chapitre III : Etude des situations du personnage féminin

I.    Conditions du personnage féminin

L’étude des conditions de la femme est liée à des paramètres sociologiques et psychologiques, c’est-à-dire à son environnement d’évolution et à son comportement par rapport à celui-ci. Il s’agit donc de réfléchir sur les conséquences de ces éléments d’évolution sur la manière de vivre du personnage féminin dans l’univers romanesque.

A la lumière de ces considérations, il paraît clair que la femme, dans la littérature sénégalaise, connaît des conditions d’existence difficiles, du moins chez la majorité des personnages féminins dans les œuvres de notre corpus. Nous avons déjà montré comment l’espace pouvait être pour le personnage féminin, un lieu austère d’évolution et comment il pouvait agir négativement sur sa psychologie ; il s’agit maintenant de montrer, dans quelle ampleur et dans quelles conditions, la femme évolue à l’intérieur de cet espace-là. Ces conditions d’existence peuvent être négatives ou positives.

Si Johanna Simentho dans Les Tambours de la mémoire, et, Faatu et ses  compagnes de Faas, ont quitté leurs villages pour la ville, c’était dans l’espoir de trouver des conditions d’existence meilleures et acceptables. Malheureusement, la ville et ses réalités feront d’elles des personnages misérables. Employées, la plupart du temps comme domestiques, elles vivent dans des conditions à la limite de l’acceptable. Faatu par exemple dormait chez les Elias, dans la cuisine à même le sol. Elle travaillait sans cesse, comme une esclave du matin au soir. Surexploitée, Cheik Aliou nous rapporte :

« Faatu ne trouvait aucun goût à l’argent qu’elle gagnait chez les Elias, le travail était trop pénible, (…) Faatu n’était pour eux qu’une bonne, presque une esclave » (Un B E E, p. 47)

Elle vivait alors dans l’humiliation, la privation devenue pour elle une logique d’existence que lui ont imposée les circonstances :

« (…), Faatu était prête à supporter l’urine, l’injure des enfants, les accès de colère de la patronne » (Un B E E, p. 48)

Mais avait-elle le choix ? Ses droits les plus élémentaires sont bafoués, comme la délimitation du temps de travail, le repos est expressément ignoré par ses employeurs qui l’utilise à l’usure ; aucune considération donc pour elle. Elle devait à tout moment être prête à exécuter des ordres sans murmures. En effet, nous dit l’auteur d’Un bouquet d’épines pour elle :

« Tôt levée le matin, elle s’occupait du café, de la toilette des enfants avant de les conduire à l’école. (…). Toute impertinence lui ferait perdre sa place. Voilà le mot magique qui la tenait prisonnière chez les Elias. (…) pas une seule garantie pour la bonne » (Un B E E, p. 48)

Les autres personnages féminins d’Un bouquet d’épines pour elle vivent aussi dans des conditions difficiles. Comme Faatu, elles vont mener une existence de labeur partagée entre la chambre de Faas et le lieu de travail : deux lieux dont avons démontré plus haut le caractère austère, chaotique et dramatique pour le personnage féminin. Toutes les domestiques, à quelques exceptions près, voient leurs existences se réduire à ces deux cadres de vie où l’épanouissement est pratiquement impossible pour elles. Le narrateur dit :

« (…) elles quittaient Faas à l’aube pour ne revenir qu’à la nuit tombée » (Un B E E, p. 43)

Les conditions d’évolution de Johanna et de  Ndella sont tout aussi drastiques, même si elles connaissent des chemins différents. Johanna, par exemple, vit toutes les difficultés liées à son statut de domestique chez Madické Sarr. Coupée du monde extérieur, elle est condamnée à assumer les tâches les plus difficiles et avilissantes de la maison. Voici ce que dit le narrateur, faisant allusion aux conditions d’existence de Johanna :

« (…) – les domestiques sont rarement considérés comme de véritables êtres humains. Ombres furtives glissant en silence dans les maisons laborieuses écrasées par l’indifférence de leurs semblables vite oubliées.» (Les T M, p. 90)

Comme Faatu qui passait la nuit dans la cuisine des Elias, Johanna elle, dit le narrateur :

« (…) passe la nuit dans une pièce qui faisait auparavant office de débarras » (Les T M, p. 95)

La sobriété et l’ancienne fonction des lieux en disent long sur les conditions d’existence de Johanna et, se passent de commentaires. Son travail de domestique était sans limite et éprouvant. En effet :

« (…) Travailleuse infatigable, ça oui. Je l’ai souvent vue à l’œuvre. Elle abattait plus de la besogne pour dix ! » (Les T M, p. 135)

Tout à l’opposé des autres personnages féminins Ndella n’est ni domestique, ni sous influence d’une force extérieure qui l’écrase. Néanmoins, ses conditions d’existence n’en sont pas pour autant complaisantes et acceptables. Sa vie est parsemée d’écueils et d’embûches, et ponctuée par la prostitution, le concubinage et ses corollaires, et l’alcool. En somme une vie négative et difficile à assumer qu’elle-même ne prend pas au sérieux et que caractérise l’indifférence. Le narrateur raconte :

« (…) elle prend la vie comme elle est et que rien n’a vraiment d’importance pour elle » (Les T M, p. 06)

N’est-ce pas l’indifférence et l’insouciance qui sont les véritables manifestations des conditions difficiles de vie de Ndella, marquées sans doute par l’instabilité constante ?

Nonobstant les aspects négatifs des conditions d’existence du personnage féminin que nous avons analysés ci-dessus, l’itinéraire de la femme est aussi marqué par des conditions acceptables et positives d’existence. En effet, à un moment quelconque de son itinéraire, les conditions d’existence du personnage féminin peuvent changer  positivement - soit par une prise de conscience du personnage qui modifie le cours négatif de sa vie par le renoncement à certaines pratiques condamnées et favorisées par la réussite personnelle, comme chez Faatu - soit par le fait inexplicable et impalpable du destin comme chez Johanna Simentho. Les difficultés de Faatu s’arrêtent après la mort de Paa Diallo,, son mari. Ayant hérité de lui de l’argent, elle engagea un commerce qui allait se développer et se fructifier, par la suite. Elle devient alors une femme riche et prospère qui va profiter de la vie. Seulement les ennuis moraux persistent à côté de l’aisance financière ; il faut donc, plus que cela, la prise de conscience d’une vie tourmentée et la ferme volonté d’en sortir. Faatu heureusement comprend, car dit-elle :

« Il est temps de combler toute lacune, le destin me tend la main pour m’aider à me redresser et reprendre un meilleur chemin. Ai-je le droit de dilapider une fortune si durement fructifiée, (…) ?» (Un B E E, p.283)

Johanna Simentho sera portée au sommet de son royaume et de sa gloire par la force du Destin. Pour la première fois, dans son évolution, elle prendra en main ses conditions d’existence. Désormais le cours de sa vie ne dépend que d’elle, de l’orientation qu’elle fera de sa lutte contre l’envahisseur. Ses difficultés, pour autant, ne s’estompent pas, mais au moins, elles sont d’une autre nature, c’est-à-dire, liées aux réalités de la lutte, du combat contre l’injustice, l’exploitation. L’aspect positif, c’est pour elle le sacrifice consenti pour avoir choisi des conditions d’existence fondées sur le don de soi afin de libérer son peuple. Elle devient dès lors, un personnage traqué et poursuivi par le destin qui a fait d’elle la reine résistante de Wissombo. Ses conditions d’existence relèvent donc d’un sacerdoce. D’une manière générale, le personnage féminin vit dans des condition plus ou moins difficiles. Pour plusieurs raisons liées, peut-être, à sa féminité et ses corollaires, la femme subit des contraintes de plusieurs ordres.

I.             Mouvement ou itinéraire du personnage féminin

Nous avons étudié, dans la partie consacrée à l’espace d’évolution du personnage féminin – plus  précisément l’espace physique et l’espace-temps – les types de relations du personnage féminin et les influences de ces espaces par rapport à son évolution. L’étude du mouvement ou de l’itinéraire des personnages féminins, sera consacrée exclusivement au cheminement ou au déplacement de ceux-ci à l’intérieur de ces espaces. Pour cela, nous prendrons l’exemple de Faatu et de Johanna Simentho dont l’itinéraire commun, à plusieurs égards, englobe l’ensemble des itinéraires des autres personnages féminins représentés dans les œuvres de notre corpus.

L’itinéraire de Faatu et de Johanna commence par le village – nous l’avons déjà dit – espace quiet d’éducation et de formation aux différentes tâches qu’elles assumeront. Du village elles se déplacent vers la ville, dans des conditions d’existence difficiles, à la quête d’un ailleurs meilleur. Mais Johanna passe par Dinkéra, chef lieu de région avant d’arriver à Dakar. Pour Faatu Dakar devient le lieu où elle va s’installer définitivement ; quant à Johanna le chemin inverse la ramènera à Wissombo, son point de départ. Dakar est donc un lieu de passage pour elle. Il s’agit là des grandes étapes du mouvement du personnage féminin par lesquelles Faatu et Johanna, vraisemblablement vont se mouvoir. Ainsi faut-il maintenant étudier leurs déplacements dans Dakar et les différents axes qui les caractérisent de manière schématique.

 

 

 

                        L’itinéraire schématique de Faatu et de Johanna

    

 

Le personnage féminin

        Faatu                                                       Johanna Simentho

Point de Départ

VILLAGE

Point de chute

VILLE

Evolution du personnage féminin : exode rural vers la quête d’une vie meilleure.

Fonctions dépréciatives :

DOMESTIQUES

 

Itinéraire de souffrance :

Viol, adultère, brimades…

Conséquences 

Sociologiques :

Drépavation, débauche, alcool, promiscuité…

Psychologiques :

Faiblesse, angoisse

Révolte et prise de conscience

Point d’arrivée

 Ville                                 Village

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

          III.   L’expression du féminisme

L’expression du féminisme chez Cheik Aliou Ndao et Boubacar Boris Diop, ne relève pas d’un combat idéologique expressément mené pour l’émancipation de la femme. Jusque là dans la littérature sénégalaise, le féminisme s’est exprimé par la remise en question de l’autorité de l’homme, du mâle briseur de liberté au profit de la femme ; il s’agit d’un véritable engagement politique. Mais chez Cheik Aliou Ndao comme chez Boubacar Boris Diop, le féminisme n’apparaît pas comme un combat idéologique ; l’étude de leurs œuvres a révélé, au travers de la représentation qu’ils ont faite du personnage féminin, de leurs difficiles conditions de vie et  de leurs itinéraires chaotiques, que le personnage féminin, de plus en plus, doit s’émanciper de l’homme.

Il est ressorti de l’étude typologique, sociologique et psychologique de personnages féminins comme Faatu et Johanna Simentho, que la femme a fini de poser les jalons de sa liberté et de son émancipation, en s’assignant des rôles prépondérants dans tous les compartiments de la société que les hommes seuls se faisait l’éminent privilège d’assumer. Le féminisme devient alors un combat latent qui s’exprime par le comportement du personnage féminin.

Il n’est pas question de faire des femmes représentées dans les œuvres du corpus des hérauts et des combattantes pour le développement du féminisme. Le personnage féminin en général n’assume pas le combat de son affranchissement, ni la revendication de son égalité avec l’autre sexe : Faatu et Johanna Simentho ont d’autres priorités. Mais en choisissant de leur octroyer exceptionnellement des rôles prééminents, Cheik Aliou Ndao et Boubacar Boris Diop ont fait le choix subreptice et tacite de libérer et d’accompagner l’émancipation de la femme, de la revaloriser en lui offrant l’occasion de s’affirmer par l’action, même romanesque. De ce point de vue ils ont rejoint le combat des féministes. Le féminisme dans les œuvres du corpus s’exprime surtout, au-delà de la surface des mots, par la profondeur des allusions, des parallélismes et des présupposés dont seul le lecteur pourra percer le mystère en s’affirmant désormais par rapport à la représentation dépréciative de la femme victime de l’injustice et de l’exploitation des hommes, comme Niakoly et Madické Saar dans Les Tambours de la mémoire et, Grégoire et Paa Diallo, dans Un bouquet d’épines pour elle. Ils sont bien conscients qu’en choisissant de représenter la femme, dans l’univers de la fiction romanesque, par le chaos et la misère (sociale comme morale), ils ne manqueront pas de susciter sinon la révolte au moins l’appréhension et la compassion de plus d’un lecteur ; une appréhension qui devrait pousser celui-ci à une prise de conscience que susciterait en lui le traitement réservé à la femme par l’homme. Il semble dès lors que le soin est laissé au lecteur de prendre en charge la question du féminisme par sa propre appréciation faite de la représentation du personnage féminin

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