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Vendredi 28 décembre 2007

INTRODUCTION GENERALE A L’ETUDE DE L’ŒUVRE :

L’ETRANGER D’ALBERT CAMUS

          I.    Présentation de l’auteur

Ecrivain français, Albert Camus est né en 1913 en Algérie. Il commença des études en philosophie, interrompues pour des raisons de tuberculose. Ce qui ne l’empêche pas de militer brièvement au parti communiste, entre 1935 et 1936, et de fonder la troupe du « théâtre du travail », ainsi que celle du « théâtre de l’équipe ».

En 1937, il publia sa première oeuvre, L’envers et l’endroit, où se défichent ses premiers thèmes : la mort, le soleil, le destin de l’être, l’ambivalence : espoir / désespoir, etc…

A partir de 1938, il devient journaliste et appose sa signature sur les colonnes d’ « Alger  Républicain », « Soir Républicain » (Journaux algériens), et de « Paris Soir ».

En 1942, il s’installe définitivement à Paris et publie, la même année, L’étranger (roman) et Le mythe de Sisyphe (essai), dans la clandestinité. Deux œuvres qui révèlent la profondeur philosophique de sa pensée, à travers ce qu’il appelle « le cycle de l’absurde ».

En 1944 et en 1945, il publie respectivement Le malentendu et Caligula et porte l’absurde au théâtre. En grand résistant et révolté par nature ; Albert Camus devient membre actif du mouvement Combat et anime, après la libération, le journal qui portera le même nom.

Après « le cycle de l’absurde », Camus est obsédé par le « cycle de la révolte et de la solidarité » qui se manifeste en 1947 par la publication de La Peste, en 1948 L’Etat de siège, et en 1949 Les justes ; En 1951 L’homme révolté (essai) consacre la rupture entre Jean Paul Sartre et lui, consécutive surtout à leurs divergences sur la notion d’existentialisme.

En 1956, il écrit La chute où il explique les raisons de son éloignement de la philosophie existentialiste.

En 1957, il publie un recueil de nouvelles : L’exil et le royaume. Cette même année, il reçut le prix Nobel de littérature pour, dit-on, « avoir mis en lumière les problèmes se posant de nos jours à la conscience des hommes ».

Le 04 janvier 1960, il meurt dans l’absurdité totale, c’est-à-dire dans un accident de voiture, imprévisible manifestation du Destin, alors qu’il écrivait Le premier homme qui sera publié à titre posthume en 1994. Cette mort brutale, comme par ironie, l’a frappé comme pour lui rappeler le fondement de sa pensée philosophique : l’absurde.

        II.    La philosophie de l’absurde

Sans s’empêtrer dans un débat philosophico-littéraire, l’étude du thème de l’absurde ne sera abordée que dans un contexte littéraire et, en rapport avec la pensée camusienne dans L’étranger.

1.    Essai de définition

Le terme peut être compris comme ce qui n’a pas de sens, c’est-à-dire le non-sens de la vie qui pose le problème de l’existence et de la nécessité de vivre. En effet, ce qui est absurde c’est de « faire les gestes que l’habitude commande » pour conserver la vie, en contradiction avec la mort qui serait ainsi le geste inhabituel qui anéantit l’élan de l’homme. Le suicide, par exemple, est un geste absurde de l’être qui, selon Camus, veut « mourir volontairement (…) » ; ce qui, pour lui « (…) suppose qu’on a reconnu, même instinctivement, le caractère dérisoire de cette habitude, l’absence de toute raison profonde de vivre, le caractère insensé de cette agitation quotidienne et l’inutilité de la souffrance ». Meursault dans L’étranger se débat dans ce « cycle de l’absurde » de l’existence.

Dans la deuxième moitié du 20ème siècle, Ionesco parle de l’absurde comme relevant d’un caractère illogique et inerte de l’existence. La preuve de l’absurde, c’est de poser une équation dont le résultat positif ne se justifie que dès lors qu’il est prouvé que sa négation aboutit à une contradiction.

Exemple 1 : le raisonnement mathématique absurde

            X est positif parce que s’il était négatif, X ne serait pas  positif.

Exemple 2 : Le raisonnement juridique absurde

            Une loi est nécessaire parce que son absence serait chaotique.

Exemple 3 : Le raisonnement philosophique absurde = le syllogisme absurde.

            « Tous les chats sont mortels

            Socrate est mortel

            Donc Socrate est un chat »

En réalité ce n’est pas le monde qui est absurde, mais les rapports conflictuels entre l’essence et l’existence, c’est-à-dire entre Dieu et les hommes, la vie et la mort ; bref, la contradiction née de l’enchaînement des choses naturelles et du caractère mécanique de l’existence. L’absurde c’est aussi l’impossible coexistence entre la raison qui nous a été donné « tel qu’il nous faut assumer les grandes vertus, celles du tout ou du rien », selon Albert Camus, et l’irrationnel qui n’est rien d’autre que l’innommable qui peut être aussi Dieu, ou encore une quelconque entité supérieure : Qui sait ? Qui peut en être sûr ? Ces interrogations mènent à l’absurdité de la vie. L’absurde devient alors « (…) leur seul lien. Il les (la raison et l’irrationnel) scelle l’un à l’autre comme la haine seule peut river les êtres… L’irrationnel, la nostalgie humaine et l’absurde qui surgit, (…) voilà les trois personnages du drame qui doit nécessairement finir avec toute la logique dont une existence est capable ».

2.    Camus et la philosophie de l’absurde

Pour mieux comprendre la philosophie de l’absurde chez Camus, Jean Paul Sartre explique : « Le mythe de Sisyphe vise à nous donner la notion de l’absurde et  L’Etranger veut nous donner le sentiment de l’absurde » (Explication de « L’étranger », p.102) ; Albert Camus lui, dira : « Mais ce qui est absurde, c’est la confrontation de cet irrationnel et de ce désir éperdu de clarté dont l’appel résonne au plus profond de l’homme. L’absurde dépend autant de l’homme que du monde. Il est pour le moment leur seul lien » (Le mythe de Sisyphe, p. 113)

Il avait fallu donc attendre le mythe de Sisyphe pour que Camus fît de l’absurde la doctrine de sa philosophie. Cet essai lui a permis de passer de l’étrangeté de l’existence à l’absurdité de la vie.  La philosophie de l’absurde a obligé Camus à se détacher de l’existentialisme. En effet, pour lui l’homme doit être un être révolté contre le sentiment de l’absurde qui serait l’aspect hasardeux et gratuit de l’existence : « (…) un jour seulement, le « pourquoi » s’élève et tout commence dans cette lassitude teintée d’écoeurement». Ce sentiment naturel d’étrangeté, comme celui qui poursuit Meursault ainsi que le désir de combattre « l’hostilité primitive du monde » fonde l’attachement de Camus à la notion de l’absurde. Les jours se poursuivent et s’étirent dans la platitude de l’ennui et de la monotonie posant, dès lors chez Camus, la nécessité de vivre ou non. Parlant de l’Etranger, Jean Paul Sartre dira dans l’Explication de l’Etranger (qu’on peut lire  dans Situations I (Paris, Gallimard, 1947, pp 120-121) et dans Cahiers du sud, n°253, février 1943, pp 189-206) : « Dans ce monde qu’on veut nous donner comme absurde et dont on a soigneusement extirpé la causalité, le plus petit incident a du poids, il n’en est pas un qui ne contribue  à conduire le héros vers le crime et vers l’exécution capitale ». Et le sentiment de l’absurde surgit de la certitude de voir le temps anéantir l’homme par la mort, cette étrange fatalité qui explique l’absurdité de « ce côté définitif de l’aventure ». Camus alors pose le problème de l’absurde « sous l’éclairage mortel de cette destinée (où) l’inutilité apparaît ». De ce point de vue, la raison devient un atout insignifiant pour comprendre ce monde absurde « peuplé d’irrationnels » et, où « aucune morale, aucun effort ne sont à priori justifiables dans les sanglantes mathématiques de notre condition ». Ce qui nécessite donc chez lui la révolte de l’homme face aux « attitudes d’évasion » comme le suicide qui prétend anéantir la conscience et « le suicide philosophique des existentialistes » comme Jaspers, Chestov, Kierkegaard dont la pensée fut d’annihiler toute volonté de Dieu qui sublime l’irrationnel en faisant de l’absurdité une éternité existentielle. Albert Camus pense par ailleurs que le comportement de l’homme face à l’absurde est d’appréhender la vie telle qu’il le conçoit, car dit-il : « je tire de l’absurde trois conséquences qui sont ma révolte, ma liberté, ma passion. Par le seul jeu de ma conscience, je transforme en règle de vie ce qui était invitation à la mort – et je refuse le suicide ».

Cette conception très aiguë de l’absurde traverse toute l’œuvre d’Albert Camus, notamment L’étranger où le personnage central, Meursault est poursuivi par la hantise de l’existence, partagée entre la vie et la mort, la passion de la révolte et l’immobilisme, la liberté et la condamnation, l’innocence et la culpabilité, bref la justice et l’injustice, etc. ; le tout vécu, par lui, dans l’indifférence totale et le nihilisme de Dieu.

3.    les manifestations de l’absurde dans L’œuvre

Le récit de l’étranger se lit, sans doute, par les actions d’un personnage - du moins celles qui l’anéantissent -  dont le comportement se mesure à la nature monotone du cadre spatio-temporel à l’intérieur duquel il s’ennuie comme un être perdu ou abandonné, et qui se complaît dans l’indifférences face aux évènements malheureux qui s’enchaînent et s’imposent à lui. Un bref résumé de l’œuvre, ainsi qu’une étude de la psychologie du personnage permettra peut-être de mieux illustrer l’absurde Chez Camus.

Meursault est à « la quête instinctive des sensations élémentaires » qui lui sont étrangères. Il reste confiné dans son indifférence, partagé entre le goût de vivre et la certitude de l’imminence de sa mort. C’est le type de personnage absurde qui est étranger à tout, y compris à sa propre personnalité. L’absence de foi et de confiance, voire de conscience à la nécessité de vivre ou de mourir maintient ce personnage que les expériences existentielles accumulées ont rendu bizarre et incohérent,  dans l’absurdité de la vie. Ce qui frappe chez lui, c’est aussi l’extraordinaire simplicité formelle avec laquelle il aborde les évènements les plus chaotiques de sa vie, comme la mort de sa mère, ses ébats avec Marie sur la plage, le meurtre de l’arabe, sa condamnation à mort, etc. A travers lui se lit l’existentialisme absurde de Camus ; car le rejet de Dieu, de l’être, et même du monde, que Meursault considère  et range dans les commodités de l’homme, constitue des paliers du « cycle de l’absurde ». En effet, pour lui, rien n’a de sens, tout se justifie dans l’indifférence. Il ne connaît pas l’affection, ni l’émotion, encore moins le sentiment ; il s’étonne de voir les autres s’émouvoir de sa situation : « ils avaient tous beaucoup de peine pour moi », dit-il. Ce qui est donc absurde c’est cette banalisation de la vie, ce sont les silences de l’Essence et de l’Existence face à ses expériences périlleuses qui l’ont mené dans le couloir de la mort. En choisissant ainsi l’économie des mots comme moyen de communication, il s’est davantage enfoncé dans le « cycle de l’absurde ».  C’est pourquoi aux questions des autres il répond vaguement : « .j’ai dit « oui » pour n’avoir plus à parler ». Mais ce qui plus étonne Meursault, c’est l’extrême dextérité avec laquelle les avocats mentent à son sujet. Ce qui l’installe dans l’ennui, la solitude, l’étrangeté, l’indifférence qui sont des manifestations de l’absurde.

Enfin le comble de l’absurde c’est sa ferme conviction d’avoir été condamné moins pour avoir été coupable de meurtre que d’avoir « enterré sa mère avec un cœur de criminel ».

       III.    L’oeuvre

A.   La typologie des personnages

Une des particularités de L’étranger, c’est le nombre limité de personnages actifs, au sens où ils accomplissent des fonctions à l’intérieur de l’histoire racontée. On peut les distinguer à travers le personnage central, Meursault, et quelques personnages secondaires.

1.   Le personnage principal : Meursault

Certains pourraient penser que, par le récit à la première personne, Camus a voulu s’identifier à son personnage central ; Peut-être ? Ce qui est sûr, c’est qu’il  a crée un personnage dont la psychologie chancelante est difficile à comprendre. Mieux, il a rompu la distance habituelle entre un romancier et son héros, pour lui donner l’impression d’être étranger à tout, y compris à lui-même. En réalité, il est un personnage incohérent, celui de toutes les contradictions possibles et qui refuse sa propre conscience. Il est atypique parce qu’il ne répond presque à aucun critère d’un personnage romanesque. Est-il vraiment un personnage ? On peut se poser cette question si tant est que Meursault refuse l’ascension sociale, est « inculte, ingrat envers sa mère et, pourquoi pas, criminel si l’occasion s’en était présentée… ». Ce personnage d’une insensibilité mémorable à l’enterrement de sa mère, est pourtant émotionnel, du moins il a le sens de l’honneur et de la responsabilité. Son étrangeté s’explique par son étonnant immobilisme dans ses rapports avec les autres ; il rejette les normes sociales, la justice des hommes, et même celle de Dieu. L’étranger qu’il est explique le caractère absurde de sa vie, car Albert Camus affirme dans ses carnets : « L’Etranger décrit la nudité de l’homme face à l’absurde ». La dernière énigme qui caractérise le personnage est sa relation avec le lecteur qui sans doute a du mal à le juger.

2.   Les personnages secondaires

a.    Les proches de Meursault

Ce sont des personnages qui appartiennent au même environnement que Meursault. Il s’agit d’Emmanuel, de Marie Cardona (ses collègues de bureau) de Céleste, Salamano et Raymond Sintès (ses voisins de quartier). Il faut noter que Meursault ne définit pas la nature des relations qui le lient à ces personnages. En réalité, il ne se pose même pas de question sur eux, ce qui l’intéresse le plus c’est le profit qu’il peut tirer d’eux (Cf. l’Epanchement charnel avec Marie par exemple). A la limite ces personnages, qui entourent Meursault, ont honteusement abusé de sa naïveté et de sa générosité ; Raymond par son comportement sordide est à l’origine de tout le drame absurde dans lequel Meursault s’est empêtré, mieux par ses propos il l’enfoncera davantage dans le meurtre de l’arabe ; Quant à Marie elle semble se complaire de la situation de Meursault, elle se réjouit même de l’avoir perdu. En somme Marie et Raymond ont participé inéluctablement à la déchéance absurde de Meursault.

b.    Les autres personnages

Il s’agit de tous les personnages dont la présence n’influe pas sur l’intrigue, encore moins sur le comportement du héros. Ils sont anonymes, comme la femme que Meursault observe au dîner organisé chez Céleste et, qui est convoqué au procès pour le seul motif d’avoir dîné avec lui, ou parfois nommés comme le vieux Pérez dont l’apparition dans le roman est désintéressée et sporadique. Masson, lui, n’apparaît aux côtés de Meursault que pendant les moments les plus difficiles. Enfin, un groupe de personnages, « informes » aux yeux de Meursault, constitué d’arabes inconnus dont l’un d’entre eux, ennemi de Raymond sera la victime hasardeuse de Meursault.

B.    Le cadre spatio-temporel

Il permet de camper l’espace et le temps où se déroulent les principales actions.

1.    L’espace

Les principales actions se déroulent à Alger. Camus ne manque pas aussi de faire habiter Meursault à Belcourt, un quartier où lui-même a passé son enfance. Au cœur de ce quartier il y a la rue de Lyon et le champ des manœuvres. D’autres espaces sont aussi évoqués comme la prison, le palais de justice où le sort de Meursault sera dramatiquement scellé, de même que l’asile de  Marengo où sa mère est internée. Mais l’espace le plus significatif c’est la plage située dans la banlieue d’Alger où tout a commencé, la véritable histoire du roman. C’est le lieu du crime, de l’absurdité de la vie. Il rappelle par l’éclat du soleil sur la grève la réalité du crime de Meursault.

2.    Le temps

La première étape de l’histoire se déroule en 18 jours entre la réception, un jeudi, du télégramme qui annonce la mort de sa mère, et le dimanche du meurtre, probablement entre la fin du mois de juin et le début de juillet (cf. p.36).

La deuxième partie dure presque un an (de juillet à juin, cf. 105), y compris le temps du procès et de la détention en prison.

Le temps du roman est progressif dans l’ensemble, le narrateur ne revient jamais sur un évènement passé, il les fait se succéder dans une linéarité télégraphique, même si dans les chap. 1 et 2 de la deuxième partie il semble se figer.    

C.   Le résumé de l’oeuvre

Il faut d’abord noter que L’étranger est avant tout une œuvre qui s’inscrit, dans la carrière de Camus, dans le « cycle de l’absurde ». Mais si précaire que puisse être l’existence du héros, si absurde que puisse être son comportement, il n’en demeure pas moins constant sur un point, c’est l’affirmation de la vérité. On peut lire à ce propos dans Théâtre, Récits, Nouvelles à la page 1928 : « l’étranger [est] l’histoire d’un homme  qui, sans aucune attitude héroïque, accepte de mourir pour la vérité ». Selon la chronologie des évènements le roman peut-être divisé en deux parties :

Ø  La première partie est constitué de six chapitres où Meursault reçoit la nouvelle de la mort de sa mère et l’enterre dans l’indifférence totale, rencontre Marie Cordona avec qui il va passer de bons moments malgré le deuil de sa mère la veille, reprend le travail, rédige une lettre pour Raymond qu’il vient de rencontrer au sujet de sa copine qui l’aurait trompé, et commet le meurtre de l’arabe avant de prononcer ses mots : « j’ai secoué  la sueur et le soleil. J’ai compris que j’avais détruit l’équilibre du jour, le silence exceptionnel d’une plage où j’avais été heureux. Alors, j’ai tiré encore quatre fois sur un corps inerte où les balles s’enfonçaient sans qu’il y parût. C’est comme quatre brefs que je frappais sur la porte du malheur ».

Ø  La deuxième partie débute par l’interrogatoire du juge et la rencontre de Meursault avec son avocat commis d’office pour lui (Chap. I). Le deuxième est consacré à la vie de Meursault en prison. Le procès commence au troisième chapitre, et Meursault est surtout accablé pour n’avoir pas pleuré à l’enterrement de sa mère comme l’ont confirmé les multiples témoignages, ceux du directeur de l’asile et du concierge (le vieux Pérez) et, de Marie qui confirme qu’elle a eu des relations charnelles avec Meursault le lendemain de l’enterrement. Enfin le procureur confirme la culpabilité de Meursault ; il dit : « J’accuse cet homme, d’avoir enterré une mère avec un cœur de criminel ». Meursault, au chap.4, assiste à ce procès dans un total mutisme comme pour dénoncer dans le silence les mensonges absurdes de l’assistance. Le procureur rappelle les faits en fustigeant « l’insensibilité » du prévenu. L’avocat de la défense étonne par son mensonge quand il vante avec détermination la bonne foi de son client qui reste indifférent. Ainsi le président le condamne à mort « au nom du peuple français ». Le dernier chapitre s’ouvre sur le refus de Meursault de rencontrer l’aumônier en prison et l’accable d’injures. Il retrouve ensuite la quiétude et prononce ces propos suivants : « […] j’ai senti que j’avais été heureux, et que je l’étais encore, pour que tout soit consommé, pour que je me sente moins seul, il me restait à souhaiter qu’il y ait beaucoup de spectateurs le jour de mon exécution et qu’ils m’accueillent avec des cris de haine ».

 

par thierly publié dans : littérature française :"
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Lundi 24 décembre 2007
 

  murs-peints25.jpgL'action etle travail dans VOL DE NUIT d'Antoine de Saint Exupery

 

  INTRODUCTION

L’entre-deux-guerres a suscité dans la littérature française un regain de thèmes idéalistes se fondant sur l’héroïsme et l’espoir sans cesse convoités. Les influences de la guerre ont sans doute marqué les esprits de beaucoup d’écrivains de cette époque. On se rappelle toujours la littérature engagée des surréalistes comme Henri Michaux, René Char, André Malraux, etc., au côté des peuples opprimés du monde. Et comme un intrus dans un cercle encore réservé à une élite idéaliste, un romancier atypique, Antoine de Saint Exupery, vient initier une forme de récit fondé sur l’action et le travail,  que beaucoup de critiques littéraires ont considéré comme une épopée des exploits guerriers de pilotes au service de leur pays et de l’humanité. En vérité, Vol de nuit peut être considéré - aussi paradoxal que cela puisse paraître - comme une épopée autobiographique où Antoine de Saint Exupery à travers les pérégrinations nocturnes et périlleuses de Rivière, Fabien et Pellerin, a voulu discrètement relater les siennes pour développer sa philosophie de l’action et du travail qui feront l’objet de notre étude ; Auparavant, permettez-moi d’abord de clarifier les concepts de l’action et du travail.  

             I.      Essai de définition de l’action et du travail

A.    Qu’est-ce que l’action ?

Le sens de l’action ne peut être mieux compris que dans sa dimension philosophique. Sans verser dans un débat trop confus, polémique et hermétique, on peut simplement se fonder sur une conception existentialiste de l’action. En effet dans la philosophie existentialiste, l’action fait jaillir l’homme hors de lui-même, le pousse à s’assumer et à s’affirmer ; la preuve de l’existence dépend donc de la nature de l’action accomplie. Dès lors, comme le pense Jean Paul Sartre,  l’homme n’est « rien d’autre que l’ensemble de ses actes (…) » (L’existentialisme est un humanisme). Cette conception de l’action n’est pas trop loin de celle de Saint Exupery qui affirme dans Citadelle : « tu loges dans ton acte même. Ton acte c’est toi ». Elle devient un humanisme, non pas un humanisme qui prend le parti de l’homme, mais celui qui permet à chacun de se distinguer de l’autre ; En vérité, l’action fait que « l’homme se distingue de l’homme », dit Saint Exupery (Terre des hommes) comme, du reste, chez Jean Paul Sartre qui pense que « l’homme n’existe que dans la mesure où il se réalise ». L’accomplissement de soi par l’action est même une exigence morale qui permet à Saint Exupery de rencontrer Nietzsche à travers la notion philosophique du surhumanisme, même s’il reste moins attaché au surhomme Nietzschéen qu’à l’idéal auquel il donne sa vie par l’action. A ce propos, De Galembert affirme :

« Il s’agit d’une morale exigeante – qui ne réclame rien moins que la perfection – et donc aristocratique, au sens étymologique (de ce qui est le meilleur). (…) l’homme de Saint Exupery est une sorte de Surhomme »

(Idée, Idéalisme, Idéologie dans les œuvres choisies de Saint Exupery, p. 14)  

Il ajoute :

« Et Saint Exupery souffre des mêmes équivoques, puisse que, comme Nietzsche avec le surhomme, lui aussi prône l’homme supérieur qu’est l’homme »

Mais le sens de l’action, ainsi « surhumanisée », ne saurait ignorer les limites de l’homme qui n’est pas hors de portée de la mort, par exemple. En réalité, l’action trouve tout son sens dans sa relation au travail.   

B.     Qu’est ce le travail ?

Dans la philosophie antique, notamment dans celle d’Aristote, le travail est conçu comme une activité dévalorisante propre à l’esclave dont la mission est uniquement d’être productif. Cette conception du travail pose le problème de l’aliénation et de la contrainte, et fait du travail une activité dépréciative d’une nécessité asservissante. Par contre, la critique moderne voit la conception du travail évoluer de l’aliénation à une activité qui permet à l’homme de se libérer des contraintes sociales. Ainsi la philosophe Hannah Arendt affirme :

« L'époque moderne s'accompagne de la glorification théorique du travail et elle arrive en fait à transformer la société tout entière en une société de travailleurs. C'est une société de travailleurs que l'on va délivrer des chaînes du travail, et cette société ne sait plus rien des activités plus hautes et plus enrichissantes pour lesquelles il vaudrait la peine de gagner cette liberté »

S’opposent alors deux notions : l’aliénation et la liberté, pour définir le même concept. Même si l’homme travaille par nécessité, il reste qu’en acquérant une liberté, celle d’échapper à « l’horreur économique », par exemple, (pour reprendre la formule Arendt), il en perd une autre, celle de la nécessité de travailler.

          II.      L’action dans VOL DE NUIT

L’interrogation récurrente dans Vol de nuit, c’est le rapport du héros, Rivière et de son équipe, à l’action qui, au fond, relève du domaine du sacré, voire de l’idéalisme héroïque incarné par Saint Exupery dont les actions ont toujours été inhérentes à l’assumation de tâches qui aboutissent au don de soi et, qui restent liées à l’exploit. A ce propos, Joseph LLapasset affirme :

« Pour Saint-Exupéry le héros c'est celui qui a compris que toute action relève d'un absolu et que la grandeur du héros c'est de laisser la meilleure part à cet absolu bien que le fondement de l'absolu lui échappe dans l'obscurité du nihilisme contemporain. (…) découvrant sa solitude, le héros loin de la fuir l'assume comme seule source possible de sa grandeur : et par un paradoxe l'action continuée l'environne de sens et entraîne ses compagnons de route. »

Rivière et ses compagnons n’échappent pas à cette conception philosophique et idéaliste de l’action, ainsi sublimée et érigée au comble du courage et de l’héroïsme suprême. Il explique dans Vol de nuit :

« Nous agissons, pensait Rivière, comme si quelque chose dépassait, en valeur, la vie humaine... »[1]

Cette volonté de pousser l’action jusqu’à son paroxysme est comme un leitmotiv chez Antoine de Saint Exupery qui pousse ses personnages à vaincre la peur pour mieux affronter, non seulement les mystères de la nuit, mais surtout les multiples remparts qui jalonnent leur itinéraire d’aviateur. Ainsi Pellerin sous l’emprise de la tempête (p35-37) et Fabien qui lutte encore alors qu’il se sait perdu (p145) gardent lucidité et sang-froid même face aux éléments déchaînés qui les assaillent. Cette quiétude face à la mort en fait des héros de l’ombre. Leurs actions relèvent du domaine de l’absolu, car  chaque action devient le prétexte d’un combat épique contre des ennemis inconnus, invisibles et imprévisibles (le cyclone, la tempête, le vent, la neige, etc.) :

« La lutte dans le cyclone, ça au moins, c’est réel, c’est franc » (p.25)

 Les actions des personnages sont donc déterminées par leur spontanéité et restent liées à un instinct de survie ; Car chaque geste peut mener au chaos. C’est pourquoi le combat de Rivière contre les flammes reste encore indélébile dans la mémoire du héros de Vol de nuit qui «  Se rappelait seulement s’être débattu avec rage dans les flammes grises » (p. 37)

Sa profonde conviction est que l’action naît de rien et ne vise aucun but ; En effet, Rivière pense que « l’action ne se justifie pas ». Et dans Vol de nuit, elle est entretenue par l’instinct de survie des pilotes qui luttent perpétuellement contre le danger devenu permanent. Finalement, l’action semble s’inscrire dans une routine guerrière dont l’aboutissement est souvent périlleux. Ainsi elle devient une morale de l’existence qui fait jaillir les aviateurs hors d’eux-mêmes et les poussent à se surpasser face aux épreuves. La disparition de Fabien en est une parfaite illustration. C’est pourquoi De Galembert explique :

« Ainsi la morale de Saint Exupery est une morale de l’action (l’action étant envisagée comme l’ensemble des actes) »

Elle est alors un rempart sûr contre la mort, contre tous les dangers, car elle n’a pas de finalité précise ; elle n’est le produit ni la conséquence de rien. Elle est sans cesse convoitée par Rivière et ses compagnons qui éprouvent comme dans l’acte héroïque une sensation guerrière qui pousse à l’exploit. Mais quelle que soit la nature des actions accomplies par les personnages, elles demeurent liées à leur travail.

       III.      Le travail dans VOL DE NUIT

Dans Vol de nuit, on retrouve une double conception du travail, même ambivalente, celle de l’épanouissement et de la contrainte. En effet le rigorisme de Rivière tient au fait que le travail parfaitement accompli procure du bonheur et permet à l’homme de s’épanouir ; il pousse à la perfection et favorise l’émulation comme chez Hésiode qui lui avait donné une valeur épique et poétique :

« Cette émulation, qui concerne aussi bien le potier que le mendiant ou le poète, a pour prix l'excellence au sein de chaque corps: il s'agit d'être le meilleur en tirant le meilleur de soi-même, et c'est bien ce que reprendra Platon. Ici, comme chez Homère ou chez les tragiques, le travail n'est pas honteux dans la mesure où l'homme s'y épanouit en accomplissant les puissances que la nature a mises en son être; »

Or, Saint Exupery a toujours pensé que le travail permet à l’homme, non seulement de s’affirmer, mais surtout d’être heureux. Dans son esprit, c’est par le travail que l’homme s’accomplit, et surtout le travail actif et responsable, celui du devoir de réussite qui bannit l’échec et pousse les aviateurs de Vol de nuit, sous l’impulsion de Rivière, à se surhumaniser. A ce sujet, André Gide explique dans sa préface :

«  Le héros de Vol de nuit, non déshumanisé, certes, s'élève à une vertu surhumaine. (…) ; mais ce surpassement de soi qu'obtient la volonté tendue, c'est là ce que nous avons surtout besoin qu'on nous montre ».

Cette réflexion donne au travail un sens philosophique lié à l’idéalisme et à la vertu. Le sens du devoir devient pour les aviateurs une source de bonheur auquel Saint Exupery donne un sens particulier. En effet le bonheur devient, non pas la pleine jouissance de tous ses moyens et facultés, mais la capacité de l’homme à assumer une tâche dont la finalité est de servir uniquement. Ainsi la contrainte, considérée comme source d’aliénation dans le travail, est paradoxalement accepté par le héros de Vol de nuit comme celle qui libère et crée le bonheur des aviateurs ; Ce qui est considéré comme contrainte devient un devoir à accomplir, ni plus ni moins. C’est pourquoi André Gide pense :

« Plus étonnante encore que la figure de l'aviateur, m'apparaît celle de Rivière, son chef. Celui-ci n'agit pas lui-même : il fait agir, insuffle à ses pilotes sa vertu, exige d'eux le maximum et les contraint à la prouesse. (…) Je lui sais gré particulièrement d'éclairer cette vérité paradoxale, pour moi d'une importance psychologique considérable : que le bonheur de l'homme n'est pas dans la liberté, mais dans l'acceptation d'un devoir. Chacun des personnages de ce livre est ardemment, totalement dévoué à ce qu'il doit faire, à cette tâche périlleuse dans le seul accomplissement de laquelle il trouvera le repos du bonheur. »

Et quand le travail aliène, c’est tout l’espoir de vivre qui s’envole. Il se pose alors une question d’ordre existentiel : comment survivre face au danger et à la mort ? Et l’angoisse quotidienne et nocturne qui enchaîne les personnages de Vol de nuit dans l’exercice de leur travail n’est pas sans révéler leur drame existentiel qui frappe aussi leurs proches. La femme de Fabien vit chaque nuit la peur de perdre son homme dans le péril des airs ; le moindre retard dans l’accomplissement de sa tâche l’enchaîne dans une sorte de psychose frénétique. Le narrateur explique à propos d’elle :

« La nuit de chaque retour elle calculait la marche du courrier de Patagonie (…) puis se rendormait (...) » (p.125)

Le travail faisait ainsi perdre aux personnages de Vol de nuit le sens de la vie sociale et familiale, voire leur humanité. Le moment même de son exercice, la nuit, est une privation supplémentaire des plaisirs élémentaires de l’être. Et l’angoisse de la femme ne relève pas simplement du choc psychologique mais d’un besoin charnel inassouvi.

« C'était un "Ah!"de chair blessée. Un retard ce n'est rien...ce n'est rien...mais quand il se prolonge...Elle se heurtait maintenant à un mur. Elle n'obtenait que l'écho même de ses questions » (p.126).

Et plus loin :

« Cette femme parlait elle aussi au nom d'un monde absolu et de ses devoirs et de ses droits. Celui (..) d'une chair qui réclamait sa chair, d'une patrie d'espoirs, de tendresse, de souvenirs. Elle exigeait son bien et elle avait raison. » (p.129)

On retrouve donc dans Vol de nuit cette vision antique du travail qui aliène, assujettit et éprouve l’homme. Vers la fin du roman l’idée de Fabien de faire taire sa radio est certes un acte banal mais qui frise la folie. Elle laisse le personnage dans une tourmente psychologique.

« Fabien lui (radio) casserait la figure à l'arrivée ».

« Fabien usait ses forces à dominer l'avion, la tête enfoncée dans sa carlingue »

 « Si lui même ouvrait simplement les mains, leur vie s'en écroulerait » 

« Il a remonté l'antenne, sûrement mais le pilote ne lui en voulait plus".

Cela ressemble bien à un jeu d’enfant ; c’est que l’épreuve et l’angoisse au travail, le poids de la responsabilité d’un probable échec, installe, au-delà de Fabien, tous les personnages de Vol de nuit dans une angoisse telle qu’il en perde la raison : Fabien affirme :

« Je suis tout à fait fou de sourire; nous sommes perdus »

       IV.      CONCLUSION

En définitive, on peut retenir que Vol de nuit est une épopée de l’héroïsme et du courage où l’action et le travail, de par leur complémentarité, donnent un sens à la vie des personnages. En vérité si l’action est la preuve de l’existence de l’homme, le travail lui permet de survivre. Car le travail d’aviateur des années 1930 n’était périlleux que par la nature des actions irréelles et  héroïques qu’il entraînait. Dans tous les cas, l’action et le travail ont fait poser à Saint Exupery le problème du conflit existentiel de la vie et de la mort que son courage et son sens du devoir n’ont pas transcendé puisque qu’il meurt comme Fabien en plein vol dans l’exercice de son travail en 1944.

 

 

[1] Saint Exupery, Vol de nuit, P. 13

par thierno ly professeur de français et doctorant à l'USL publié dans : littérature française :"
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