par la déchéance morale et la promiscuité : une vie sans vertu et sans issue pour elle. Et la question qui se pose, c’est de savoir à l’image de Cheik Aliou Ndao :

« Comment parvenait-elle à concilier l’éducation reçue au sein du village avec le comportement que l’on hésitait à nommer ? » (Un B E E, p. 14)

Elle est partagée entre le respect des valeurs du terroir lié à l’éducation traditionnelle qu’elle a reçue du village et la volonté d’exulter, de s’exalter, d’exploser par l’épanouissement, acquise en ville. Personnage riche en diversités aussi, elle englobe en lui plusieurs facettes à la fois. Femme chaste au début, elle devient par la suite et au contact de la ville une libertine, c’est-à-dire, une femme mondaine et vicieuse subissant les affres et les vicissitudes de la vie. Cette diversité de personnalité nous la décelons à partir des différentes situations qu’elle va vivre. Elle sera tour à tour une domestique avec les corrélations dépréciatives pour sa dignité et sa personnalité du fait de l’image que nous avons de la domestique dans nos sociétés modernes et, une femme riche et imposante ; deux personnalités ambivalentes du même personnage qui ne favorisent pas chez elle une quiétude d’âme. C’est peut-être pourquoi elle est constamment poursuivie par l’image d’une femme veule, dévorée par le temps et par ses randonnées pétulantes. N’est-ce pas elle-même qui reconnaît :

« malheureusement, je ne pouvais pas fréquenter un certain milieu sans être contaminé par ses vices mon goût pour l’alcool augmenta. J’eus la surprise de constater que je ne fréquentais que des gens pris dans le même engrenage que moi » ( Un B E E, p. 283).

Elle est rattrapée par un passé peu glorieux fait du concubinage avec Grégoire, d’un mariage non désiré avec Paa Diallo, celui de raison et d’intérêt avec Ibra qui n’a jamais été consommé ; sa maison où elle reçoit les femmes du monde, à l’insu de leurs conjoints, va servir volontairement comme lieu d’épanchement et d’accomplissement de tous les vices. Tout chez elle semble se résumer à la vie tout court, mais une vie qui se limite surtout à la réjouissance ; rien ne semble alors plus compter pour elle que de profiter d’une vie superficielle qui lui paraît sans issue.

C’est une femme fragile, profondément angoissée et condamnée, par l’habitude du vice, à la débauche qu’elle assume pourtant, sans ambages. Cheik Aliou Ndao explique :

« Elle éprouva l’angoisse, la peur de l’inconnu, la crainte d’être reniée par ses parents, le village et de devoir s’installer définitivement à Ndakaaru pour sombrer dans une conduite pire. » ( Un B E E, p. 160)

Faatu est aussi représentée sous les traits d’une femme sans vertu, ayant perdu le sens et l’habitude d’une vie normée et parfaitement respectueuse des règles et convenances sociales. Elle semble perdue dans les marécages d’une vie élevée à laquelle elle n’était pas préparée. C’est que l’inimitié de la vie moderne l’a poussée à sombrer dans une vie excessive, à accepter tout ce qui venait d’ailleurs parce que ses propres valeurs ont été bousculées par l’enchaînement des malheurs dont elle a été victime. C’est là où malheureusement se situe sa faiblesse et celle du personnage féminin en général. Elle a tardé à prendre conscience et à s’assumer, c’est-à-dire, à affirmer ses propres valeurs qui vont faire d’elle un personnage revigoré par le temps. C’est pourquoi le narrateur dit :

« Elle ne semblait pas entrer dans les normes, elle donnait l’impression de mener une existence fondée sur l’audace, la liberté, le désir de servir. » (Un B E E, pp. 25-26)

Mais le plus important, par-dessus tout, c’est qu’elle ait pu, au milieu de ce tourbillon de vie, prendre le recul qui allait lui permettre de tout abandonner pour une vie saine et réglée. Cette nouvelle force de caractère est un trait essentiel de sa personnalité qu’elle va, malgré tout, acquérir au comble de la débauche. En réalité le poids social que constituent le regard « épieur » du voisin et son jugement peu complaisant, lui pesait de plus en plus lourd. Elle ne supportait plus d’être dévisagée par les autres, y compris ses proches comme Anta et Badou, qui voient dans sa réussite comme le symbole d’une richesse mal acquise et déshonorante pour une femme pourtant élevée dans la rigueur traditionnelle. Elle croyait mener sa vie peu recommandable dans une parfaite discrétion mais, la fausse indifférence des voisins étouffait sa conscience ; elle dit :

« Je souhaitais une liberté totale, une indépendance absolue, cependant l’indifférence que je lisais partout m’était devenue un calvaire. » ( Un B E E, pp. 168-169).

Ce qui pousse Faatu à revoir son comportement, c’est surtout la lassitude et la monotonie d’une vie de répétitions et de perpétuel recommencement, mais aussi la volonté ferme de tourner une page sombre de son existence. Ce choix, elle le doit aussi à la société, à sa cousine Anta mais aussi à la révolte qui couvait en elle et que les apparences d’une vie normale et de tranquillité avaient cachée ; elle avait décidé de tourner définitivement le dos à la vie de débauche qu’elle menait.

Cette image, cette personnalité nouvelle, elle l’acquiert dans la repentance et dans la prise de conscience de sa propre déchéance morale ; elle révèle en elle un nouveau caractère, cette fois définitif et qui se résume en ses propres termes :

« Mon but et de revenir à ma première morale à celle que m’avait enseignée mon milieu et que Ndakaaru m’a fait perdre. » ( Un B E E, p. 308)

Le personnage de Faatu donne l’image de la femme inconstante dont le comportement et la personnalité sont liés aux différentes circonstances de la vie. Chaque moment dans son existence est ponctuée par un type de comportement nouveau et spécifique qui définit un personnage investi de plusieurs natures à la fois : c’est ce qui fait sa force. Contrairement à Johanna Simentho, Faatu ne tire pas sa puissance et sa gloire de l’histoire mais des circonstances de la vie qui l’ont habituée à la souffrance et au combat pour mieux s’en sortir. La Grande Royale révélera un personnage féminin fort qui tire sa puissance certes de sa lignée mais surtout de son courage à affronter les hommes dans une société des Diallobés profondément ancrée dans les traditions.

c. La Grande royale

Contrairement aux autres personnages féminins Johanna et Faatu, la Grande Royale est un personnage singulier et unique dans son genre. Elle symbolise à la fois la constance, la sagesse et demeure malgré ses prises de position intransigeantes une femme parfaitement enracinée dans les traditions. Vincent Monteil, dans la préface qu’il consacre à L’A A, parle fort justement de :

« (…) cette femme incarnation de l’africaine. » (L’A A, p. 9)

Pieuse et respectueuse des valeurs du groupe, des règles de la tradition, elle est aussi chaste et particulièrement attentive aux injonctions de sa religion. Son accoutrement est sans doute le signe extérieur de cette profondeur de l’âme, de cette pureté du cœur et de sa foi en l’islam. Cheikh Hamidou Kâne dit :

« On ne voyait d’elle que le grand visage, le grand boubou bleu qu’elle portait, traînait jusqu’à terre et ne laissait rien apparaître d’elle que le bout pointu de ses babouches jaunes d’or » (L’A A, p. 30)

C’était aussi une visionnaire, la femme avertie qui a pris les Diallobés de court en anticipant sur l’histoire par le choix d’envoyer les enfants du pays à l’école nouvelle. Elle a compris très tôt que le salut de son pays passait non pas par le refus systématique de l’Occident mais par une ouverture douce et lucide à certaines de ses valeurs positives. Pour elle la vraie force de l’envahisseur ne se trouve pas dans la puissance militaire mais surtout dans la manière dont les fils de l’Occident ont pu dompter « les machines qui crachent le feu », pour reprendre les termes de René Maran dans Batouala. Elle est alors persuadée que leur science qui leur permet la maîtrise de la machine et « l’art de vaincre sans avoir raison », ils les ont assimilés dans leur école ; Cheikh Hamidou Kâne conclut en ces termes :

« Ainsi derrière leurs canonnières, le clair regard de la grande royale avait vu l’école nouvelle. » (L’A A, p. 60)

Son esprit visionnaire lui a permis de voir plus loin que les autres. Elle était persuadée que les Diallobés se plieront un jour ou l’autre, sous la contrainte, à l’envahisseur. Le mieux était d’anticiper cela, ce que les Diallobés n’avait pas compris. Et la meilleure façon pour elle d’accueillir le modernisme sans choc est de former les jeunes Diallobés à l’école nouvelle : il faut s’approprier la nouveauté avant qu’elle s’impose. Pour elle :

« l’école étrangère était la forme nouvelle de la guerre que nous font ceux qui sont venus et il faut y envoyer notre élite, en attendant d’y pousser tout le pays » (L’A A, p. 47)

Personnage fort, La Grande Royale incarne l’africaine authentique, celle des profondeurs et parfaitement enracinée dans ses traditions ; cela n’empêche qu’elle soit en phase avec l’évolution du monde. C’est une femme courageuse mais, dont la puissance s’appuie sur son appartenance à la lignée des chefs au pays des Diallobés. A travers elle, Cheikh Hamidou Kâne a révélé une autre vision de la société traditionnelle, celle qui prend désormais en compte l’avis de la femme. Elle est investie d’une mission qui aurait pu être celle d’un homme averti mais, en la choisissant, Cheikh Hamidou Kâne a sûrement réfléchi par rapport au choc que pourrait susciter une telle surévaluation des valeurs de la femme dans un contexte où elle est ravalée à des tâches secondaires par rapport à l’homme. C’est que la Grande Royale a bousculé un mythe et des règles figées d’une société qui grâce au mérite et au courage de cette femme a accepté de suivre la marche du temps. Elle pousse son pays à une compromission que beaucoup rechignent à faire. Le triomphe de son choix est la preuve que sa parole est plus convaincante que celle d’une génération de Diallobés conservateurs. Cette force de caractère, elle la tire de sa parfaite adhésion et connaissance de la société traditionnelle qui garantit à la femme une certaine stabilité : Anta dans un B E E est un exemple patent.

3. Quelques personnages féminins secondaires

L’étude typologique du personnage féminin implique celle de certaines femmes considérées comme secondaires dans leur représentation dans la littérature sénégalaise, à travers les rôles qu’elles assument et qui sont moins prépondérants que ceux d’autres femmes comme Faatu et Johanna. Nous avons identifié deux femmes principalement : il s’agit de Anta dans Un B E E et Ndella dans Les T M. Leur étude permet de dégager un autre type de personnage féminin qui assume des rôles définis par rapport aux personnages centraux. Anta et Ndella incarnent, respectivement, les rôles d’adjuvante (on aurait parlé de compagnonnage épique dans le récit oral) pour Faatu et d’un personnage dont la place aurait pu être centrale dans un récit autonome à côté de celui de Johanna. Anta et Ndella ont révélé deux types de personnages ambivalents qui scellent le conflit des civilisations traditionnelle et moderne.

a. Anta

Femme traditionnelle, elle est acquise aux valeurs du terroir qu’elle ne cherche à délaisser pour rien au monde, même pas pour les avantages matériels d’une vie moderne. Elle est restée elle-même au milieu d’un tourbillon de vie moderne parce qu’elle a su garder les enseignements du terroir fondés sur la rigueur et la mesure. La vie excessive de Faatu de l’enchante pas, pas moins que les appels vicieux du griot Gawlo. Sa force, elle la tire par son parfait ancrage dans le milieu traditionnel, mais aussi par sa discrétion. Elle a résisté à la débauche grâce à son repli sur soi-même, car :

« Elle préférait les cases en chaume de son village, le lait fraîchement trait dans les calebasses à l’hygiène douloureuse, le voyage à dos d’âne, tout cela dans le respect de l’être humain, à la frénésie d’une vie moderne sans vertu » (Un B E E, p. 207)

C’est le type de personnage qui côtoie Faatu, l’héroïne d’Un B E E mais qui ne subit pas l’influence de son comportement mondain. Bien au contraire, elle symbolise pour Faatu la tranquillité et, est pour elle une sorte de régulatrice qui gère tout quand celle-ci est perdue dans les soirées orgiaques. Elle est celle par qui passe la repentance de Faatu, l’exemple d’une femme sereine et modeste alors que tout semble l’exposer aux vices. Faatu ne lésine pas sur les mots pour la juger, elle dit :

« Anta (…) ma chère cousine, ma parente droite, pieuse, effacée ? (…) avec ses yeux pleins de bonté, dans ce visage serein où la pitié n’est pas feinte » (Un B E E, p. 12)

Elle est pétrie de qualités et porte en elle des valeurs positives comme la discrétion, la franchise, la pondération. Elle est donc à côté de Faatu alors que tout les sépare. Pourtant elle réussit à maintenir l’harmonie de leurs relations dans le respect mutuel. Sans accepter la vie que mène Faatu, elle se contente de murmurer cette désapprobation, signe que ce personnage est d’une sobriété louable. C’est que le village lui a appris la patience et la conciliation, parce que son attitude, sans le savoir peut-être, à beaucoup aider Faatu à changer. Cheik Aliou Ndao parle de :

« Anta qui avait hérité du village la pondération et le don d’observation (…) » (Un B E E, p. 28)

Sa force morale, elle la tient certes de la tradition mais surtout de sa résignation à maintenir un comportement villageois dans un espace moderne où toutes les valeurs risquent de s’écrouler sous les tentations et la facilité de la vie moderne. Ainsi a-t-elle, même analphabète, réussi par son refus de l’aventure, à forcer le respect et la fascination de sa cousine pour qui elle sera plus qu’une confidente mais une salvatrice, celle par qui Faatu a pris conscience du cours chancelant de sa vie en acceptant de la redresser. Face à l’indifférence et l’individualisme des citadins, elle fait prévaloir la solidarité villageoise avec sa cousine et rejette, sans le dire, tous les amis de circonstance de Faatu, qui ont contribué à installer sa cousine dans une vie de débauche. Et cela étonne :

« Une femme analphabète tenant la dragée haute à tout en chacun relevait du phénomène (…)? Un être pétri de droiture de retenue de patience n avait que l’exemple de la tradition à proposer. Anta n’avait pas de théorie. La vie à Ndakaaru ne lui donnait pas le droit de juger. Elle en ignorait les lois. » ( Un B E E, p. 284)

A l’excessive nature de Faatu, Boubacar Boris Diop a voulu, sans doute, équilibrer la représentation du personnage féminin, par la présence de Anta qui symbolise la mesure et incarne le modèle traditionnel authentique. L’image de Anta renvoie à la vraie personnalité de la femme africaine avant l’immixtion de l’Occident porteur du modernisme qui a fait perdre à Faatu, par la fascination de ses nouvelles valeurs, ce qu’elle avait de plus fondamental : son honneur et sa dignité, en adoptant une vie que l’on « hésitait à nommer ».

b. Ndella

Jeune fille frivole, étudiante puis professeur de mathématiques, elle a acquis en ville un esprit ouvert et libertin ; intellectuelle aussi, elle est particulièrement indépendante et garde une marge importante de liberté dans ses pensées, dans son comportement vis à vis des autres. Ce qui lui attribue une mauvaise image et un jugement sévère de la part de Madické Sarr qui dit d’elle :

« De toute façon, cette Ndella insolente et perverse était absolument indigne de devenir la femme de Fadel (…) » ( Les T M, p. 26)

C’est un personnage livré à lui-même et dont le seul souci est l’assouvissement de ses désirs et sans supputations. Ce portrait n’est pas expressément négatif, il renvoie à la propre image de Ndella, celle qui se dégage de la narration. En effet, Ndella est une femme infidèle et indécise voici ce que Ismaila dit à propos d’elle :

« ( ) Ndella et moi avions commencé à nous envoyer en l’air plusieurs jours avant que Fadel ne quitte Dakar. Pour dire les choses crûment, elle trompait son demi-dieu avec un pauvre mortel comme votre serviteur » ( Les T M, p.12)

Ndella apparaît comme la jeune femme veule, toujours intéressée et dont la seule obstination est de découvrir la vie. Elle symbolise de ce point de vue, l’inconstance et la fragilité du sentiment féminin et au-delà du personnage même, l’insouciance dans l’adultère qui lui vaut la désapprobation de tous. C’est qu’elle a perdu le sens d’une vie morale et normée dans une société moderne qui ne laisse aucune chance à la femme. Elle a grandi dans un milieu de liberté où l’absence de censure et d’interdits ont favorisé chez elle un esprit de libertinage qui l’a conduite à la frivolité ; Le narrateur dit :

« (…) Ndella cette fille mal éduquée qui n’arrête pas de le tromper avec le premier venu » ( Les T M, p. 113)

Elle donne l’impression de la citadine trop gâtée, d’une jeune intellectuelle éprise de liberté qui assume le choix d’une vie déréglée, « hors norme », d’une femme audacieuse qui affronte courageusement le regard et le jugement négatif des autres portés sur elle. Ce qui semble le plus compter pour Ndella c’est de vivre. Elle affirme :

« A l’époque, avec toute l’impétuosité et l’insouciance de mes vingt ans, j’étais tendue vers un seul but : jouir du bonheur d’aimer et d’être aimée. J’étais heureuse , le reste n’avais aucune importance » (Les T M, p.229)

Aussi faut-il noter que cette représentation négative du personnage était perceptible dans le portrait physique et sans complaisance, particulièrement austère que le narrateur a fait d’elle :

« Chaque fois que je l’observe comme en ce moment-ci , je suis frappé par son extrême maigreur, par ses fesses étroites et pour ainsi dire surélevées, par ses cheveux courts, par l’immensité de ces yeux (…) , bref par tous ces signes qui , (…), identifient de façon aussi mystérieuse qu’infaillible les intellectuelles émancipées qui ne se laissent pas marcher sur les pieds » (Les T M, p.06)

C’est qu’elle est rompue aux expériences de la vie, des plus viles aux plus acceptables, qui rythment son existence. Elle est prise dans le tourment d’une vie moderne et caractérisée par l’appât du gain qui l’a poussée à des erreurs de jeunesse irréparables et qui la poursuivent partout, comme la prostitution. Sacrifiée par une société où tout s’obtient par l’argent, elle sera livrée pendant longtemps à elle-même. Elle fait partie de cette catégorie de femmes intellectuelles dont le seul souci est d’assouvir leurs désirs.

I. Etude comparative de quelques personnages féminins

La comparaison de certains personnages enrichit davantage l’étude de la femme. En effet elle permet de mieux cerner la diversité des caractères féminins en dégageant les ressemblances et les dissemblances de personnages comme Johanna Simentho et Faatu, Faatu et Ndella.

a. Johanna SIMENTHO et Faatu

La représentation de ces deux personnages, de par leurs portraits physique, moral et psychologique se révèle et se singularise par des ressemblances et des dissemblances qui rapprochent et éloignent à la fois leurs natures.

Leurs ressemblances, elles les tirent surtout de leur origine, mais aussi de leurs itinéraires respectifs, c’est-à-dire leurs mouvements dans leurs espaces d’évolution : du village à la ville. Ce sont deux personnages qui sont issus du village et qui ont reçu l’éducation traditionnelle. Elles ont en commun un ensemble de valeurs liées au terroir. Faatu dit, dans Un bouquet d’épines pour elle :

«Elles comprenaient que nous étions toutes de la brousse et que l’air de la capitale ne devait rien enlever de notre univers intérieur. L’héritage reçu du village, l’atmosphère de la savane perçue sur toutes ses teintes imaginables, dans les bois les plus familiers nous avaient marqués de la même façon » (Les T M, p.285)

Toutes deux ont aussi été domestiques en ville. Elles ont occupé cette même fonction dépréciative et déshonorante, malgré tout elles ont assumé dans la dignité et la résignation jusqu’à ce que Faatu sombre dans la débauche en succombant aux tentations de la vie mondaine. A l’origine et en quittant leurs villages, elles étaient toutes deux valeureuses et travailleuses ; Le narrateur confirme en ces termes :

« Johanna donc la bonne, cette fille vigoureuse à la peau claire et lisse, aux yeux purs » (Les T M, p.94),

et dans Un Bouquet d’épines pour elle Cheik Aliou Ndao aussi explique :

« Faatu n’avait pas à avoir honte de son passé de bonne ni à le rejeter » (Un B E E, p.123)

Les premières étapes de leurs itinéraires, dans l’espace romanesque ou dans la fiction sont donc étrangement convergents. Hormis leurs situations communes de domestique, leurs déplacements du village à la ville qui comportent sans doute des expériences similaires, il y a aussi le fait qu’elles fassent le même travail de commerçante ambulante. Dans Les tambours de la mémoire, le narrateur nous dit de Johanna :

« Avant de venir travailler à Dakar elle avait d’abord été commerçante ambulante (…) à Dinkera » (Les T M, p. 104)

Quant à Faatu, elle nous apprend :

« Puis, je (…) me lançai dans le commerce. J’ai commencé par étaler divers objets sur une table devant la maison, (…) au début je ne vendais que de petites choses, des allumettes, des bougies, du pain, des bonbons, etc. » ( Un B E E, p. 282)

Mais il semble que leurs itinéraires communs s’arrêtent là. En effet, la suite de leur évolution est marquée par des évènements différents qui changent le cours de leur vie, respectivement. Si en ville par exemple, Johanna Simentho a réussi à garder intacts en elle les enseignements reçus du village, les valeurs de la tradition etc., face aux multiples tentations de la ville, Faatu elle, a succombé au charme d’une vie moderne. Là où Johanna Simentho, même fascinée par l’ingéniosité de la ville par rapport au village résiste, Faatu elle, cède à la moindre pression. Il est vrai que les drames qui vont déterminer le cours de leurs vies leur sont plus moins communs - Johanna par le drame familial, le narrateur dit à cet effet :

« (…) il ne faut pas perdre de vue le terrible drame familial qui a marqué sa vie » (Les T M, p. 150),

et Faatu, par le viol d’Elias à propos duquel elle dira à Nogoy :

« C’est que j’en ai tiré une angoisse qui mettra du temps à disparaître » (Un B E E, p. 170)

Cependant, leur existence en ville est particulièrement discordante et va déterminer leur avenir. Faatu va céder aux tentations de la ville et mener une vie de débauche dans l’engrenage de laquelle elle sera prostrée sans savoir comment s’en sortir. Elle-même dit :

« La bande de copines, les beuveries, la noce, la liberté de choisir mes partenaires, ces actes donnent l’impression de régner sur mes désirs, de ne m’apporter plus rien » (Un B E E, p.213) ,

tandis que Johanna restera dans l’ombre de la discrétion pour se forger un solide moral en surmontant difficulté sur difficulté afin de pouvoir s’accomplir plus tard. Contrairement à Faatu, Johanna repliée sur elle-même, a appris à taire et dominer ses sentiments pour mieux se libérer et échapper aux tentations de la ville qui auraient pu la détourner de ses véritables desseins comme ceux de libérer son pays du joug de la colonisation. Faatu malheureusement, jusqu’à sa prise de conscience, reste sublimée par la fascination d’une vie moderne attrayante mais chaotique.

Enfin faut-il noter qu’elles auront en commun la réussite au bout de leurs itinéraires respectifs. Johanna sera reine et va diriger de haute main la lutte anticolonialiste à Wissombo tandis que Faatu devenue une riche commerçante va dominer son entourage, y compris son mari. Voilà ce qu’en disent les narrateurs dans Les Tambours de la mémoire et dans Un bouquet d’épines pour elle, respectivement sur Johanna :

« Il en fut ainsi. On vient de partout, des villages comme des lointains pays, des hommes des femmes de tous ages, de toutes conditions et toutes religions se placèrent sous l’autorité de la reine Johanna » (Les T M, p.55)

et sur Faatu :

« Elle avait la chance de trouver un mari qui dépendait entièrement d’elle et n’avait aucun pouvoir sur ses entreprises » (Un B E E, p.117)

Il apparaît dès lors que l’étude comparative des deux personnages principaux de Les T M et d’Un B E E a révélé la richesse de la représentation du personnage féminin dans la littérature sénégalaise. Elle a permis de dégager les diversités de la femme du point de vue psychologique, moral etc.

b. Faatu et Ndella

Si nous avons choisi de comparer ces deux personnages, c’est parce qu’ils partagent la même expérience de débauche, de frivolité et de légèreté, en ville. Même si leurs origines et leurs itinéraires divergent, leurs vies connaissent des similitudes étranges. Voilà deux femmes qui partagent un même goût de la bonne vie. Elles vivent aussi les mêmes histoires de concubinage- Ndella dans ses débuts avec Fadel et Faatu avec Grégoire. Ndella dans Les tambours de la mémoire nous raconte :

« Ma liaison avec Fadel datait de deux mois seulement et c’était la première fois que nous restions aussi longtemps ensemble. Nous étions heureux et fébriles comme de nouveaux mariés ayant tacitement décidé de tout faire à contresens, nous prenions nos repas à des heures invraisemblables en vidant force bouteilles de bière » ( Les T M, p. 229)

Cheik Aliou Ndao quant à lui dit :

«Grégoire accueillit Faatu sans lui poser de questions indiscrètes, (…). Ils allaient vivre ensemble portés par la joie, la jeunesse, et l’insouciance. (…) et il vécut avec Faatu comme s’ils formaient un couple directement sorti de l’église » ( Un B E E, p. 267)

Toutes deux prises par la tentation d’une vie moderne excessive marquée par la jouissance et l’assouvissement de leurs passions, connaissent aussi étrangement la même expérience d’une vie conjugale assise sur d’autres bases que celles de l’amour. Leurs mariages respectifs, celui de Ndella avec Ismaïla et celui de Faatu avec Ibra, ne sont que de façade, de raison et d’intérêt, un rempart de boue qui peut céder sous la contrainte de la moindre force. Dans l’esprit de Ndella :

« (…) Ismaïla n’avait jamais été que la toute petite parenthèse de la chair, rien de plus qu’un léger brin de folie (…) » (Les T M, p.17)

Il n’est pas dit autres choses à propos de Faatu et Ibra, puisque :

« Le mariage avec le planton avait un sens tant qu’il servait à quelque chose (…), mais elle n’allait plus vivre avec son mari qu’elle avait cessé d’aimer » ( Un B E E, p. 297)

Ces expériences de vies déréglées, tourmentées et mondaines, elles les tirent de leur contact avec la cité, la ville impitoyable pour le personnage féminin trop vulnérable aux multiples excès qu’elle lui propose. Même Ndella mieux préparée que Faatu, puisqu’elle est instruite et a grandi dans la ville, n’a pu résister au charme de celle-ci. La faiblesse, de ce point de vue, leur est commune et le ridicule que la société attache à leurs comportements aussi. C’est que la ville a beaucoup contribué à la dépersonnalisation du personnage féminin et sa dépréciation. Aucune femme n’échappe aux tentations d’une vie moderne trop exigeante et impitoyable. Faatu comme Ndella ont perdu leur valeur et leur dignité de femme dans cet espace où l’excès triomphe sur tout.

Au delà, cette comparaison de quelques personnages féminins a permis de saisir la diversité dans la représentation de la femme. Cette étude comparative dégage les multiples facettes de celle-ci et permet de saisir la spécificité du comportement féminin dans la littérature Sénégalaise. Elle a révélé que l’attitude de la femme est plus ou moins la même face à la vie : une attitude de repli sur soi face aux assauts répétés de la ville, par exemple. C’est dire que l’environnement sociologique du personnage féminin est déterminant dans son comportement, il le détermine même.

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