quelques axes de Lecture de "El Desdichado" de Gérard de Nerval

Publié le par THIERNO LY

El Desdichado (le déshérité)

Je suis le Ténébreux, - le Veuf, - l’Inconsolé,

Le Prince d’Aquitaine à la Tour abolie :

Ma seule Étoile est morte, - et mon luth constellé

Porte le Soleil noir de la Mélancolie. [2]

 

Dans la nuit du Tombeau, Toi qui m’as consolé,

Rends-moi le Pausilippe et la mer d’Italie, [3]

La fleur qui plaisait tant à mon coeur désolé,

Et la treille où le Pampre à la Rose s’allie. [4]

 

Suis-je Amour ou Phébus ?... Lusignan ou Biron ? [5]

Mon front est rouge encor du baiser de la Reine ;

J’ai rêvé dans la Grotte où nage la sirène...  [6]

 

Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron : [7]

Modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée

Les soupirs de la Sainte et les cris de la Fée.

Gérard de Nerval, Chimères, 1854

 

Le mythe d’Orphée : la passion de l’amour d’Eurydice

Rappelons brièvement le mythe d’Orphée, plus précisément son histoire d’amour avec EURYDICE que Nerval évoque comme par similitude à son expérience propre. En effet, au retour de son voyage, Orphée, attiré par sa voix touchante, désire présider à son union avec Eurydice. Malheureusement Eurydice, environnée de nymphes, jouait dans la prairie émaillée de fleurs, quand survient la poursuite indiscrète du berger. Aristée la sépara de ses compagnes. En fuyant, elle heurte la tête d’un serpent venimeux qui lui donne la mort. Désespéré  d’une perte si sensible, le jour même de ses noces, le chantre de Thrace lance sa plainte jusqu’au ciel en invoquant les Dieux. Ceux-ci restent sourds à sa voix. Un suprême espoir  lui conseille d’implorer le farouche Pluton qui commande au peuple décoloré des ombres. Armé de sa seule Jyre, il descend par le Ténare sur les rives du Styx. A ses premiers accords plaintifs, tous, comme ceux de la terre, subissent son magistral ascendant : Cerbère et ses trois gueules observe instantanément un silence contraint ; les Erinnyes arrêtent le sifflement de leurs cheveux vipérine ; Ixion cessent de mouvoir sa roue ; Sisyphe s’assoit sur son rocher ; les Danaïdes déposent leurs urnes. Orphée a subjugué le peuple des enfers, il se jette aux pieds du trône où Pluton et Proserpine règnent : « Ô puissantes divinités, gémit-il, j’ai perdu mon Eurydice ! Exaucer  ma prière ; rendez-la moi pour quelques temps encore ou gardez moi près d’elle ; Vous jouirez ainsi de notre double trépas. ».Proserpine intercède en faveur du SUPPLIANT. Elle obtient que Eurydice revienne sur terre compléter la mesure ordinaire des années lui restant à vivre. Elle sera rendue à Orphée qui l’emmènera avec lui, mais ne devra pas la regarder avant de traverser le sombre empire. Eurydice apparaît, avance d’un pas ralenti par sa blessure. Elle approche ; Orphée lui prend la main et, détournant la tête, presse l’adorée sur son cœur. Dans le sentier étroit et rocailleux qui les conduit sur terre un court espace reste à franchir. L’endroit est en pente, les pierres inégales et arrondies, la marche hésitante et difficile. Eurydice au pied endolori fait un faux pas ; Orphée se retourne pour la soutenir. Il l’a regardée ! A-t-il seulement pu l’entrevoir qu’il ne perçoit déjà plus qu’une vague apparence soudainement évanouie dans la nuit souterraine. La douleur d’Orphée n’a plus de bornes. Une seconde fois son Eurydice lui est ravie ; pour toujours ! Il se désole ; il clame sa plainte à tous les échos ! Ses gémissements attirent les Bacchantes. Il les repousse, ne répétant qu’un seul nom : Eurydice ! Eurydice ! J’ai perdu mon Eurydice ! Les Nymphes de Bacchus, outrées de cette dédaigneuse indifférence à leur égard, poussent des hurlements effroyables, brandissent leurs  thyrses, en frappant Orphée et lui lacèrent le corps. Les Muses qu’il a si bien servies, le prennent en pitié et lui donnent une sépulture au pied de l’Olympe. Sa tête et sa Lyre, qui avaient été abandonnées au gré des flots sont recueillies par leurs soins et religieusement conservées dans l’île de Lesbos.

Ainsi, à l’image d’Orphée, Gérard de Nerval éploré, après avoir perdu sa bien aimée actrice Jenny Colon, morte en 1842, donne un nouvel essor à ses rêves mystiques. Aurélie ou Aurélia, comme il l’appelle dans certains de ses poèmes va devenir pour lui une créature Céleste (« la sainte ») qu’il compare ainsi à la vierge Marie, et qu’il pleure dans « El Desdichado ». Un sonnet plaintif où il supplie et prie le ciel, inspiré par la croyance à la métempsycose (réincarnation des âmes), afin de la retrouver. Se confondant à la fois à la lumière de la vie et aux ténèbres de la mort, le poète valse entre la consolation et l’inconsolation, visité tantôt par « l’angoisse et le désespoir », tantôt par la radieuse vision du salut obtenu, grâce à la médiation de la femme aimée et, qui semble préfiguré par les souvenirs de bonheur vécus avec la femme que le poète évoque au début du deuxième quatrain de « El Desdichado ».


Le lexique :

 -  « desdichado » : mot espagnol dérivé de « dicha » (bonheur), signifie « malheureux ». Dans le cas du poème de Nerval = « le Déshérité ».

-  Mélancolie : Le M majuscule tend à penser que c’est une référence à un tableau de Dürer

-  Le Pausilippe : En italien Posillipo = Colline de Naples

-  Pampre : Rameau de vigne

-  Phébus ou Phoebus : Nom grec latinisé d’Apollon

- Lusignan : Seigneur du Poitou qui fut aimé de la fée Mélusine, et dont les descendants devinrent rois de Chypre

- Biron : Compagnon d’armes de Henri IV, mort décapité, que Nerval se figure comme le héros d’une histoire d’amour

-  La Grotte : C’est la grotte des sirènes, à Tivoli, en Italie

 -  L’Acheron : Fleuve des enfers

1-      Le thème Général :

Ce poème se traduit par les inquiétudes du poète sur son propre sort et ses sentiments à l’égard d’une femme absente et inaccessible.

2-      Les inquiétudes du poète

a) La quête d’une identité : les indices syntaxiques

- La première personne singulière « je » laisse penser à une perspective introspective. En effet en se faisant sujet du verbe être au présent, Nerval se donne quatre attributs de manque (ténébreux, veuf, inconsolé, Prince d’Aquitaines). De même, le « je » ou le poète, sujet des verbes d’action au passé composé, c'est-à-dire d’un temps accompli, comme « rêvé », « traversé » donne à penser que Gérard de Nerval s’inscrit dans la dynamique d’un mouvement virtuel qui ne s’amorce que dans son inconscient ; il est dans une sorte d’évasion et de rêve qui lui permettent de chercher une pseudo consolation.

- Les premières personnes compléments d’objet direct ou indirect, m’ (toi qui m’as consolé…) et moi (rends-moi le Pausilippe…), expliquent mieux l’introspection du poète qui porte son action sur lui-même.

En résumé, en tant que Sujet (Je), il agit sur lui-même (m’, moi) en tant qu’objet direct et indirect.

- Les temps verbaux : Le présent des verbes (« suis », « est », « Porte », « est », etc. ) explique et accentue davantage la souffrance du poète en l’actualisant ainsi ; l’impératif (Rends-moi) est une forme de supplication du poète faite à la femme inaccessible pour d’improbables retrouvailles ; les passé composé (« as consolé », « ai rêvé », « ai (…) traversé ») renvoie à la nostalgie et le désir de revivre des moments de bonheur avec la femme aimée, même si c’est dans le rêve ; L’imparfait ( « plaisait »), le seul du texte, semble être une expression des regrets du poète qui, plongé dans ses souvenirs d’amoureux, semble verser dans la nostalgie des temps et des lieux vécus avec la femme.

- les formes interrogatives directes « suis-je » traduisent les inconstances qui habitent le poète à la quête d’une identité fugitive, par allusion à des références historiques ou mythiques : « Phébus », « Lusignan », « Biron » et « Orphée ».

Conclusion : Le poète se cherche parmi plusieurs identités diversement exprimées : soit par le  manque, soit par l’inconstance ou l’instabilité sentimentale.

b) La quête d’une consolation : Les indices stylistiques

- Les métonymies  (« mon cœur » = sentiments, « mon front » = la mémoire, plus précisément le souvenir), les métaphores de la femme (« étoile », « la sirène », « la fée », etc.,), et celles de l’amour (« la fleur », « la rose », « luth », etc.), .justifient l’idée que le poète est dans un manque et s’interroge sur son avenir sentimental qui laisse entrevoir la mélancolie.

- les comparaisons faites à des références historiques et mythiques comme « Lusignan », « Biron », « Orphée », permettent au poète de s’affirmer comme un amant perdu et profondément éploré qui souffre de la perte irréversible de la femme aimée mais, qui tente, malgré tout, de franchir les limites du possible à l’image des références historiques évoquées ci-dessus, et des allusions à l’au-delà de la vie : « dans la nuit du tombeau », « la grotte », « l'Achéron », « Ténébreux ». Le poète tente vainement de conjurer la mort et de se forger une vraie consolation, même au comble du rêve délirant.

- le paradoxisme « Soleil noir » permet au poète de manifester ses contradictions sentimentales.

LES INDICES LEXICAUX ; les champs lexicaux

-Les figures féminines : « Étoile », « Reine », « sirène », « Sainte », « Fée » = Sublimation de la femme perdue, comparée à des modèles symboliques de la femme qui s’opposent ; Si, par exemple, la « reine » incarne une générosité naturelle, légendaire comme d’une épouse accessible, la « sirène » et la « fée » sont des figures inaccessibles. C’est comme si le poète laisser cohabiter dans les deux tercets une symétrie de l’espoir et du désespoir.

-  La nature : « Soleil », « nuit », « Pausilippe », « me »r, « fleur », « treille », « Pampre », « Rose », « Grotte » = exaltation lyrique qui traduit une volonté du poète de combler sa solitude dans l’évocation d’une nature vivante où tout est communion et unité : « Et la treille où le Pampre à la Rose s’allie. ».

Le manque ou la douleur : « Veuf », « Inconsolé », « abolie », « morte », « Mélancolie », etc.= Souffrance

CONCLUSION

Ainsi La Nostalgie et la quête d’une identité propre sont deux caractéristiques fondamentales de la poésie romantique, ainsi que la convoitise de la femme aimée et inaccessible la source d’une introspection douloureuse et mélancolique.

 

 

Publié dans Poésie française

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O. 19/07/2012 12:44

Concernant la grotte, je penche plus en faveur de la grotte bleue de Capri, non loin de Naples ou se trouve le Pausilippe, colline d'ou l'on apercoit le Vesuve, la baie de Naples et Capri. Du reste
Nerval a sejourne a Naples en 1842.