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  • THIERNO LY
  • Le blog de thierno ly
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  • 09/02/1974
  • littérature Poésie théâtre roman Education
  • ancien professeur de français au lycée cheikh Omar foutiyou tall de saint-louis du Sénégal. Actuellement en deuxième année de thèse SHS, Sciences de L'EDUCATION, mention Education et formation à L'université de Provence (Aix marseille I)
Jeudi 5 février 2009 4 05 /02 /Fév /2009 02:12

P L A N

 

                                                                                 I.      INTRODUCTION…….....................……….……..…;;….1

                      II.      L’espace d’évolution de la femme………………………………….…...…4

                 a.   L’espace conjugal : la famille…….……………………….….4

- La maison……………..…………………………………………4

- La chambre………………………………………………………6

                 b.  l’espace extra-conjugal…………………………….....……...6

- L’espace moderne : la ville………………………………………6

- L’espace traditionnel : le village…………………………………8

                   III.      CONCLUSION ……………..…………………………………………………..……...10

                  IV.      BIBLIOGRAPHIE……………………………………...……..…………12

I.       INTRODUCTION

S’il est vrai que toute conception littéraire se réalise à l’intérieur d’un univers réel ou fictionnel au sein duquel se meuvent des spécimens humains qui assument la vision du monde qu’elle exprime, il n’en est pas moins important de rappeler que tout personnage, à fortiori le personnage féminin, ne peut être représenté que par rapport à l’espace à l’intérieur duquel il évolue. L’espace d’évolution c’est donc le cadre où le personnage féminin s’exprime dans des situations contextuelles bien définies et spécifiques. Il peut-être diversifié et délimité quand il est réel et vaguement désigné quand il est référentiel. L’espace est dit réel quand, choisi dans la réalité (la ville, la maison, etc.) il fait système dans le texte, et référentiel lorsque, choisi à partir de repères imaginés : il se justifie hors du texte. Ce qui est sûr c’est que l’espace d’évolution du personnage féminin est choisi à l’intérieur de la société où il évolue selon des caractéristiques ambivalentes et déterminantes dans sa représentation ; car selon Pius Ngandu Nkashama :

« Le romancier institue des relations privilégiées entre son héros et l’univers culturel, spirituel, social, anthropologique qui l’entoure. »[1]

Il s’agit donc d’analyser les relations entre le personnage féminin et ces espaces-là, en mettant l’accent sur les influences du milieu sur le comportement du personnage féminin ; il faut alors se demander : comment ces espaces peuvent modifier négativement l’évolution de la femme ou déterminer sa psychologie ?

Dès lors, Cheik Aliou Ndao dans Un bouquet d’épines pour elle va véritablement accorder une place significative à son héroïne, Faatu, en la faisant évoluer davantage dans des espaces particulièrement difficiles pour elle. C’est que l’itinéraire sinueux et tortueux de celle-ci dans l’univers fictionnel du roman de cheikh Aliou Ndao va nous orienter dans notre analyse. Il faut donc noter que la femme est de plus en plus dépravée par les multiples hostilités de l’espace  dans lequel elle évolue. Ce qui pose un problème de relation conflictuelle entre Faatu et les différents espaces au sein desquels  il évolue dans Un Bouquet d’épines pour elle. Traiter un tel sujet relèverait d’un travail délicat, mais il ne s’agit pas pour nous d’analyser, de manière exhaustive, le comportement de la femme face aux tentations multiples et hostiles de l’espace, encore moins des enchaînements chaotiques de celui-ci sur elle. Seulement faudrait-il circonscrire, catégoriser les limites de notre analyse afin de mieux la cerner. Quoi qu’il en soit, elle devrait rester purement littéraire dans le cadre où s’inscrit l’évolution de Faatu dans Un bouquet d’épines pour elle, à titre d’exemple. Mais au-delà, la quintessence c’est qu’au travers d’elle s’expriment et se meuvent la personnalité, l’identité et les facettes différentes du seul et même personnage dans ses attitudes particulièrement inconstantes. Elle ne saurait se soustraire aux exigences du milieu à l’intérieur duquel elle évolue. Son évolution dans l’espace romanesque suscite alors plusieurs paramètres liés aux aspects sociologiques, c’est-à-dire ceux de l’espace qui influent sur sa  psychologie et ses conditions d’existence.

Notre étude implique donc celle des espaces modernes et traditionnels et leur impact sur Faatu. Il s’agit de réfléchir autour de la question : Quelles sont les relations de la femme avec son environnement, son espace d’évolution, c’est-à-dire le village, la ville, la famille, la maison, etc. ?

II.    L’espace d’évolution de la femme

     a.   L’espace conjugal : la famille

La famille est un maillon important de la société. C’est même l’élément de base à partir duquel le personnage féminin acquiert l’éducation, la formation et l’initiation qui vont déterminer le cours de son itinéraire dans la littérature africaine. Sans elle l’existence n’a aucun sens selon Cheikh Hamidou Kâne dans les Gardiens du temple :

 « L’homme n’existe pas sans la famille, sans la société. Je crois maître qu’il n’est (…) pas de monde possible sans la famille, sans la communauté solidaire, sans la chaîne des générations »  ( Les G T, p. 53)

Plus que d’étudier les éléments qui composent la famille, il s’agit pour nous d’analyser l’évolution de Faatu à l’intérieur des espaces en miniature que sont la maison, la cuisine et la chambre, notamment les conditions et les situations dans lesquelles elle y vit.

          -   la maison

L’espace de la maison dans Un bouquet d’épines pour elle est varié. En réalité le personnage féminin est mobile et évolue dans différentes maisons où à chaque fois il adopte un comportement spécifique au milieu. La maison apparaît comme un espace clos et restreint pour Faatu qui y subit ses peines. C’est pour elle le lieu où elle affronte le premier drame de sa vie. C’est dans cet espace plus précisément dans la cuisine que Faatu sera victime du viol qui va bouleverser son existence. C’est le début du gouffre existentiel  dans lequel Faatu s’enlise, écartelée et désorientée dans cet espace où la femme est considérée comme un objet à tout faire surtout lorsqu’elle occupe des fonctions aussi dépréciatives que celles de ménagère. Le narrateur affirme :

 « Elias se leva brusquement de son divan, pénétra dans la cuisine. (…). Lorsqu’elle se réveillera, elle eut l’impression d’étouffer. (…) faatu sentit son bas-ventre se déchirer, elle perdit connaissance » (Un B E E, p. 109)

Cela lui donne sans doute l’image désagréable d’une femme réduite à de strictes conditions de vie, ravalée à la situation d’un personnage de seconde zone, soumise et exploitée, voire condamnée à vivre comme une simple domestique. De ce point de vue, l’espace de la cuisine révèle le véritable statut concédé au personnage féminin qui doit assumer un rôle aussi dégradant que celui de domestique. Pour Faatu la cuisine est tout, à la fois un espace de labeur et de repos ; en effet, dit le narrateur :

« Faatu, qui pourtant ne dormait que sur un matelas posé à même le sol dans la cuisine (…) » (Un B E E, p. 47)

L’espace de la maison est étouffant et éprouvant pour elle ; c’est un milieu où il lui est difficile de s’affirmer, encore moins de s’épanouir. De plus, il y a la mésestime des autres personnes qui composent cet espace ; Faatu ne jouit même pas de la moindre considération de leur part, à la limite elle n’est considérée que comme une « bonne », stricto sensu, taillable et corvéable à merci. Le personnage féminin évolue dans ce milieu, obligé de subir le poids d’un complexe de supériorité qu’exercent sur elle ses employeurs. Ecrasée et diminuée, Faatu n’a d’autres alternatives que d’accepter les réalités de cette maison où elle est consciente qu’elle devrait subir en silence le poids des autres. Le narrateur ajoute : 

« Elle avait à exécuter des ordres, sans prérogatives ni initiative » ( Un B E E, p. 48)

La maison est aussi pour la femme mariée un lieu de soumission, d’obéissance à l’autorité maritale. Elle y perd sa liberté, ses responsabilités et ses capacités d’entreprendre seule sans l’injonction du mari. Marié, le personnage féminin est à la limite condamné à se conformer aux humeurs de son homme qui le tient par le cou  à travers l’excès de ses prérogatives que lui a attribuées la société. Aucune marge de manœuvre pour la femme mariée, aucune liberté ne lui est concédée. Elle peut même parfois y subir des sévices des brimades et des mauvaises conditions de vies ; et son droit le plus élémentaire est souvent bafoué à dessein par l’homme.

Dans un autre contexte, la maison Faatu est un espace de liberté, plus exactement de libertinage où tous les excès sont permis et accomplis à l’insu de la société. Dans cet espace privatif parce qu’étroit et étouffant, elle mène une vie libérée aux goûts et aux plaisirs simples, aux escapades et aux soirées folles et excessives, le tout dans la discrétion. L’auteur d’Un bouquet d’épines pour elle nous apprend :

« (…) le va-et-vient de nombreuses femmes qui bourdonnaient de chez Faatu cachait consommation d’alcool, adultères, trafics d’influences et interventions politiques, (...) » (Un B E E, p. 136)

 

            -  La chambre

L’espace où peut-être, le personnage féminin peut se sentir le plus assujetti c’est la chambre conjugale. Faatu, à l’intérieur de la « baraque » de Paa Diallo vit le calvaire, l’angoisse d’une femme obligée de se coucher sous le même toit avec un mari à qui tout la lie sauf l’amour, paradoxalement. Elle va y subir les lois d’un mari vieux, dépassé, intransigeant et autoritaire. Ses moindres mouvements et gestes sont surveillés et décriés par celui-ci. La « baraque » de Paa Diallo est pour la jeune adolescente qu’elle fut, un espace de privation, de harcèlement constant et de repli sur soi. La nature coercitive de l’espace l’oblige à ne pas se découvrir, à inhiber sa personnalité et à s’effacer au profit du mari à qui elle se soumet en subissant ses lois. A cela s’ajoute la pauvreté des lieux. En plus de la misère qui y règne et qui l’installe dans l’ennui, le besoin, la monotonie et l’angoisse, Faatu ajoute :

« Diallo avait meublé sa baraque où trônaient deux lits adossés aux murs et se faisant face, une table recouverte d’une toile cirée portant bols, assiettes, cafetières et différentes boîtes, un plateau avec une théière et des verres.» (Un B E E, p. 182)

C’est dans cet espace sobre et précaire où règne une pauvreté certaine que commence la vie de débauche de Faatu révoltée par le comportement inadmissible d’un mari qui appartient à un autre âge. Ce qui à la fréquentation de milieux peu recommandables, d’espaces où tout se fait autour de la bouteille d’alcool, des simples discussions aux transactions les plus sérieuses ; elle sera entraînée avec la complicité de son concubin, Grégoire,  dans des vices inextricables pour elle. C’est le début pour la jeune villageoise d’une vie amorale fondée sur la jouissance. Cheik Ndao explique :

« Grégoire emmenait Faatu dans les boîtes des quartiers périphériques presque chaque samedi soir. C’est là que Faatu prit sa première bière. » (Un B E E, p. 267)

La chambre de Grégoire, plus qu’un espace d’évasion pour Faatu qui voulait échapper à l’emprise de Paa Diallo, est pour elle un lieu de perdition où elle adopte « (…) tout ce qui « était » rejeté par son milieu. » (Un B E E, p. 268)

Dans son évolution Faatu ne reste pas seulement confinée dans des espaces clos ou conjugaux, elle peut aussi évoluer dans des espaces ouverts que nous avons identifiés comme étant extra-conjugaux.

        b.  l’espace extra-conjugal

           -   L’espace moderne : la ville

D’une manière générale, la ville a toujours été pour le personnage romanesque dans la création littéraire un gigantesque espace d’évolution dont la fascination risque de le dévier de ses objectifs premiers. Carrefour incontournable où se rencontrent toutes les cultures, toutes les civilisations et toutes les spécificités du pays, et où se croisent aussi tous les spécimens humains, la ville apparaît pour Faatu comme un haut lieu de perdition qui s’ouvre sur l’immensité du vide dans lequel il se sent isolé et solitaire, face à cette multitude et ses grandeurs inconnues susceptibles de l’engloutir et de l’enchaîner dans le gouffre insoluble du vice. Dans  ce vaste espace, elle donne l’impression d’un personnage déboussolé, perdu dans ses rêves, ébloui par cette incommensurable étendue de bâtisses en dur. Elle y perd alors tout ce qu’elle a de sacré : sa dignité, sa personnalité et son honneur de femme, dans l’indifférence totale des citadins mus par un individualisme qu’elle n’a jamais compris.

La ville dès lors l’écrase de son poids démesuré et de sa force de séduction. Elle devient pour elle un bourreau infatigable qui l’assaille sans cesse en créant les conditions de sa souffrance et de son anéantissement. L’héroïne d’Un bouquet d’épines pour elle en subit passive, naïve et impuissante, le poids. Cheik Aliou Ndao explique comment Faatu au premier contact de la ville était apeuré :

« La ville lui paraissait un monstre insensible prêt à écraser tout être qui n’accepterait pas de lui faire des concessions.» (Un B E E, p. 53)

Néophyte, elle est désorientée et elle nourrit, par rapport à cet espace qui lui paraît infini, un complexe né de la fascination de cette immensité compacte qui semble s’ouvrir vers l’inaccessible. En ville toutes les certitudes, l’assurance et l’éducation acquises au village s’estompent et cèdent la place aux impostures, aux tromperies et aux manigances de la cité qui favorise chez Faatu le doute et la remise en question de ses propres valeurs inhibées et murmurées au plus profond de soi, par crainte d’être jugée négativement. Il s’opère alors chez elle un bouleversement profond et tacite qui l’expose à toutes sortes de tentations, de dangers propices à la débauche. Elle devient vulnérable parce qu’elle n’est pas suffisamment armée pour affronter les exigences de la vie remuante de la ville ; car dit Cheik Aliou Ndao :  « Les femmes avaient conscience de leur échec dans la jungle dakaroise.» ( Un B E E, p. 161).

La ville, à la lumière de ce constat, déprécie sans aucun doute le personnage féminin. En plus de l’anéantir, elle dépouille la femme de son identité et de  sa personnalité, en bousculant ses propres certitudes, et constitue pour elle un lieu de négation par excellence ; négation de sa liberté de mouvement, de décider et de prendre ses propres initiatives face aux assauts répétés de la cité. Et le sentiment d’être perpétuellement devant l’inconnu verse le personnage féminin dans une angoisse existentielle quotidienne. Faatu se contente alors de voir la ville se déployer et répandre sur elle ses excès sous son regard impassible ; Car :

« Elle se réfugiait dans la contemplation nocturne de la ville, dans ses scintillements, ses néons, ses bruits étouffés, ses éclats de voix et de klaxons, ses jurons d’ivrognes, ses bagarres entre prostituées. » (Un B E E, p. 50)

C’est aussi cette fascination de la ville qui fige la femme dans l’inertie, l’expectative et l’impassibilité qui la rendent vulnérable et accessible face à ce que, dans un autre contexte, Philippe Berthier a appelé, dans l’introduction qu’il consacre aux illusions perdues d’Honoré De Balzac:

 « (…) un sentiment si baudelairien de la monstruosité de la ville. (…) ses abysses infinis d’horreur et de merveilles, de sainteté et de souillure. Tout s’achète et se vend, les degrés de gloire sont mesurés par les degrés de prostitution. »[2]  

C’est sans conteste, le désespoir qui habite Faatu, celui de voir son univers s’écrouler autour d’elle et de nourrir le sentiment du sacrifice vain, avec la complicité de l’espace moderne qui, avec ses complications, anéantit tout, y compris le personnage féminin. Ken dans Le Baobab fou tombe dans le même piège de la vie moderne, car dit-elle :

« J’avais découvert L.S.D. et ses angoisses. L’alcool et ses humeurs. L’amour libre. Rapidement je m’étais trouvée affublée d’une étiquette. (…). Je traînais dans les cafés et les bars, (…) ; mes compagnons étaient les marginaux et les intellectuels d’une société en décadence »[3]

La ville est donc un espace, certes ouvert à plusieurs horizons et perspectives mais paradoxalement plein de contraintes pour le personnage féminin qui, s’il n’y prend garde, risque de tout y perdre. Faatu y a tout abandonné, sa personnalité, sa dignité et l’honneur de sa famille : sa floraison, le « symbole de son adolescence.»

                     -   L’espace traditionnel : le village

Généralement conçu sur le pouvoir de l’homme qui exerce sa prééminence et son hégémonie sur la femme, l’espace traditionnel apparaît à priori pour celle-ci comme un lieu où elle n’évolue que par rapport à un certain nombre de contraintes. Mais, à la différence de la ville, ces contraintes sont érigées en règles auxquelles la femme est obligée de se soumettre. Il apparaît, dès lors, que l’espace traditionnel est un lieu où la conduite de la femme est surveillée et réglée de très près. Mouhamadou Kâne écrit que pour la femme :

« La tradition n’apparaît plus dans les romans que comme un obstacle à la liberté, comme l’instrument par lequel les nantis préservent leur position. »[4]

L’inexcusable pour Anta, cousine de Faatu, parfaitement ancrée et imprégnée des enseignements et de l’éducation du village, c’est comment Faatu jeune fille du village en est arrivée à ce stade de débauche. L’explication se trouve assurément dans les propres termes de  Faatu qui murmure :

« Un jour, je (…) raconterai peut-être comment une fille de la brousse, élevée dans des traditions presque intactes, en est arrivée là où j’en suis.» (Un B E E, p. 12)

Elle se trouve aussi, sans aucun doute, dans l’impossibilité pour elle de choisir parmi un ensemble des valeurs rurales et modernes à priori distinctes les unes des autres, donc forcément ambivalentes, qui se disputent la primauté de la même personne.  La réalité c’est qu’en elle s’embrouillent les valeurs délaissées de l’espace traditionnel et qui sont bousculées par les tentations nouvelles de l’espace moderne.

III.  CONCLUSION

Au terme de notre étude, il apparaît clairement que le personnage féminin modèle son comportement par rapport à l’espace qui exerce sur la femme des influences certaines. En effet, le comportement de la femme diffère selon les espaces où elle évolue. La ville installe Faatu dans une vie infernale qui l’oblige soit à se replier sur elles-mêmes pour préserver ses traditions, soit à sombrer dans une vie de débauche succombant ainsi aux tentations multiples de la modernité. Nous avons montré comment les différents espaces entraînent la dépravation du personnage de Faatu.

La maison contribue à la dépersonnalisation et à la dépréciation  du personnage féminin à qui on attribue des rôles qu’il incarne dans des conditions particulièrement épouvantables. Le choix de Cheik Aliou Ndao de faire vivre son héroïne dans des maisons où tout contribue à l’anéantir, aussi bien l’austérité du milieu que les exigences de convenances sociales qui y ont trait, explique son désœuvrement. Faatu habituée au milieu traditionnel a du mal à évoluer brusquement dans des maisons où les cultures et les mœurs sont occidentalisées.

La cuisine fut aussi pour elle l’espace où pour la première fois elle versa dans la souffrance, celle de l’adolescente meurtrie et dépouillée de sa jeunesse, mais aussi souffrance de l’adolescente violée, violentée pour l’assouvissement du seul plaisir d’un homme veule.

La chambre est un espace étroit et exigu où la moindre déconvenue est pour Faatu source de pression, ce qui la mettrait au sein de cet espace déjà invivable, dans une situation de suspicion et de tension latente. Il apparaît alors que la chambre est un espace où le personnage féminin subit ses peines et vit un drame quotidien. C’est aussi un espace dans lequel elle laisse libre cours à ses fantasmes, par les vices et la promiscuité de tous ordres. Faatu, par exemple, en fuyant la chambre de Paa Diallo s’est retrouvée dans celle de Grégoire, pour y vivre en concubinage et dans l’adultère. C’est certes pour elle un espace de refuge et de fugue, mais un refuge incommode par rapport aux normes de la société et où, pour la première fois, elle goûte à l’alcool avant de sombrer dans une conduite pire. L’espace de la chambre donne l’image d’un lieu de passe mais, dans le contexte d’un bouquet d’épines pour elle, il s’agit plus d’un espace où Faatu est abandonnée à elle-même. La constante c’est que, dans cet espace clos, la femme, livrée à elle-même, à ses sensations et désirs incontrôlés et, à l’abri de tout regard indiscret, se laisse entraîner dans l’innommable.

L’espace moderne est, quant à lui, celui de toutes les contradictions, de tous les contrastes où le personnage féminin se démène et tente vainement de résister aux assauts répétés de l’inconnu. Un espace impitoyable et injuste dans lequel la femme se perd dans les marécages des vices imposés par l’immoralité et la déperdition des mœurs de la cité ; tout ce qui peut choquer ailleurs, devient banalité en ville sous le poids d’un modernisme démesuré. Dans cet espace infini, austère et cruel, Faatu ne semble pas suffisamment armée pour ne pas abdiquer. elle est réduite, au premier contact de la ville, à la domestication asservissante sans quelque forme de reconnaissance que ce soit : Faatu est violée par Elias, son employeur. C’est que la ville espace lointain et chimérique d’une virtuelle réussite pour la villageoise, est malheureusement pour elle source de désenchantement et de désillusion, celle d’un espoir vain. Dans cette quête de l’ailleurs, un ailleurs meilleur que la vie difficile de leur village, elle bute contre de multiples obstacles que la fragilité de sa personnalité, son impréparation à la souffrance et à la misère que lui impose cet espace moderne insupportable et impitoyable pour eux, ne lui permettent pas de surmonter. Sa déception est donc grande une fois en ville où la solidarité est quasi inexistante, l’inégalité accrue, et où enfin, l’opulence côtoie la misère dans une indifférence méprisante. Elle se rend à l’évidence qu’il faut, soit abdiquer et succomber aux tentations chaotiques de la ville, au renoncement de soi, soit se battre pour triompher malgré tout de la vie.

L’espace traditionnel pour une part importante et, au-delà de toutes ses contraintes, ne représente pas pour Faatu un espace aussi chaotique que celui de la ville. Cependant, l’espace d’une manière générale a été dramatique pour Faatu et même pour le personnage féminin en général dans la littérature sénégalaise : les exemples des personnages de Ken Bugul dans le baobab fou, de Joahana Simentho dans les tambours de la mémoire etc., et d’autres personnages féminins attestent cela.

III.             BIBLIOGRAPHIE

1.      CORPUS

Ndao, Cheikh Aliou. Un bouquet d’épines pour elle. Dakar : Présence Africaine, 1988

2. ŒUVRES

Balzac, Honoré De. Illusions perdues. Paris : Flammarion, 1990, pour cette Edition

Kâne,  Cheikh Hamidou. Les Gardiens du temple. Paris : Stock, 1995

Ken Bugul. Le Baobab fou. Dakar : N.E.A., 1986

3.        ETUDES CRITIQUES

a.      OUVRAGES

Bachelard, Gaston . Poétique de l’espace. Paris: PUF, 1960

Bourneuf, Roland et Ouellet, Real, L’univers du roman. Paris : PUF, 1975

Kâne, Mouhamadou. Roman africain et tradition, Dakar : NEA, 1982

Mauriac, François. Le romancier et ses personnages. Paris : Buschet-Chastel, 1933

Pius Ngandu Nkashama.  La littérature africaine écrite. Issy-les Moulineaux : Les classiques africaines, p. 51

b.     ARTICLES

 

Cabakulu, Mwamba. « Femmes africaines-ecrivains : une écriture de revanche ? ». Cahier de l’IPAG, n°5, 1989

Joubert, Jean Louis. « La parole aux femmes ». Notre Librairie, n° 117, avril-juin, 1994, p. 4

Kesteloot, Lilyan. « La percée des femmes ». Environnement africain un double combat, n° 39-40, vol x, 3-4, Enda-Dakar, 1997, pp. 1-11

 



[1] Pius Ngandu Nkashama. La littérature africaine écrite. Issy-les Moulineaux : Les classiques africaines, p. 51

[2] Honoré De Balzac. Illusions perdues. Flammarion, 1990, Paris,  p.  37

[3]  Ken Bugul. Le Baobab fou. Dakar : N.E.A., 1997, pp. 97-98

[4] Mouhamadou kâne. Roman africain et tradition. Dakar : NEA, 1982, p. 32

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Jeudi 5 février 2009 4 05 /02 /Fév /2009 01:52

Camus, Alb ert    

                                       1913-1960

 

Ecrivain français, auteur de l’Étranger et de la Peste, qui fut un des principaux acteurs de la vie intellectuelle de l’après-guerre.

Un intellectuel engagé

Né en Algérie au sein d’une famille modeste, orphelin de père, Albert Camus commença des études de philosophie pendant lesquelles il subit l’influence de son ami Jean Grenier (qui lui fit notamment découvrir Nietzsche) mais qu’il dut interrompre pour raison de santé (il était atteint de tuberculose). Parallèlement, il commença à participer à des projets dramatiques en adaptant ou en jouant des pièces de théâtre.

Pendant son bref passage au Parti communiste (1935-1936), il fonda et anima la troupe du Théâtre du Travail afin de mettre les œuvres dramatiques classiques et contemporaines à la portée du public défavorisé. Il anima ensuite une autre troupe, le Théâtre de l’Équipe, et publia sa première œuvre, l’Envers et l’Endroit (1937), une série d’essais littéraires variés où apparaissent déjà les grands thèmes de sa maturité : la mort, le soleil, la Méditerranée, l’isolement, le destin de l’homme, le rapprochement entre désespoir et bonheur, etc.

À partir de 1938, Camus exerça une activité de journaliste, d’abord à Alger (Alger républicain, Soir républicain) puis à Paris (Paris-Soir), où il s’installa définitivement en 1942. C’est là que parurent simultanément et dans la clandestinité le roman l’Étranger et l’essai le Mythe de Sisyphe (1942), deux œuvres remarquées qui exposaient la philosophie de Camus et qui s’inscrivaient dans ce que lui-même appela le «!cycle de l’absurde!» (cycle complété ensuite par les pièces de théâtre le Malentendu, 1944, et Caligula, 1945). Alors qu’il avait été réformé à cause de sa maladie en 1939, Camus fut très actif dans la Résistance au sein du mouvement Combat. À la Libération, il devint le rédacteur en chef du journal Combat, aux côtés de Pascal Pia, et se mit au service des grandes causes humanitaires internationales.

Cependant, il poursuivait son œuvre littéraire à un ryhtme soutenu avec, notamment, la création de ses pièces le Malentendu et Caligula et la publication de son roman la Peste (1947) qui inaugurait le cycle de la révolte et de la solidarité, où s’inscrivent l’État de siège (1948) et les Justes (1949) mais surtout l’essai l’Homme révolté (1951). Ce dernier ouvrage fut à l’origine de la rupture définitive entre Camus et Jean-Paul Sartre, car elle soulignait clairement les divergences entre la pensée du premier et l’existentialisme du second.

En 1952, Albert Camus démissionna de son poste à l’Unesco pour manifester sa réprobation devant la passivité de cette institution à l’égard de l’Espagne franquiste (voir Franco, Francisco). Par la suite, en 1956, il s’engagea de nouveau en tentant d’intervenir en faveur d’une trêve dans la guerre d’Algérie.

Il publia ensuite la Chute (1956), où il revenait sur sa rupture avec l’existentialisme, ainsi qu’un recueil de nouvelles, l’Exil et le royaume (1957). La même année, il reçut le prix Nobel de littérature pour «!avoir mis en lumière les problèmes se posant de nos jours à la conscience des hommes!». Le 4 janvier 1960, en pleine gloire, alors qu’il travaillait à un autre roman, le Premier Homme (posthume, 1994), il se tua dans un accident de voiture.

Philosophie de l’absurde

Les romans, les essais et les pièces de théâtre de Camus sont marqués par sa réflexion philosophique et politique.

L’Étranger (1942), l’un de ses premiers ouvrages, se caractérise avant tout par un style extrêmement neutre — ce que l’on appelle une écriture «!blanche!» — et méthodiquement descriptif. Le héros et narrateur, Meursault, un employé de bureau, y semble «!étranger!» à lui-même!; dépourvu de sentiments vis-à-vis des êtres et des situations, il agit comme de manière machinale. La lumière, le soleil, la chaleur semblent être la cause d’une soudaine précipitation des événements : sur une plage, à la suite d’une bagarre, il tue un homme de cinq coups de revolver sans pouvoir fournir lui-même de véritable raison à son acte. C’est précisément dans ce décalage entre l’individu et le monde que se situe la dimension absurde de la condition humaine.

L’absurde comme réalité inhérente à la condition humaine est le thème central de la philosophie que Camus développa dans un premier temps. Le Mythe de Sisyphe, essai sur l’absurde, publié la même année que l’Étranger, aborde cette même idée d’un point de vue théorique : comme Sisyphe, condamné à pousser éternellement son rocher, l’Homme est voué à subir un enchaînement automatique d’expériences absurdes. Mais c’est paradoxalement dans la prise de conscience de cette situation qu’il est libéré car, délivré de toute illusion, il peut alors chercher le bonheur en goûtant le présent. Ainsi, à la fin de l’Étranger, alors qu’il se trouve dans sa prison la nuit qui précède son exécution, Meursault, devenu conscient et libre, profite intensément des derniers instants de sa vie.

L’homme révolté

Même si le monde n’a pas de sens, l’Homme ne saurait se passer d’une éthique ni renoncer à l’action. C’est donc l’engagement que Camus a exploré dans un second temps, en particulier dans son roman la Peste (1947). À Oran, dans les années 1940, des rats porteurs de la peste sont découverts et, dès la mort des premières victimes, les habitants placés en quarantaine et confrontés à leur sort présentent différentes formes de réaction : panique, indifférence, mysticisme ou résignation. Le docteur Rieux, bientôt rejoint par d’autres volontaires, décide de résister!; son petit groupe s’organise alors pour soulager la souffrance et combattre le fléau. Dans ce récit symbolique, la peste est naturellement un emblème du mal sous toutes ses formes!; mais elle agit aussi comme un révélateur qui met l’Homme face à lui-même, l’incitant au renoncement ou à la révolte.

La réflexion sur le thème de la révolte, commencée dans la Peste, est développée dans l’essai l’Homme révolté (1951). Camus y explique que la révolte naît spontanément dès que quelque chose d’humain est nié, opprimé!; elle s’élève par exemple contre la tyrannie et la servitude. Parce que la révolte n’est pas un principe abstrait mais l’action nécessairement limitée d’un individu, elle représente, pour Camus, la seule «!valeur médiatrice!» grâce à laquelle l’absurde peut être provisoirement dépassé.

  • Résumés de quelques oeuvres :
    • L'étranger 1942

L'homme nu devant l'absurde. Ce n'est qu'à sa révolte devant l'aumônier que le condamné à mort Meursault, le héros-narrateur, se sent vidé d'espoir, donc libre."Je m'ouvrais pour la première fois à la tendre indifférence du monde"

{immense succès, en écho à l'absurdité de la guerre}

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    • Le mythe de Sisyphe 1942

{Pendant philosophique de L'étranger} Nous nous heurtons aux murs du labyrinthe de la vie. Pour supprimer l'absurde, il faudrait supprimer le problème, c'est à dire nous-même (suicide). Camus propose la révolte, qui n'abat pas les murs de l'absurde, mais les repousse.

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    • La peste 1947

Oran dans les années quarante ? IL y a une Epidémie de peste; ceux qui refusent de se résigner (Dr Rieux, Tarrou) s'organisent, prennent des risques. Après l'épidémie, ils retourneront à leur quotidien anonyme. {peste = absurdité de la vie, contre laquelle il n'y a que des victoires provisoires} Les héros sont"ceux qui se suffisent de l'homme et de son pauvre et terrible amour".

Albert Camus : L'Étranger

Achevé en mai 1940 et publié en même temps que Le Mythe de Sisyphe en 1942, L'Étranger est en partie la traduction romanesque des idées contenues dans cet Essai sur l'absurde. Meursault, le narrateur, est un modeste employé de bureau, à Alger. Il retrace son existence médiocre, limitée au déroulement mécanique de gestes quotidiens et à la quête instinctive de sensations élémentaires. Il vit dans une sorte de torpeur, une étrange indifférence : au moment d'agir, il note d'ordinaire qu'on peut faire l'un ou l'autre et que « ça lui est égal ». Il représente l'homme avant la prise de conscience de l'absurde, mais déjà préparé à cet éveil lucide : sans illusion sur les valeurs consacrées, il se comporte comme si la vie n'avait pas de sens. L'effet produit sur le lecteur par une telle narration, objective et déprimante, est cet écœurement, qui selon Camus, est une bonne chose, car il nous conduit au sentiment de l'absurde.

Thèmes importants : Une réflexion sur la condition humaine. La satire sociale. La technique narrative.

                         Etude de l'incipit : « Aujourd'hui, maman est morte ... pour n'avoir plus à parler. »

I. L'originalité de ce début de roman

·       Traitement du temps : Pas de moments antérieurs à l'histoire, le passé est dans le flou. On n'a pas vraiment d'avant. Par exemple, on annonce l'enterrement de sa mère mais on ne sait pas de quoi elle est morte. L'avenir va jusqu'à demain voire après-demain, il est extrêmement limité. On a le sentiment d'une quasi-simultanéité de la narration et de son contenu. Meursault raconte les faits les uns après les autres comme dans un journal, le récit est chronologique.

·       Traitement des lieux : C'est nous lecteur qui supposons qu'on est à Alger (l. 8). Le paysage est complètement gommé, on a l'impression qu'on se déplace sur une ligne géométrique. C'est purement narratif.

·       Traitement des personnages : On n'a aucune description, aucun portrait de son patron. Le restaurateur et Emmanuel ne sont pas décris non plus. Camus a écrit sobrement, sans aucun portrait psychologique.

·       Le point de vue : La situation narrative est celle de la focalisation interne : la perception de l'univers du récit se fait par le regard ou la conscience de Meursault. Le narrateur ne rapporte que ce que voit le personnage-témoin, et ainsi personnage et narrateur se confondent. Les « je » sont prédominents au fil du récit et, comme dans un discours, on a l'utilisation de « aujourd'hui », « hier », « demain », « après-demain », « pour le moment »qui nous situent par rapport à Meursault, le narrateur aurait très bien pu employer des expressions comme ce jour-là, la veille, le lendemain ou le surlendemain. Les temps utilisés sont le futur, l'imparfait et le passé composé, temps qui se situent par rapport au temps du personnage, ceci montre que l'on colle pratiquement à l'histoire, le temps de la narration est tout près du temps de l'histoire. Meursault n'a donc pas beaucoup de recul par rapport à l'histoire, celà lui permet de ne pas faire part de ses sentiments mais uniquement des évènements, de ses pensées, de ses sensations qui à divers moments occupent sa conscience. On épouse le point de vue du narrateur.

II. Qui est cet homme ?

Meursault marque un extrême détachement à l'égard de la mort de sa mère. L'expression du télégramme est l'expression de ce détachement. Lorque l'on est avant l'enterrement de sa mère, c'est comme si elle n'était pas morte pour lui, Meursault semble ne pas en prendre conscience. Ce qui frappe ensuite, c'est que Meursault fait de l'enterrement une simple formalité : « Après l'enterrement, au contraire, ce sera une affaire classée et tout aura revêtu une allure plus officielle. » Le deuil se fera par l'aspect extérieur, c'est-à-dire par son habillement. Cette mort peut passer pour une raison valable de prendre des congés : « excuse pareille ». Quelque part, c'est comme si cette mort était de la faute à Meursault. On a l'impression que la mort n'est pas grand chose pour lui, que cette mort est vécue comme un accident qui dérange le cours des choses : Meursault a recours au calcul pour préparer son voyage. Dans tout son récit, on n'a aucune marque du champ lexical de l'affection, donc pas de chagrin de la part de Meursault. Le seul terme utilisé est dit chez Céleste : « Ils avaient tous beaucoup de peine pour moi », la seule compassion vient de l'entourage de Meursault, qui a choisi de dire les choses telles qu'il les a vécues. Ses sensations l'emportent sur ses sentiments : Meursault est plus sensible à ce que produit le voyage sur ses sens qu'à l'émotion de la perte de sa mère. Cet état d'abscence est lié à des évènements ponctuels qu'il vit. Ce personnage est étranger à des sentiments, à une émotion, qui vit dans la solitude et qui refuse la communication, il répond par monosyllabes : « J'ai dit "oui" pour n'avoir plus à parler ». Mais ce n'est pas un personnage blamable pour autant : il fait ce qu'il faut à l'égard de sa mère, ce n'est pas de la provocation, c'est dans son être.

Étude du meurtre de l'Arabe (I, Ch. VI) : « C'était le même éclatement rouge ... sur la porte du malheur. »

Nous sommes le dimanche où Meursault a été invité au cabanon de Masson et sa femme, par Raymond, l'ami de Masson. Meursault et Raymond rencontrent à plusieurs reprises l'amant de l'ancienne femme de Raymond seul ou en groupe. Après le déjeuner, Meursault, Masson et Raymond retournent sur la plage qui est déserte, la chaleur est insoutenable, au loin, ils voient les Arabes, dont le « type » de Raymond, les deux groupes se rapprochent et Raymond frappe « son » type, Masson frappe l'autre Arabe, mais le premier sort un couteau et blesse Raymond, les adversaires se séparent, Raymond va se faire soigner chez un médecin. A son retour, Raymond regagne la plage, malgré l'inquiétude de Meursault, qui décide de le suivre en direction d'une source occupée par les deux Arabes ; soleil et silence à peine troublé par le bruit de la source et des notes que l'un deux tire d'un roseau. Raymond, excité, cherche à provoquer « son » Arabe, mais Meursault l'oblige à lui remettre son revolver pour éviter le pire. Au moment où tout peut basculer, les Arabes se dérobent. Les deux amis retournent au cabanon, mais Meursault qui n'a pas envie d'entrer, repart sur la plage...

Des éléments d'accusation ont déjà pris forme : le port du revolver, la lettre, la décision de retourner vers la plage... qui conduisent au drame. Le texte est situé à un point stratégique de l'œuvre : la vie de Meursault va basculer à cause du meurtre de l'Arabe, c'est pourquoi ce passage est situé à la fin de la première partie.

Nous commencerons par étudier l'importance (grâce aux sensations, au vocabulaire et aux images) et le rôle du soleil, de la chaleur par rapport aux actions puis nous analyserons le comportement de Meursault à travers ses attitudes, ses mouvements, et sa propre analyse après le meurtre ce qui nous permettra d'en déduire la signification de cette page de la vie de Meursault.

Tout d'abord, on est dans un long récit où Meursault raconte comment des circonstances indépendantes de ses volontés l'ont amené au meurtre. Meursault est revenu vers la source parce qu'il avait trop chaud : en effet, il vit au niveau de son corps et donc au niveau de ses envies. Meursault a personnifié la chaleur pour souligner le fait que la chaleur était atroce : « son grand souffle chaud », « triomphait », « toute une plage vibrante de soleil se pressait derrière moi. », « s'opposait », « s'appuyait », « respiration », « haletait ». (La mer est elle-même prise par la chaleur.) La personnification donne l'idée de quelque chose de vivant qui peut avoir une influence néfaste sur Meursault. La personnification peut être complétée par le terme « épée de lumière » comme il concerne l'armement. Il « hyperbolise » la chaleur : « air enflammé » pour montrer à quel point, le soleil le brûle.

D'autres images et hyperboles sont employées pour bien nous faire ressentir ce que ressent le personnage : « plage vibrante de soleil », « brûlure du soleil », « océan de métal bouillant », « la mer a charrié un souffle épais et ardent », « l'ivresse opaque qu'il me déversait », « le ciel s'ouvrait sur toute son étendue pour laisser pleuvoir du feu », on a quelque chose des Enfers, de l'Apocalypse, de fin du monde et une espèce de démesure. Le mélange du feu, qui symbolise les Enfers, et de l'eau, qui connote au déluge, appuie cette notion d'Apocalypse. L'expression hyperbolique « océan de métal bouillant » montre que l'eau aussi est touchée par cette chaleur infernale. L'espace perd ses points de repère : avec ce mélange chaleur-eau, on a l'impression que la mer et le ciel se confondent avec la chaleur alors qu'auparavant, avant de déjeuner, la mer le rafraîchissait.

Le personnage perd le sens de la vue : on a deux fois le verbe « devinait », ce qui montre que Meursault perd la perception de l'espace. De plus, on a l'impression que le temps est suspendu, or, lorsque l'on parle de fin du monde, le temps est bloqué : on a tout d'abord des expressions qui marquent un ralentissement du temps : « même soleil », « plus paresseux plus étal » puis on a des expressions qui marquent qu'il s'est arrêté complètement : l'expression « deux heures qu'elle avait jeté l'ancre », qui est paradoxale puisqu'on a une indication de temps (« deux heures ») ; l'expression « c'était le même éclatement (idée de violence et notion d'éclatement du temps et de l'espace) rouge (notion de feu, de chaleur) », qui marque un phénomène de répétition du temps : même scène qui se répétait mais en plus atroce pour le héros.

Etudions maintenant, comment réagit Meursault en face de ces éléments naturels qui écrasent le personnage. Dans un premier temps, il essaye de combattre la chaleur, on a une réaction de tension du personnage déjà exprimée par l'expression « son front se gonfle sous le soleil » qui est une réaction de défense. Seconde étape dans les sensations physiques avec le début de la perte de perception visuelle : lorsqu’il voit l'Arabe, il y a en même temps une perception et un espèce de voile qui la rend difficile. Tout est centralisé sur le visage, autour des yeux, et ainsi, on remarque beaucoup mieux la croissance de sa souffrance, de l'hostilité du monde.
Les expressions « au même instant » et « d'un coup » montrent qu'il perd d'un seul coup et complètement sa conscience. On retrouve les notions précédentes d'eau avec la sueur et de chaleur avec la sueur. Parallèlement, on a la restriction des perceptions du monde et une insistance sur l'attaque du regard (« ronger » ... « sel »). L'image de l'épée marque la confusion de Meursault entre l'agression des éléments naturels et celle du couteau. L'expression « la lumière a giclé » met en évidence un mélange eau et lumière que ressent le personnage : Le soleil prend le relais du couteau qui n'est pas encore agressif : l'Arabe n'a fait que de le sortir de sa poche. Finalement, cette confusion entre le couteau et le soleil marque que pour Meursault le soleil a pris la responsabilité du danger du couteau.

Mouvements du personnage, différentes étapes qui vont le conduire à tuer. Au début, on a des expressions n'exprimant pas d'objectif. Au moment où Meursault a vu le « type » de Raymond, il constate seulement qu'il était revenu par le fait du hasard. Il a été un peu surpris : il était venu là sans y penser. Normalement, rien n'aurait du se produire mais Meursault a une réaction naturelle d'auto-défense et l'Arabe est comme dans son imaginaire et Meursault a une conscience vague. L'expression « j'ai pensé » montre qu'il y a d'un côté la conscience de Meursault et de l'autre la plage qui l'entraîne à continuer d'avancer. On peut noter également qu'à cause de la chaleur, Meursault a une perception fausse de l'Arabe : « il avait l'air de rire », et ceci peut être perçu comme une provocation pour Meursault. L'expression « brûlure que je ne pouvais plus supporter » montre que c'est le climat et la chaleur qui a provoquée ce drame : Meursault fait les choses malgré lui. On peut voir que d'un côté, il avance sans le vouloir et que de l'autre l'Arabe l'agresse, ce qui présente Meursault en légitime défense.

Les gestes ultimes de Meursault, qui viennent après l'agression sauvage, mettent dans un climat de guerre. L'expression « la gâchette a cédée » confime que la responsabilité ne lui appartient pas. C'est à cause des éléments naturels qui le crispent, cet acte lui a échappé complètement. Une fois qu'il en a pris conscience, Meursault a l'impression de quelque chose d'immatériel, d'irréel. L'expression « alors tout a vacillé ... heureux » montre qu'avant tout était bien, qu'il avait une vie bien tranquille, il n'avait pas encore conscience de sa vie absurde, la notion de vacillement est reprise par l'expression « équilibre du jour et de la nuit » : Meursault s'était construit un petit bonheur. L'expression « quatre coups brefs sur la porte du malheur » nous fait penser à une annonce que le théâtre de la comédie humaine, se met en scène. Il y a comme une espèce de fatalité mais qui n'est pas artistique, qui a pris la forme du hasard. Meursault a une pulsion de mort envers sa mère.

Ce texte souligne à travers Meursault que le monde et les comportements n'ont pas de sens, c'est une illustration de l'absurde. Meursault va le révéler par son souci de sincérité. Camus dit à propos de Meursault qu' « il y a quelque chose en lui de positif et c'est son refus jusqu'à la mort de mentir »

                                             Etude de la plaidoirie de l'avocat (II, chapitre IV) : « L'après-midi ... j'étais trop fatigué. »

La plaidoirie de son avocat précède celle du procureur, qui a eu lieu le matin. La première phrase du chapitre suggère déjà une mise à distance, du fait que d'autres parlent de lui. Pour Meursault, les deux plaidoiries ne sont pas très différentes, les deux plaidoiries sont proches mais sont tranchées par l'avis du procureur, l'avocat général. On a l'impression qu'il se sent étranger à son procès (« taisez-vous ... je n'avais rien à dire »). Le procureur reconstitue toute la première partie du roman tente de démontrer que Meursault a prémédité ce crime et qu'il a tué en pleine connaissance de cause, son attitude envers sa mère prend le pas sur le crime lui-même : Meursault est un monstre moral qui représente un danger pour la société. Le procureur assimile son crime à celui du parricide jugé le lendemain, et il s'enhardit à avancer qu'on peut juger Meursault coupable de ce même crime. Fort de sa démonstration, il demande la tête de Meursault. Le président demande à l'accusé s'il a quelque chose à dire, et, pour la première fois, Meursault demande la parole, parce qu'il a « envie de parler ». Il dit qu'il n'a pas eu l'intention de tuer l'Arabe, et, conscient du ridicule de son affirmation, que c'est à cause du soleil sans mentionné que c'était quelque chose qui le dépasse : des rires se font entendre dans la salle.

I. La satyre sociale

1. Comédie sociale

« L'après-midi, les grands ventilateurs brassaient toujours l'air épais de la salle, et les petits éventails multicolores des jurés s'agitaient tous dans le même sens. », cette phrase dévalorise la scène : les jurés sont rapprochés ironiquement avec les ventilateurs, avec l'opposition « grands » et « petits ». L'adjectif « multicolores » fait penser à un caractère enfantin. Les éventails nous donnent une impression d'automatisme des jurés : « s'agitaient tous dans le même sens », et aussi l'idée que les jurés forment un groupe homogène ayant le même point de vue. De plus, on a l'impression que leur bien-être l'emporte sur la gravité de la situation. Ils ont une attitude critique sur l'accusé : ils représentent la société. « brassaient ... l'air » : on a l'impression que tout ça est superficiel et que c'est un peu du vent, que c'est une comédie, ceci est également apparent dans le sens où ceci intéresse assez peu Meursault et ceci apparaît aussi dans l'attitude des collègues de son avocat à la fin de sa plaidoirie : on a la même impression d'automatisme de la réaction : c'est dans leur habitude de venir féliciter l'avocat de l'accusé à la fin d'une longue plaidoirie, ils répondent à un rituel et disent des paroles convenues qui virent dans la caricature. Et cela a quelque chose de cruel pour Meursault que de lui demander son impression sur le discours de son avocat : on s'adresse à lui sans retenue comme si il n'était pas concerné par le jugement.

2. L'avocat et son discours

La remarque de Meursault (« beaucoup moins de talent ») souligne le caractère artificiel des félicitations. Meursault prend soin de citer de manière directe son discours, sinon il utilise le mode indirect. Son discours a quelque chose de pénible, en dehors du réel : « heures interminables ». L'avocat prétend dire la vérité : « Moi aussi ... ouvert » et son discours a des marques de prétention : « je me suis penché » et il a une position de supériorité comme si Meursault était un simple objet à analyser. On a une espèce de suffisance qui était déjà perceptible auparavant, l'avocat est quelqu'un de fier de son âme. En fait, l'avocat est dans le faux : l'expression « pour lui » signifie selon l'avocat et il modalise son discours : « finalement », le terme « vieille femme » au lieu de « maman », on est loin de l'idée du « fils modèle ». Ce qui est dit est vrai mais Meursault a ce comportement par habitude, ce qui fait que la plaidoirie ne correspond pas vraiment à la réalité : ce qui pourrait être défavorable à Meursault lui devient favorable, ceci vient infirmer que l'avocat n'a pas compris qui était Meursault. L'avocat rentre dans l'éloge de l'institution : il adopte le style du discours politique et le vocabulaire de l'institution. Pour Camus, c'est un système qui tourne à vide. Le procès est un procès envers quelqu'un qui ne veut pas rentrer dans la norme. L'avocat fait une grande éloquence de l'asile grâce à une phrase ampoulé : il emploie le système conditionnel, on a une emphase (une insistance par l'usage excessif de mots de vocabulaire pour appuyer une idée). A la fin du discours, l'avocat fait une péroraison, la péroraison est souvent un moment de bravoure des avocats : « s'écrier », il essaye de faire plaindre Meursault en attirant la pitié des jurés, au fond, il leur souffle l'attitude qu'il faut adopter. L'avocat utilise un vocabulaire d'expressions stéréotypes : « honnête homme », « travailleur régulier, infatigable, fidèle à la maison qui l'employait... » et il utilise une expression hyperbolique, cliché, qui est retrouvée souvent dans ce genre de discours : « remords éternel », ce vocabulaire caricature la péroraison. Cette satire est d'autant plus sensible parce qu'on a des expressions fleuries.

II. Meursault étranger à son propre procès

On insiste sur l'ennui de Meursault envers son procès, ce qui signifie que le fait qu'on parle de lui ne l'intéresse plus. Il ne s'y retrouve même plus puisque son avocat dit « je » pour Meursault à la place de« il ». Beaucoup d'expressions marquent le fait que le procès est étranger à lui : « j'étais très loin de cette salle d'audience » ; « j'ai été assailli des souvenirs d'une vie qui ne m'appartenait plus », il ne s'occupe plus de son ancienne vie ; « m'écarter encore de l'affaire », « me réduire à zéro » ; « se substituer à moi », en fait, la société lui substitue un autre moi qui est plus en harmonie avec la société, plus social, elle en fait quelqu'un qui rentre dans les normes, qui rentre dans leur shéma habituel, tout ce qui est dérangeant chez Meursault est gommé, ce qui le fait rentrer dans la norme est d'imaginer qu'il est pris de remords, le moi social est le moi accepté par tout le monde ; « c'est à peine si j'ai entendu mon avocat s'écrier », Meursault est écarté de son procès comme si on jugeait un autre Meursault, il est comme expulsé de lui-même. L'expression « eau incolore » marque que tout ce qui constituait son caractère est effacé, on peut faire un rapprochement avec « zéro » qui signifie l'absence et l'adjectif « incolore » qui signifie une absence de couleurs. Ce n'est plus le Meursault, meurtrier de l'Arabe, mais un Meursault présenté comme quelqu'un d'honnête. Il n'est jamais compris comme il l'était autrefois. Le vrai Meursault se sent estomper.

III. L'émotion et le lyrisme

« je me souviens seulement que [...] la trompette d'un marchand de glaces a résonné jusqu'à moi », « où j'avais touvé les plus pauvres et les plus tenaces de mes joies ... sommeil » : dans ces phrases, on ressent de l'émotion : Meursault exprime des sentiments personnels par rapport à une vie qui ne lui appartient plus. Ce souvenir de la plage est perçu comme lointain par Meursault (dans une vie antérieure, avant le meurtre) : le son vient de dehors : « jusqu'à », « à travers tout l'espace », espace relativement ample, la structure « pendant que ... -ait » a pour but de montrer que c'est un son qui met du temps à lui parvenir, la sonnette du marchand de glace symbolyse ses anciens souvenirs. Ici on retrouve la notion de vacillement et de bonheur dans le passé : joie simple mais qui reste tenace, là encore, Meursault nous évoque des sensations olfactives, auditives et visuelles (on a déjà vu que Meursault est un être fait de ces sensations). L'émotion est exprimée également par le participe passé « assailli ». L'expression « remonté a la gorge » est l'expression d'un sanglot ou d'une nausée devant l'absurde, devant ce monde qu'il ne comprend pas. L'avocat bâti un nouveau personnage de Meursault qui soit acceptable. En fait, Meursault a besoin de retrouver sa solitude dans sa cellule parce qu'au fond, c'est un homme qui depuis le départ était seul : lyrisme de Meursault ( = expression des sentiments personnels). Le rythme avec des phrases assez longues, qui sont plus longues que d'habitude avec des subordonnées, expriment cette lente remontée du souvenir. Meursault exprime sa libération de la parole : ici, on a une expression plus libre de ses sentiments.

En fait, Meursault fait l'expérience de l'absurde, qu'il n'est pas compris avec autrui, que le monde lui échappe : « eau incolore » : il n'a plus que des souvenirs. Déféré à la justice, Meursault, qui n'a pas conscience d'être un criminel, est un objet de scandale pour le procureur, pour les juges et même pour son avocat. Il leur apparaît comme étranger à leur univers, parce qu'il ignore les valeurs conventionnelles qui donnent un sens à leur propre vie. Plutôt que le meurtre, le procureur lui reproche d'avoir paru insensible à l'enterrement de sa mère, puis de s'être baigné et d'être allé au cinéma le lendemain : tous ces incidents sans lien sont interprétés comme la preuve qu'il n'a « rien d'humain » et n'est accessible à aucun des « principes moraux qui gardent le cœur des hommes ». On l'accuse d'avoir « enterré sa mère avec un cœur de criminel », et il est condamné à mort.

 

 

 

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Jeudi 5 février 2009 4 05 /02 /Fév /2009 01:49

« Un jour vient [...] et l'homme constate ou dit qu'il a trente ans. Il affirme ainsi sa jeunesse. Mais du même coup, il se situe par rapport au temps. [...] Il appartient au temps et, à cette horreur qui le saisit, il y reconnaît son pire ennemi. Demain, il souhaitait demain, quand tout lui-même aurait dû s'y refuser. Cette révolte de la chair, c'est l'absurde ».

Bien qu'apparenté dans une certaine mesure à l'existentialisme, Albert Camus s'en est assez nettement séparé pour attacher son nom à une doctrine personnelle, la philosophie de l'absurde. Définie dans Le Mythe de Sisyphe, essai sur l'absurde (1942), reprise dans L'Etranger (1942), puis au théâtre dans Caligula et Le Malentendu (1944), elle se retrouve à travers une évolution sensible de sa pensée, jusque dans La Peste (1947). Il importe, pour lever toute équivoque, d'étudier cette philosophie dans Le Mythe de Sisyphe et de préciser la signification de termes comme l'absurde, l'homme absurde, la révolte, la liberté, la passion qui, sous la plume de Camus, ont une résonance particulière.

Le non-sens de la vie

La vie vaut-elle d'être vécue ? Pour la plupart des hommes, vivre se ramène à « faire les gestes que l'habitude commande ». Mais le suicide soulève la question fondamentale du sens de la vie : « Mourir volontairement suppose qu'on a reconnu, même instinctivement, le caractère dérisoire de cette habitude, l'abscence de toute raison profonde de vivre, le caractère insensé de cette agitation quotidienne et l'inutilité de la souffrance ».

I. Le sentiment de l'absurde.

Pareille prise de conscience est rare, personnelle et incommunicable. Elle peut surgir de la « nausée » qu'inspire le caractère machinal de l'existence sans but : « Il arrive que les décors s'écroulent. Lever, tramway, quatre heures de bureau ou d'usine, repas, tramway, quatre heures de travail, repas, sommeil et lundi mardi mercredi jeudi vendredi et samedi sur le même rythme, cette route se suit aisément la plupart du temps. Un jour seulement, le « pourquoi » s'élève et tout commence dans cette lassitude teintée d'écœurement ». Cette découverte peut naître du sentiment de l'étrangeté de la nature, de l'hostilité primitive du monde auquel on se sent tout à coup étranger. Ou encore de l'idée que tous les jours d'une vie sans éclat sont stupidement subordonnés au lendemain, alors que le temps qui conduit à l'anéantissement de nos efforts est notre pire ennemi. Enfin, c'est surtout la certitude de la mort, ce « côté élémentaire et définitif de l'aventure » qui nous en révèle l'absurdité : « Sous l'éclairage mortel de cette destinée, l'inutilité apparaît. Aucune morale, aucun effort ne sont a priori justifiables devant les sanglantes mathématiques de notre condition ». D'ailleurs l'intelligence, reconnaissant son inaptitude à comprendre le monde, nous dit aussi à sa manière que ce monde est absurde, ou plutôt « peuplé d'irrationnels ».

II. Définition de l'absurde

En fait, ce n'est pas le monde qui est absurde mais la confrontation de son caractère irrationnel et de ce désir éperdu de clarté dont l'appel résonne au plus profond de l'homme. Ainsi l'absurde n'est ni dans l'homme ni dans le monde, mais dans leur présence commune. Il naît de leur antinomie. « Il est pour le moment leur seul lien. Il les scelle l'un à l'autre comme la haine seule peut river les êtres... L'irrationnel, la nostalgie humaine et l'absurde qui surgit de leur tête-à-tête, voilà les trois personnages du drame qui doit nécessairement finir avec toute la logique dont une existence est capable ».

L'homme absurde

Si cette notion d'absurde est essentielle, si elle est la première de nos vérités, toute solution du drame doit la préserver. Camus récuse donc les attitudes d'évasion qui consisteraient à escamoter l'un ou l'autre terme : d'une part le suicide, qui est la suppression de la conscience ; d'autre part les doctrines situant hors de ce monde les raisons et les espérances qui donneraient un sens à la vie, c'est-à-dire soit la croyance religieuse soit ce qu'il appelle le « suicide philosophique des existentialistes » (Jaspers, Chestov, Kierkegaard) qui, par diverses voies, divinisent l'irrationnel ou, faisant de l'absurde le critère de l'autre monde, le transforment en « tremplin d'éternité ». Au contraire, seul donne au drame sa solution logique celui qui décide de vivre seulement avec ce qu'il sait, c'est-à-dire avec la conscience de l'affrontement sans espoir entre l'esprit et le monde.

 « Je tire de l'absurde, dit Camus, trois conséquences qui sont ma révolte, ma liberté, ma passion. Par le seul jeu de ma conscience, je transforme en règle de vie ce qui était invitation à la mort - et je refuse le suicide ». Ainsi se définit l'attitude de « l'homme absurde ».

 

 

I. Le défi

« Vivre une expérience, un destin, c'est l'accepter pleinement. Or on ne vivra pas ce destin, le sachant absurde, si on ne fait pas tout pour maintenir devant soi cet absurde mis à jour par la conscience... Vivre, c'est faire vivre l'absurde. Le faire vivre, c'est avant tout le regarder... L'une des seules positions philosophiques cohérentes, c'est ainsi la révolte. Elle est un confrontement perpétuel de l'homme et de sa propre obscurité. Elle remet le monde en question à chacune de ses secondes... Elle n'est pas aspiration, elle est sans espoir. Cette révolte n'est que l'assurance d'un destin écrasant, moins la résignation qui devrait l'accompagner ». C'est ainsi que Camus oppose à l'esprit du suicidé (qui, d'une certaine façon, consent à l'absurde) celui du condamné à mort qui est en même temps conscience et refus de la mort (voir épilogue de L'Etranger). Selon lui c'est cette révolte qui confère à la vie son prix et sa grandeur, exalte l'intelligence et l'orgueil de l'homme aux prises avec une réalité qui le dépasse, et l'invite à tout épuiser et à s'épuiser, car il sait que « dans cette conscience et dans cette révolte au jour le jour, il témoigne de sa seule vérité qui est le défi ».

II. La liberté

L'homme absurde laisse de côté le problème de « la liberté en soi » qui n'aurait de sens qu'en relation avec la croyance en Dieu ; il ne peut éprouver que sa propre liberté d'esprit ou d'action. Jusqu'à la rencontre de l'absurde, il avait l'illusion d'être libre mais était esclave de l'habitude ou des préjugés qui ne donnaient à sa vie qu'un semblant de but et de valeur. La découverte de l'absurde lui permet de tout voir d'un regard neuf : il est profondément libre à partir du moment où il connaît lucidement sa condition sans espoir et sans lendemain. Il se sent alors délié des règles communes et apprend à vivre « sans appel ».

III. La passion

Vivre dans un univers absurde consistera à multiplier avec passion les expériences lucides, pour « être en face du monde le plus souvent possible ». Montaigne insistait sur la qualité des expériences qu'on accroît en y associant son âme ; Camus insiste sur leur quantité, car leur qualité découle de notre présence au monde en pleine conscience : « Sentir sa vie, sa révolte, sa liberté, et le plus possible, c'est vivre et le plus possible. Là où la lucidité règne, l'échelle des valeurs devient inutile... Le présent et la succession des présents devant une âme sans cesse consciente, c'est l'idéal de l'homme absurde ».« Tout est permis » s'écriait Ivan Karamazov. Toutefois, Camus note que ce cri comporte plus d'amertume que de joie, car il n'y a plus de valeurs consacrées pour orienter notre choix ; « l'absurde, dit-il, ne délivre pas, il lie. Il n'autorise pas tous les actes. Tout est permis ne signifie pas que rien n'est défendu. L'absurde rend seulement leur équivalence aux conséquences de ces actes. Il ne recommande pas le crime, ce serait puéril, mais il restitue au remords son inutilité. De même, si toutes les expériences sont indifférentes, celle du devoir est aussi légitime qu'une autre. » C'est justement dans le champ des possibles et avec ces limites que s'exerce la liberté de l'homme absurde : les conséquences de ses actes sont simplement ce qu'il faut payer et il y est prêt. L'homme est sa propre fin et il est sa seule fin, mais parmi ses actes il en est qui servent ou desservent l'humanité, et c'est dans le sens de cet humanisme que va évoluer la pensée de Camus.

Absurdité:. Caractérise ce qui n'a pas de sens, ce à quoi on ne peut pas donner de sens. Au milieu du XXe siècle, l'absurde qualifiait plusieurs courants intellectuels et artistiques.

Albert CAMUS a défendu la philosophie de l'absurde. Une preuve ou un raisonnement par l'absurde est un raisonnement qui démontre une proposition en prouvant que la négation de cette proposition aboutit à une contradiction. On dit parfois qu'on démontre la fausseté d'une thèse en s'appuyant sur les conséquences absurdes qui s'en suivraient si on l'adoptait. Ex: pour démontrer que x est positif on montre que si x était négatif, alors on aboutirait à un résultat aberrant.

 

Par thierno ly - Publié dans : littérature française :"
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Lundi 31 décembre 2007 1 31 /12 /Déc /2007 21:58

LES PRINCIPALES FIGURES DE RHETORIQUE

OU FIGURES DE STGYLE

Définition

A son origine, la rhétorique était l'art de parler en public et de composer les discours. Le mot vient du grec, rhêtôr, qui veut dire orateur. Par sa technique de composition et d'ordonnance, elle a pour objet de présenter les idées d'un texte de la manière la plus convaincante possible, en faisant appel notamment aux figures de rhétorique (ou figures de style).

             I.      Métaphore, comparaison, métonymie

1.  La Métaphore est le transfert d'un terme concret dans un contexte abstrait, ou du nom d'un objet sur un autre, présentant avec lui des analogies. C'est le passage du sens propre au sens figuré, et la création d'une image :

"Vivez, si m'en croyez, n'attendez à demain :

Cueillez dès aujourd'hui les roses de la vie."

(« Quand vous serez bien vieille », Ronsard)

Au XVIIème siècle, les Précieuses utilisent les figures de style avec délectation, et notamment les métaphores : on a l'âme sombre (être dépressif), l'intelligence épaisse (être abruti), on travestit sa pensée (ne pas être sincère). Le nez devient les écluses du cerveau, les joues, les trônes de la pudeur, et les yeux, le miroir de l'âme…

2.  La Comparaison emploie la conjonction « comme » pour introduire son image. Dans les vers suivants :

"Sur l'onde calme et noire où dorment les étoiles

La blanche Ophélia flotte comme un grand lys"…

(“Ophélia”, Arthur Rimbaud)

Le premier vers contient une métaphore : les étoiles dorment au lieu de se refléter. Le deuxième compare Ophélia à une fleur.

3.  La Métonymie et la Synecdoque donnent le nom d'un objet à un autre en vertu d'un rapport entre eux: la cause pour l'effet, le contenant pour le contenu, la partie pour le tout, le singulier pour le pluriel etc.

Exemple : boire (le contenu d') un verre, manger (le contenu d') une assiette, réveiller tout le quartier (les habitants). Dire les mortels pour les hommes, une voile pour un navire, etc.

          II.      Hyperbole, euphémisme, litote, antithèse, périphrase, antiphrase, oxymore

1.  L'Hyperbole met en relief une idée en poussant l'exagération. Parler d'une fortune incalculable ou d'une force surhumaine pour qualifier celle d'un homme.

Dire, comme Tristan L'Hermine, un Précieux du XVIIème siècle, pour exprimer l'extase d'un baiser :

"J'ai rencontré ma mort sur un bouton de rose…"

Ou bien comme San-Antonio :

"Le beaujolais nouveau coulait d'abondance, comme d'un chéneau, le trop-plein d'un orage". (Napoléon Pommier)

2.  L'Euphémisme adoucit par la forme, l'aspect choquant ou désagréable du fond

"La fourmi n'est pas prêteuse : (plutôt que « très avare »)

C'est là son moindre défaut".

(« La Cigale et la Fourmi », Jean de La Fontaine).

3.  La Litote exprime le moins pour suggérer le plus comme dans les expressions :

« C’est loin d'être mauvais, ce n'est pas mal du tout, etc. »

4.  L'Antithèse met ensemble ou en parallèle deux termes antinomiques, comme la chute du sonnet d'Oronte dans « le Misanthrope» de Molière :

"Belle Phillis, on désespère,

Alors qu'on espère toujours."

5.  La Périphrase évoque une personne ou un objet sans le désigner directement mais en utilisant une phrase par allusion :

"La femme du lion mourut;

Aussitôt chacun accourut

Pour s'acquitter envers le prince

De certains compliments de consolation"….

(« Les Obsèques de la lionne », La Fontaine)

Si La Fontaine avait commencé par : « La lionne mourut », il aurait écrit une autre fable…

6.  L'Antiphrase exprime avec ironie le contraire de ce que l'on veut dire :

"J'étais seul l'autre soir, au Théâtre-Français,

Ou presque seul; l'auteur n'avait pas grand succès.

Ce n'était que Molière"…

(« Une soirée perdue », Alfred de Musset)

"J'avais le dynamisme d'un commissaire de police du Cantal à la veille de sa retraite."

(“Napoléon Pommier”, San-Antonio)

7.  L'oxymore associe deux mots qui sont totalement en opposition :

"Le spectacle était épouvantable et charmant. Gavroche, fusillé, taquinait la fusillade. Il avait l'air de s'amuser beaucoup. C'était le moineau becquetant les chasseurs."

(« Les Misérables », Victor Hugo)

       III.      Ellipse, anacoluthe, chiasme

1.  L'Ellipse comme dans l'écriture cinématographique, opère un raccourcit et le plus souvent pour obtenir un effet saisissant :

"Deux coups de feu claquèrent.

François Capuche ne fêta pas son anniversaire le lendemain".

(Il vient de se faire descendre…)

(“Napoléon Pommier”, San-Antonio)

2.  L'Anacoluthe est une rupture hardie dans la construction d'une phrase au profit d'un nouvel élément ainsi mis en valeur :

"Le poète est semblable au prince des nuées

Qui hante la tempête et se rit de l'archer;

Exilé sur le sol au milieu des huées,

Ses ailes de géant l'empêchent de marcher."

(« Les Fleurs du Mal », Baudelaire)

3.  Le Chiasme est formé d'un croisement de deux termes :

"Il faut manger pour vivre et non vivre pour manger."

"Ce n'est pas l'homme qui prend la mer,

C'est la mer qui prend l'homme…"

                                                                                   IV.      Redondance ou pléonasme, tautologie, cliché ou stéréotype

1.  La Redondance ou le Pléonasme reprennent la même idée dans des formulations voisines :

"Je l'ai vu, de mes yeux vus".

"Son récit succinct se développait clairement, sans redites ni points suspensifs."

(“Napoléon Pommier”, San-Antonio).

2.  La Tautologie donne l'apparence d'une définition alors qu'elle se contente de reprendre une idée déjà énoncée dans une formulation voisine.

"Il vaut mieux être riche et en bonne santé… que pauvre et malade." - (Coluche).

3.  Le Cliché ou stéréotype, lieu commun, poncif, topo, banalité etc. : sont des expressions usées d'avoir été trop utilisées comme belle comme le jour ou bête comme chou. Il fleurit particulièrement dans le domaine des sentiments amoureux, par exemple dans les paroles de chanson qui font rimer amour avec toujours.

NB : ce document est tiré de l’internet (corrigé et adapté au contexte du cycle secondaire)

 

Par thierno ly professeur de français et doctorant à l'USL - Publié dans : Stylistique
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Samedi 29 décembre 2007 6 29 /12 /Déc /2007 16:34

Présentation générale d’Une vie de Boy de Ferdinand Oyono 

L’étude d’Une vie de boy implique d’abord un aperçu biographique de l’œuvre, ensuite un rappel de son contexte historique et littéraire avant l’analyse du récit proprement dit.

1.       Aperçu biographique et bibliographique

Il retrace les étapes de la vie de Ferdinand Oyono, l’auteur d’Une vie de boy, depuis sa naissance en 1929 jusqu'à sa carrière diplomatique au Cameroun, en passant par son éducation catholique reçue à la mission catholique.

La bibliographie est composée de trois romans :

·         Une vie de boy, qui retrace l’histoire d’un boy Toundi Ondoua Drémé, tué par ses patrons blancs.

·         Un vieux nègre et le médaille, où Oyono raconte les mésaventures du paysan, Meka, récompensé par la colonisation pour le sacrifice consenti par ses deux fils au nom de la mère patrie et, qui perd tout a cause de la brutalité et du zèle du commissaire de police » Gosier d’oiseau ».

·         Chemin d’Europe où Aki Barnabas nourrit son rêve de poursuivre ses études en Europe. Un rêve brisé dans un premier temps par l’échec de sa demande de bourse, et réalisé, ensuite, par l’adhésion à une secte.

2.           Contexte historique de l’œuvre

Il est marqué, vers le début de 1956, par une timide émancipation  économique culturelle et politique des indigènes qui commencent à prendre place dans la vie de leur pays. Arrive alors la loi cadre du 23 juin 1956 qui accorde une certaine autonomie aux colonies, même si elle ne permet pas leur émancipation définitive. Ce qui installe le Cameroun dans une instabilité sociale, culturelle et même politique. Une vie de Boy paraît dès lors au milieu d’une polémique outrecuidante suscitée par l’humanisme révolutionnaire des surréalistes, l’abandon de la narration au profit du roman et du théâtre existentialiste avec Jean Paul Sartre et Jean Genêt. Ce qui paraît plus surprenant, c’est que l’œuvre d’Oyono s’inscrit dans une perspective conventionnelle du roman africain, tandis qu’ailleurs le roman se déstructure avec notamment Robbe Grillet. Peu importe, Une vie de Boy résistera à toutes les critiques et fera sa place, à la fois, selon Chevrier, par la vraisemblance du récit, l’engagement d’Oyono et les techniques cinématographiques, donc réalistes qu’on peut y déceler.

3.       Résumé de l’œuvre

L’analyse du récit permet de retracer l’itinéraire tragique d’un boy en deux étapes: les deux cahiers du journal.

a.       Le premier cahier

Il trace l’itinéraire de victimisation du héros qui, se sentant exclu des siens, s’enfuit sous la complicité de sa mère, pour rejoindre le père Gilbert à la mission catholique. Jacques Chevrier explique qu’ Oyono a assis son récit sur un schéma tragique, qui va de la mort du Père Gilbert à celle de son protégé Toundi, en passant par la méchanceté de son maître, commandant, et surtout celle de sa femme, Suzy Decazy qui avilit Toundi parce qu’il est témoin de son comportement adultérin en l’absence du maître parti en mission.

b.       Le deuxième cahier

Il vient correspondre à la véritable tragédie de Toundi. Maltraité, battu et humilié, il est faussement accusé de mensonge et de complicité de vol avec Sophie, la maîtresse de l’ingénieur agricole. Mais le dénouement tragique du récit d’Oyono, explique Chevrier, commence dans la prison où le régisseur, Monsieur Moreau, le torture presque à mort ; une mort qui l’attend en Guinée espagnole où il s’est enfui.

4.      La typologie des personnage et la thématique dans l’œuvre

L’étude typologique des personnages d’Une vie de boy correspond à celle de la thématique dans l’œuvre. En effet, chaque personnage rappelle, à travers son comportement, un thème bien spécifique. Parmi les thèmes les plus récurrents qu’on peut retenir il faut noter le racisme et la ségrégation liés à la situation coloniale qui justifierait tout sentiment négrophobe, la dégradation des mœurs qui est perceptible dans les comportements psychiquement dénaturés du colonisateur oppresseur et du colonisé opprimé, et enfin leurs rapports ambivalents et nécessairement conflictuels, donc déshumanisants. A ceux-là, il convient d’ajouter la volonté d’Oyono de rappeler le passé autochtone et indigène de Toundi qui explique sans doute le complexe d’infériorité qui poursuit le nègre jusqu’à la lucidité, c’est-à-dire la prise de conscience ou la démystification du blanc.

5.      Les techniques d’écriture dans l’œuvre

Elles rappellent celles des réalistes français du 19ème siècle. En effet, Ferdinand Oyono observe une neutralité qui donne au récit une vraisemblance dont le lecteur pourrait se servir pour adopter une position lucide par rapport à la diégèse (l’histoire racontée). Seulement, en donnant l’initiative de la parole à un narrateur protagoniste, Toundi qui raconte sa propre histoire, il donne à son œuvre des allures autobiographiques qui confondent le point de vue du narrateur à l’histoire racontée. On note à ce propos une ambivalence entre le romancier lucide et neutre et son personnage narrateur complètement immergé dans son propre récit.

6.      La signification de l’œuvre

Il faut noter la portée didactique de l’œuvre, notamment les leçons que tout lecteur pourrait tirer de l’histoire de Toundi pour renouveler sa vision de la situation coloniale. En effet, Une vie de boy est une tragi-comédie. Elle est tragique par l’intrigue, marquée par différentes passions démesurées, et le dénouement, c’est-à-dire la mort du héros. Elle est comique à travers l’ « humour », le « pittoresque » du langage africanisé de ses personnages. En réalité, en donnant à son œuvre une dimension tragi-comique, Oyono a révélé, comme l’a si bien expliqué Chevrier, sa véritable signification. En fait Une vie de boy est un réquisitoire anticolonial qui peint une situation où se manifestent des relations conflictuelles du colonisateur et du colonisé, dont les comportements sont logiquement ambivalents. Ce qui correspond au début de la décolonisation de l’Afrique. L’itinéraire de Toundi rappelle celui de l’initiation, de l’éducation et de la formation au terme desquelles, il sombre dans la déchéance. Son drame, c’est d’avoir voulu être authentiquement humain dans une société où les valeurs ont été chamboulées par l’immixtion coloniale ; Ce qui le singularise du reste des autres personnages.

En définitive, il paraît important de s’interroger sur la pertinence de Ferdinand Oyono d’avoir choisi le roman comme moyen d’expression et sur son mutisme depuis 1960. On peut penser que Ferdinand Oyono a voulu ainsi garder une originalité qui se départirait des « modèles importés » d’ailleurs, notamment d’occident.

 

 

Par thierno ly professeur de français et doctorant à l'USL - Publié dans : littérature africaine
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Vendredi 28 décembre 2007 5 28 /12 /Déc /2007 20:47

INTRODUCTION GENERALE A L’ETUDE DE L’ŒUVRE :

L’ETRANGER D’ALBERT CAMUS

          I.    Présentation de l’auteur

Ecrivain français, Albert Camus est né en 1913 en Algérie. Il commença des études en philosophie, interrompues pour des raisons de tuberculose. Ce qui ne l’empêche pas de militer brièvement au parti communiste, entre 1935 et 1936, et de fonder la troupe du « théâtre du travail », ainsi que celle du « théâtre de l’équipe ».

En 1937, il publia sa première oeuvre, L’envers et l’endroit, où se défichent ses premiers thèmes : la mort, le soleil, le destin de l’être, l’ambivalence : espoir / désespoir, etc…

A partir de 1938, il devient journaliste et appose sa signature sur les colonnes d’ « Alger  Républicain », « Soir Républicain » (Journaux algériens), et de « Paris Soir ».

En 1942, il s’installe définitivement à Paris et publie, la même année, L’étranger (roman) et Le mythe de Sisyphe (essai), dans la clandestinité. Deux œuvres qui révèlent la profondeur philosophique de sa pensée, à travers ce qu’il appelle « le cycle de l’absurde ».

En 1944 et en 1945, il publie respectivement Le malentendu et Caligula et porte l’absurde au théâtre. En grand résistant et révolté par nature ; Albert Camus devient membre actif du mouvement Combat et anime, après la libération, le journal qui portera le même nom.

Après « le cycle de l’absurde », Camus est obsédé par le « cycle de la révolte et de la solidarité » qui se manifeste en 1947 par la publication de La Peste, en 1948 L’Etat de siège, et en 1949 Les justes ; En 1951 L’homme révolté (essai) consacre la rupture entre Jean Paul Sartre et lui, consécutive surtout à leurs divergences sur la notion d’existentialisme.

En 1956, il écrit La chute où il explique les raisons de son éloignement de la philosophie existentialiste.

En 1957, il publie un recueil de nouvelles : L’exil et le royaume. Cette même année, il reçut le prix Nobel de littérature pour, dit-on, « avoir mis en lumière les problèmes se posant de nos jours à la conscience des hommes ».

Le 04 janvier 1960, il meurt dans l’absurdité totale, c’est-à-dire dans un accident de voiture, imprévisible manifestation du Destin, alors qu’il écrivait Le premier homme qui sera publié à titre posthume en 1994. Cette mort brutale, comme par ironie, l’a frappé comme pour lui rappeler le fondement de sa pensée philosophique : l’absurde.

        II.    La philosophie de l’absurde

Sans s’empêtrer dans un débat philosophico-littéraire, l’étude du thème de l’absurde ne sera abordée que dans un contexte littéraire et, en rapport avec la pensée camusienne dans L’étranger.

1.    Essai de définition

Le terme peut être compris comme ce qui n’a pas de sens, c’est-à-dire le non-sens de la vie qui pose le problème de l’existence et de la nécessité de vivre. En effet, ce qui est absurde c’est de « faire les gestes que l’habitude commande » pour conserver la vie, en contradiction avec la mort qui serait ainsi le geste inhabituel qui anéantit l’élan de l’homme. Le suicide, par exemple, est un geste absurde de l’être qui, selon Camus, veut « mourir volontairement (…) » ; ce qui, pour lui « (…) suppose qu’on a reconnu, même instinctivement, le caractère dérisoire de cette habitude, l’absence de toute raison profonde de vivre, le caractère insensé de cette agitation quotidienne et l’inutilité de la souffrance ». Meursault dans L’étranger se débat dans ce « cycle de l’absurde » de l’existence.

Dans la deuxième moitié du 20ème siècle, Ionesco parle de l’absurde comme relevant d’un caractère illogique et inerte de l’existence. La preuve de l’absurde, c’est de poser une équation dont le résultat positif ne se justifie que dès lors qu’il est prouvé que sa négation aboutit à une contradiction.

Exemple 1 : le raisonnement mathématique absurde

            X est positif parce que s’il était négatif, X ne serait pas  positif.

Exemple 2 : Le raisonnement juridique absurde

            Une loi est nécessaire parce que son absence serait chaotique.

Exemple 3 : Le raisonnement philosophique absurde = le syllogisme absurde.

            « Tous les chats sont mortels

            Socrate est mortel

            Donc Socrate est un chat »

En réalité ce n’est pas le monde qui est absurde, mais les rapports conflictuels entre l’essence et l’existence, c’est-à-dire entre Dieu et les hommes, la vie et la mort ; bref, la contradiction née de l’enchaînement des choses naturelles et du caractère mécanique de l’existence. L’absurde c’est aussi l’impossible coexistence entre la raison qui nous a été donné « tel qu’il nous faut assumer les grandes vertus, celles du tout ou du rien », selon Albert Camus, et l’irrationnel qui n’est rien d’autre que l’innommable qui peut être aussi Dieu, ou encore une quelconque entité supérieure : Qui sait ? Qui peut en être sûr ? Ces interrogations mènent à l’absurdité de la vie. L’absurde devient alors « (…) leur seul lien. Il les (la raison et l’irrationnel) scelle l’un à l’autre comme la haine seule peut river les êtres… L’irrationnel, la nostalgie humaine et l’absurde qui surgit, (…) voilà les trois personnages du drame qui doit nécessairement finir avec toute la logique dont une existence est capable ».

2.    Camus et la philosophie de l’absurde

Pour mieux comprendre la philosophie de l’absurde chez Camus, Jean Paul Sartre explique : « Le mythe de Sisyphe vise à nous donner la notion de l’absurde et  L’Etranger veut nous donner le sentiment de l’absurde » (Explication de « L’étranger », p.102) ; Albert Camus lui, dira : « Mais ce qui est absurde, c’est la confrontation de cet irrationnel et de ce désir éperdu de clarté dont l’appel résonne au plus profond de l’homme. L’absurde dépend autant de l’homme que du monde. Il est pour le moment leur seul lien » (Le mythe de Sisyphe, p. 113)

Il avait fallu donc attendre le mythe de Sisyphe pour que Camus fît de l’absurde la doctrine de sa philosophie. Cet essai lui a permis de passer de l’étrangeté de l’existence à l’absurdité de la vie.  La philosophie de l’absurde a obligé Camus à se détacher de l’existentialisme. En effet, pour lui l’homme doit être un être révolté contre le sentiment de l’absurde qui serait l’aspect hasardeux et gratuit de l’existence : « (…) un jour seulement, le « pourquoi » s’élève et tout commence dans cette lassitude teintée d’écoeurement». Ce sentiment naturel d’étrangeté, comme celui qui poursuit Meursault ainsi que le désir de combattre « l’hostilité primitive du monde » fonde l’attachement de Camus à la notion de l’absurde. Les jours se poursuivent et s’étirent dans la platitude de l’ennui et de la monotonie posant, dès lors chez Camus, la nécessité de vivre ou non. Parlant de l’Etranger, Jean Paul Sartre dira dans l’Explication de l’Etranger (qu’on peut lire  dans Situations I (Paris, Gallimard, 1947, pp 120-121) et dans Cahiers du sud, n°253, février 1943, pp 189-206) : « Dans ce monde qu’on veut nous donner comme absurde et dont on a soigneusement extirpé la causalité, le plus petit incident a du poids, il n’en est pas un qui ne contribue  à conduire le héros vers le crime et vers l’exécution capitale ». Et le sentiment de l’absurde surgit de la certitude de voir le temps anéantir l’homme par la mort, cette étrange fatalité qui explique l’absurdité de « ce côté définitif de l’aventure ». Camus alors pose le problème de l’absurde « sous l’éclairage mortel de cette destinée (où) l’inutilité apparaît ». De ce point de vue, la raison devient un atout insignifiant pour comprendre ce monde absurde « peuplé d’irrationnels » et, où « aucune morale, aucun effort ne sont à priori justifiables dans les sanglantes mathématiques de notre condition ». Ce qui nécessite donc chez lui la révolte de l’homme face aux « attitudes d’évasion » comme le suicide qui prétend anéantir la conscience et « le suicide philosophique des existentialistes » comme Jaspers, Chestov, Kierkegaard dont la pensée fut d’annihiler toute volonté de Dieu qui sublime l’irrationnel en faisant de l’absurdité une éternité existentielle. Albert Camus pense par ailleurs que le comportement de l’homme face à l’absurde est d’appréhender la vie telle qu’il le conçoit, car dit-il : « je tire de l’absurde trois conséquences qui sont ma révolte, ma liberté, ma passion. Par le seul jeu de ma conscience, je transforme en règle de vie ce qui était invitation à la mort – et je refuse le suicide ».

Cette conception très aiguë de l’absurde traverse toute l’œuvre d’Albert Camus, notamment L’étranger où le personnage central, Meursault est poursuivi par la hantise de l’existence, partagée entre la vie et la mort, la passion de la révolte et l’immobilisme, la liberté et la condamnation, l’innocence et la culpabilité, bref la justice et l’injustice, etc. ; le tout vécu, par lui, dans l’indifférence totale et le nihilisme de Dieu.

3.    les manifestations de l’absurde dans L’œuvre

Le récit de l’étranger se lit, sans doute, par les actions d’un personnage - du moins celles qui l’anéantissent -  dont le comportement se mesure à la nature monotone du cadre spatio-temporel à l’intérieur duquel il s’ennuie comme un être perdu ou abandonné, et qui se complaît dans l’indifférences face aux évènements malheureux qui s’enchaînent et s’imposent à lui. Un bref résumé de l’œuvre, ainsi qu’une étude de la psychologie du personnage permettra peut-être de mieux illustrer l’absurde Chez Camus.

Meursault est à « la quête instinctive des sensations élémentaires » qui lui sont étrangères. Il reste confiné dans son indifférence, partagé entre le goût de vivre et la certitude de l’imminence de sa mort. C’est le type de personnage absurde qui est étranger à tout, y compris à sa propre personnalité. L’absence de foi et de confiance, voire de conscience à la nécessité de vivre ou de mourir maintient ce personnage que les expériences existentielles accumulées ont rendu bizarre et incohérent,  dans l’absurdité de la vie. Ce qui frappe chez lui, c’est aussi l’extraordinaire simplicité formelle avec laquelle il aborde les évènements les plus chaotiques de sa vie, comme la mort de sa mère, ses ébats avec Marie sur la plage, le meurtre de l’arabe, sa condamnation à mort, etc. A travers lui se lit l’existentialisme absurde de Camus ; car le rejet de Dieu, de l’être, et même du monde, que Meursault considère  et range dans les commodités de l’homme, constitue des paliers du « cycle de l’absurde ». En effet, pour lui, rien n’a de sens, tout se justifie dans l’indifférence. Il ne connaît pas l’affection, ni l’émotion, encore moins le sentiment ; il s’étonne de voir les autres s’émouvoir de sa situation : « ils avaient tous beaucoup de peine pour moi », dit-il. Ce qui est donc absurde c’est cette banalisation de la vie, ce sont les silences de l’Essence et de l’Existence face à ses expériences périlleuses qui l’ont mené dans le couloir de la mort. En choisissant ainsi l’économie des mots comme moyen de communication, il s’est davantage enfoncé dans le « cycle de l’absurde ».  C’est pourquoi aux questions des autres il répond vaguement : « .j’ai dit « oui » pour n’avoir plus à parler ». Mais ce qui plus étonne Meursault, c’est l’extrême dextérité avec laquelle les avocats mentent à son sujet. Ce qui l’installe dans l’ennui, la solitude, l’étrangeté, l’indifférence qui sont des manifestations de l’absurde.

Enfin le comble de l’absurde c’est sa ferme conviction d’avoir été condamné moins pour avoir été coupable de meurtre que d’avoir « enterré sa mère avec un cœur de criminel ».

       III.    L’oeuvre

A.   La typologie des personnages

Une des particularités de L’étranger, c’est le nombre limité de personnages actifs, au sens où ils accomplissent des fonctions à l’intérieur de l’histoire racontée. On peut les distinguer à travers le personnage central, Meursault, et quelques personnages secondaires.

1.   Le personnage principal : Meursault

Certains pourraient penser que, par le récit à la première personne, Camus a voulu s’identifier à son personnage central ; Peut-être ? Ce qui est sûr, c’est qu’il  a crée un personnage dont la psychologie chancelante est difficile à comprendre. Mieux, il a rompu la distance habituelle entre un romancier et son héros, pour lui donner l’impression d’être étranger à tout, y compris à lui-même. En réalité, il est un personnage incohérent, celui de toutes les contradictions possibles et qui refuse sa propre conscience. Il est atypique parce qu’il ne répond presque à aucun critère d’un personnage romanesque. Est-il vraiment un personnage ? On peut se poser cette question si tant est que Meursault refuse l’ascension sociale, est « inculte, ingrat envers sa mère et, pourquoi pas, criminel si l’occasion s’en était présentée… ». Ce personnage d’une insensibilité mémorable à l’enterrement de sa mère, est pourtant émotionnel, du moins il a le sens de l’honneur et de la responsabilité. Son étrangeté s’explique par son étonnant immobilisme dans ses rapports avec les autres ; il rejette les normes sociales, la justice des hommes, et même celle de Dieu. L’étranger qu’il est explique le caractère absurde de sa vie, car Albert Camus affirme dans ses carnets : « L’Etranger décrit la nudité de l’homme face à l’absurde ». La dernière énigme qui caractérise le personnage est sa relation avec le lecteur qui sans doute a du mal à le juger.

2.   Les personnages secondaires

a.    Les proches de Meursault

Ce sont des personnages qui appartiennent au même environnement que Meursault. Il s’agit d’Emmanuel, de Marie Cardona (ses collègues de bureau) de Céleste, Salamano et Raymond Sintès (ses voisins de quartier). Il faut noter que Meursault ne définit pas la nature des relations qui le lient à ces personnages. En réalité, il ne se pose même pas de question sur eux, ce qui l’intéresse le plus c’est le profit qu’il peut tirer d’eux (Cf. l’Epanchement charnel avec Marie par exemple). A la limite ces personnages, qui entourent Meursault, ont honteusement abusé de sa naïveté et de sa générosité ; Raymond par son comportement sordide est à l’origine de tout le drame absurde dans lequel Meursault s’est empêtré, mieux par ses propos il l’enfoncera davantage dans le meurtre de l’arabe ; Quant à Marie elle semble se complaire de la situation de Meursault, elle se réjouit même de l’avoir perdu. En somme Marie et Raymond ont participé inéluctablement à la déchéance absurde de Meursault.

b.    Les autres personnages

Il s’agit de tous les personnages dont la présence n’influe pas sur l’intrigue, encore moins sur le comportement du héros. Ils sont anonymes, comme la femme que Meursault observe au dîner organisé chez Céleste et, qui est convoqué au procès pour le seul motif d’avoir dîné avec lui, ou parfois nommés comme le vieux Pérez dont l’apparition dans le roman est désintéressée et sporadique. Masson, lui, n’apparaît aux côtés de Meursault que pendant les moments les plus difficiles. Enfin, un groupe de personnages, « informes » aux yeux de Meursault, constitué d’arabes inconnus dont l’un d’entre eux, ennemi de Raymond sera la victime hasardeuse de Meursault.

B.    Le cadre spatio-temporel

Il permet de camper l’espace et le temps où se déroulent les principales actions.

1.    L’espace

Les principales actions se déroulent à Alger. Camus ne manque pas aussi de faire habiter Meursault à Belcourt, un quartier où lui-même a passé son enfance. Au cœur de ce quartier il y a la rue de Lyon et le champ des manœuvres. D’autres espaces sont aussi évoqués comme la prison, le palais de justice où le sort de Meursault sera dramatiquement scellé, de même que l’asile de  Marengo où sa mère est internée. Mais l’espace le plus significatif c’est la plage située dans la banlieue d’Alger où tout a commencé, la véritable histoire du roman. C’est le lieu du crime, de l’absurdité de la vie. Il rappelle par l’éclat du soleil sur la grève la réalité du crime de Meursault.

2.    Le temps

La première étape de l’histoire se déroule en 18 jours entre la réception, un jeudi, du télégramme qui annonce la mort de sa mère, et le dimanche du meurtre, probablement entre la fin du mois de juin et le début de juillet (cf. p.36).

La deuxième partie dure presque un an (de juillet à juin, cf. 105), y compris le temps du procès et de la détention en prison.

Le temps du roman est progressif dans l’ensemble, le narrateur ne revient jamais sur un évènement passé, il les fait se succéder dans une linéarité télégraphique, même si dans les chap. 1 et 2 de la deuxième partie il semble se figer.    

C.   Le résumé de l’oeuvre

Il faut d’abord noter que L’étranger est avant tout une œuvre qui s’inscrit, dans la carrière de Camus, dans le « cycle de l’absurde ». Mais si précaire que puisse être l’existence du héros, si absurde que puisse être son comportement, il n’en demeure pas moins constant sur un point, c’est l’affirmation de la vérité. On peut lire à ce propos dans Théâtre, Récits, Nouvelles à la page 1928 : « l’étranger [est] l’histoire d’un homme  qui, sans aucune attitude héroïque, accepte de mourir pour la vérité ». Selon la chronologie des évènements le roman peut-être divisé en deux parties :

Ø  La première partie est constitué de six chapitres où Meursault reçoit la nouvelle de la mort de sa mère et l’enterre dans l’indifférence totale, rencontre Marie Cordona avec qui il va passer de bons moments malgré le deuil de sa mère la veille, reprend le travail, rédige une lettre pour Raymond qu’il vient de rencontrer au sujet de sa copine qui l’aurait trompé, et commet le meurtre de l’arabe avant de prononcer ses mots : « j’ai secoué  la sueur et le soleil. J’ai compris que j’avais détruit l’équilibre du jour, le silence exceptionnel d’une plage où j’avais été heureux. Alors, j’ai tiré encore quatre fois sur un corps inerte où les balles s’enfonçaient sans qu’il y parût. C’est comme quatre brefs que je frappais sur la porte du malheur ».

Ø  La deuxième partie débute par l’interrogatoire du juge et la rencontre de Meursault avec son avocat commis d’office pour lui (Chap. I). Le deuxième est consacré à la vie de Meursault en prison. Le procès commence au troisième chapitre, et Meursault est surtout accablé pour n’avoir pas pleuré à l’enterrement de sa mère comme l’ont confirmé les multiples témoignages, ceux du directeur de l’asile et du concierge (le vieux Pérez) et, de Marie qui confirme qu’elle a eu des relations charnelles avec Meursault le lendemain de l’enterrement. Enfin le procureur confirme la culpabilité de Meursault ; il dit : « J’accuse cet homme, d’avoir enterré une mère avec un cœur de criminel ». Meursault, au chap.4, assiste à ce procès dans un total mutisme comme pour dénoncer dans le silence les mensonges absurdes de l’assistance. Le procureur rappelle les faits en fustigeant « l’insensibilité » du prévenu. L’avocat de la défense étonne par son mensonge quand il vante avec détermination la bonne foi de son client qui reste indifférent. Ainsi le président le condamne à mort « au nom du peuple français ». Le dernier chapitre s’ouvre sur le refus de Meursault de rencontrer l’aumônier en prison et l’accable d’injures. Il retrouve ensuite la quiétude et prononce ces propos suivants : « […] j’ai senti que j’avais été heureux, et que je l’étais encore, pour que tout soit consommé, pour que je me sente moins seul, il me restait à souhaiter qu’il y ait beaucoup de spectateurs le jour de mon exécution et qu’ils m’accueillent avec des cris de haine ».

 

Par thierly - Publié dans : littérature française :"
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Mercredi 26 décembre 2007 3 26 /12 /Déc /2007 23:40

  
                                  Introduction Générale à l'étude des contemplations de Viictor Hugo



  
I.   
Présentation de Victor Hugo

S’il y a au 19ème siècle un écrivain qui peut être considéré comme le plus illustre et prolixe de son époque, c’est vraisemblablement Victor Hugo. Sa vie remplie et mouvementée témoigne sans doute de sa dimension littéraire exceptionnelle marquée par les empreintes du poète, dramaturge, romancier, pamphlétaire, critique littéraire, historien et journaliste. 

1.    Biographie

Victor Hugo est né le 26 février 1802 à Besançon, d’un mariage instable entre  Léopold Hugo, comte et général, et Sophie qui l’élève seule à cause de l’absence d’un père mythique trop occupé à pacifier les résistances contre l’empire. Il découvre la complicité de la nature et étudie Virgile dans l’univers paradisiaque des Feuillantines (un immense parc). En 1811, il est interné avec son frère Eugène Victor-Hugo-M--ditatif.jpg à la pension catholique, le « collège des Nobles ». L’effondrement de l’empire en 1815 entraîne l’adhésion secrète du poète au pouvoir de la Restauration. A quatorze ans déjà il aspire à l’écriture et est fasciné par François René de Chateaubriand ; il écrit dans son cahier d’écolier : « je veux être Chateaubriand ou rien ». Les conséquences dramatiques de la guerre, le divorce de ses parents, les inégalités sociales, etc., lui font penser, comme par anticipation, alors qu’il n’a que 16 ans, à une solidarité sociale à travers les misères des futurs héros des Misérables Cosette, Gavroche et Jean Valjean…. Un an après la mort de sa mère en 1821, il célèbre son mariage controversé avec Adèle Foucher (une amie d’enfance). De ses amours de Célibataire il conçut quatre enfants : Charles, François, Adèle et Léopoldine. Il dévouera ensuite 50 ans de sa vie à une femme comédienne, Juliette Drouet, après que son ami Sainte Beuve lui eut ravi Adèle. La mort de Léopoldine en 1843 sera un désastre dans la vie d’Hugo. Meurtri et éploré, il range sa plume et s’emmure dans le silence. Tourmenté, il trompe sa femme en plongeant dans une aventure passionnée avec une jeune femme mariée, Léonie  Biard avec qui Hugo, pair de France, est surpris le 2 juillet 1845 en flagrant délit d’adultère. Le coup d’Etat de Napoléon du 02 décembre 1851 et l’échec de la révolution républicaine, qui s’en suivit, le poussèrent à l’exil qui va durer 20 ans. Des îles de Jersey et Guernesey où il s’est retiré, il apprend que sa famille est harcelée ; ses enfants sont emprisonnés, ses biens vendus aux enchères. Néanmoins il reste digne et affirme : « j’aime la proscription, j’aime l’exil ». Il revient à Paris en 1870 et est élu député un an plus tard. Mais excédé par l’assemblée monarchiste de Bordeaux, les massacres des communards, il choisit de reprendre le chemin de Guernesey pour un nouvel exil. La mort de son fils François Hugo et la folie de sa fille Adèle, de même qu’une vieillesse pesante prirent le dessus sur sa longévité. Il meurt le 22 mai 1885, deux ans après avoir écrit dans son testament : « Je désire être porté au cimetière dans leur (les pauvres) corbillard. Je refuse l’oraison de toutes les Eglises. Je demande une prière à toutes les âmes. Je crois en Dieu ».

2.    Bibliographie

On peut classer la production littéraire de Victor Hugo en deux périodes : avant et après 1843 (année de la mort de Léopoldine).

a.      Avant 1843

1827 : il rassemble dans La préface de Cromwell, un drame qu’il venait d’achever, les idées qui allaient être les principes fondamentaux du romantisme. Dramaturge il initie un nouveau genre théâtral, le drame romantique.

1828 : Hugo publie Les Odes et Ballades, un recueil composé de vers écrits entre l’âge de 16 et 26 ans, où se défichent déjà des thèmes liés à l’enfance, à l’amour, à la religion et à la politique.

1829 : Les orientales lui permettent de traiter des thèmes d’actualité comme la guerre d’indépendance grecque et d’esthétique qui décrivent l’orient et l’Espagne en mettant l’accent sur les couleurs comme dans les peintures.

1830 : avec la publication de Hernani, Victor Hugo signe le triomphe du romantisme et devient un maître controversé du théâtre au 19ème siècle.

1831 : dans Les feuilles d’automne, il écrit des vers à la lamartinienne qui reprennent son enfance, sa vie en famille, plus particulièrement ses enfants. La même année il publie aussi un roman épique Notre-Dame de Paris, où il fait la description morale du Paris du 15ème siècle, à partir de la cathédrale du même nom envahie par les badauds et las truands.

1834 à 1840 : Victor Hugo connaît une phase importante de sa production littéraire qui concerne tous les genres : le roman (Claude Gueux (1834)), l’essai (Littérature et Philosophie mêlées (1834)), le théâtre (Angelo (1835) et Ruy Blas (1838)), la poésie (Les chants du crépuscule (1835), Les voix intérieures (1837)) 

 1840 : Les Rayons et les Ombres constitue une sorte de conclusion de toute sa production poétique avant 1843. De ses souvenirs d’enfance et personnels (aux Feuillantines) aux réflexions politiques et philosophiques, Victor Hugo y développe avec foi les fonctions du poète. Comme Lamartine dans Le Lac et Musset dans Le Souvenir, il traite de thèmes romantiques comme l’écoulement du temps et le caractère éphémère des choses par les souvenirs.

Entre 1833 et 1843, Hugo a écrit des vers personnels, mais l’âme brisée du poète par la mort de Léopoldine se manifeste à partir de 1843 par une poésie Lyrique et tragique.

b.      Après 1843

A partir de 1843, Hugo sombre dans la déchéance morale causée par la mort de sa fille et sa plume vacillant dans un premier temps retrouvera la blancheur du papier après une période de mutisme du poète.

1853 : Hugo écrit Les châtiments où il fait la satire acerbe du tyran Napoléon qui a confisqué la liberté des français. Exilé à Guernesey il dit sa détermination en ces termes : « j’accepte l’âpre exil n’eût-il ni fin ni terme ».

1856 : Les Contemplations, qui constitue le chef d’œuvre poétique de Hugo, est publié (voir II.).

1857 : la première édition de La légende des siècles est publiée avec une dimension épique. Suivront ensuite une seconde édition en 1877 composée de poèmes philosophiques, et une troisième en 1883 constituée de poèmes d’inspirations diverses.

1862 : le véritable roman social du 19ème siècle, Les misérables, est publié. Sur le fond d’une épopée de la misère, Hugo réussit à mêler différents genres romanesques tels que le roman d’aventures, le roman policier et l’épopée inspirée de la bataille de Waterloo (1848) et la révolution populaire (1848), à travers son héros Jean Valjean, un ancien délinquant dont la repentance facilite l’ascension de son âme jusqu’au sommet de la sainteté.

A partir de 1870, Hugo à la fin de son exil publie des vers qui exaltent la fibre patriotique dans ce Paris assiégé (L’année terrible (1872)), mais aussi d’autres qui correspondent à une quête métaphysique.

3.    La poésie de Hugo

En voulant faire de la poésie philosophique Victor Hugo a alourdi ses poèmes d’une profondeur métaphysique indéniable. Son écriture est partagée entre l’immensité du vide et l’infini qu’il tente d’embarrasser par la contemplation et la méditation métaphysique, et son lyrisme personnel qu’il exprime naturellement, de même que ses convictions idéologiques et politiques. Hanté par l’idée qu’il était un prophète investi d’une mission sacerdotale, il a donné à sa poésie une dimension mystique, magique et même religieuse. En effet pour lui, la poésie est une voie de communication verticale qui fait accéder à Dieu. Sa poésie est aussi épique et lyrique, car développant aussi des thèmes liés à l’émotion, au rêve et à la nature ; car pour philosophe qu’il fût, il n’avait jamais cessé d’être romantique. En réalité sa poésie est plus une succession d’images et d’idées ; des images qui, selon Calvet « jaillissent spontanément de son cerveau, il ne sait pas en arrêter les flots ».  

  II.    Les contemplations

1.      le titre

Le dictionnaire Littré définit le terme contemplation comme une « profonde application de l’esprit à quelques objets surtout aux objets purement intellectuels ». Le Robert dit que « le nom s’est spécialisé dans les domaines intellectuels et religieux, voire mystique ». Au sens étymologique le terme vient du latin Cum et Templum qui signifie être avec le ciel. Ce qui signifie pour les latins que la contemplation exige trois éléments fondamentaux : un objet inaccessible, une attention extrême,  et la présence du sacré. En choisissant donc d’employer le terme au pluriel Victor Hugo a voulu embrasser le Temps dans sa bipartition entre Autrefois et Aujourd’hui, mais surtout la diversité métaphysique de sa poésie. Les contemplations chez Hugo consistent donc à déchiffrer le monde par une révélation surnaturelle, c’est-à-dire à donner une âme aux choses. Rainer Maria pense que le poète des Contemplations est un homme « qui entends chanter les choses » et qui réussit à traduire pour nous ce chant. Par la contemplation, la conscience de Hugo est alertée pour mieux percer la consistance spirituelle du monde ; car dit-il : « Quand l’œil du corps s’éteint, l’œil de l’Esprit s’allume »   

2.      Structure et thématique de l’œuvre

En 1856 Hugo publie dans un même recueil 158 poèmes répartis en 6 livres qui résument près de 26 ans de sa vie répartie entre Autrefois (1831-1843 : ses souvenirs passés) et Aujourd’hui (1843-1856 : ses angoisses existentielles).

  1. Autrefois (1831-1843)

Dans cette rubrique Hugo rassemble les trois premiers livres : Aurore, L’âme en fleur et Les luttes et les rêves.

Ø  Aurore est composé de 29 poèmes où le poète évoque ses souvenirs de jeunesse : ses amours d’adolescent, notamment avec Lise (Hugo confesse dans « Lise » : « J’avais douze ans ; elle en avait bien seize (…)./ Elle m’aimait, je l’aimais. Nous étions/ Deux purs enfants, deux parfums, deux rayons (…)), ses années d’écoliers (A propos d’Horace), ses premiers combats littéraires («Réponse à un acte d’accusation »), son romantisme et son goût pour la nature (Cf. VERE NOVO = au retour du printemps, « la vie aux champs ») C’est un livre, pour l’essentiel, où Hugo fait une introspection en mettant l’accent sur l’écriture à la première personne.

Ø  L’âme en fleur est un livre de 28 poèmes qui peut être considéré comme une épopée de l’amour. Le poète y évoque essentiellement sa relation avec Juliette Drouet, plus précisément les circonstances de leur première rencontre, leur randonnée idyllique dans la nature. Il éternise ces moments exceptionnels de joie dans certains poèmes comme « hier au soir » et « mon bras pressait sa taille frêle ». C’est aussi pour lui l’occasion d’évoquer leurs querelles sentimentales et leurs réconciliations. Ce livre est donc inspiré par Juliette Drouet et correspond comme le premier à la dimension lyrique des Contemplations.

Ø  Les luttes et les rêves sont consacrés à la dimension socio-politique des Contemplations. 30 poèmes y dénoncent la misère sociale, l’iniquité et l’injustice (MELANCHOLIA). Sans ambages, le poète prend le parti des prolétaires, des pauvres, dit sa désapprobation contre la guerre, le despotisme du pouvoir politique, ainsi que la peine de mort. Le long poème, « Magnitudo Parvi », qui l’achève montre l’image d’un poète contemplateur découvrant les astres en compagnie de son enfant, comme pour présager de son désastre causé par la mort de Léopoldine à qui est dédié le livre suivant, pauca Meae.

  1. Aujourd’hui (1843-1856)

Ø  Pauca Meae est sans doute le livre le plus remarquable des Contemplations. C’est une poésie de la douleur, la souffrance, où la mort de Léopoldine, qui y occupe une place importante, met le poète dans tous ses états, parfois même à la limite du blasphème. Les 17 poèmes qui le composent célèbrent essentiellement la mémoire de Léopoldine et de son mari Charles Vacquerie noyés dans la Seine à Villequier. C’est une méditation métaphysique sur la mort, le destin, la fatalité, bref c’est le deuil et le tombeau qui séparent les convictions d’Autrefois et les incertitudes d’Aujourd’hui de Hugo. Ce dernier y dénonce le destin injuste (« trois ans après »), l’acceptation de la volonté de Dieu (« A Villequier »), l’inconsolation (« Demain dès l’aube… »). A partir de ce livre Victor Hugo se met En marche jusqu’ Au bord de l’infini, c’est-à-dire sa quête métaphysique.

Ø  Dans En marche, le poète se réconcilie avec lui-même et avec Dieu. Depuis son exil à Guernesey, il reprend goût à la vie et à l’écriture, domine ses sentiments d’angoisse. Il trouve dans la méditation une nouvelle source d’inspiration, gage de quiétude pour lui. Hugo sort de son mutisme de plusieurs années, causé par le deuil de sa fille, et se refait une nouvelle jeunesse en reprenant les thèmes d’Autrefois : ses amitiés, ses enfants, ses amours, la nature, ses souvenirs d’enfance. Comme le titre l’indique, il reprend le chemin de l’existence quotidienne et médite sur la condition humaine qui le mène jusqu’ Au bord de l’infini.

Ø  Au bord de l’infini est un livre de 26 poèmes où Hugo retrouve Dieu sous tous ses noms (Jehova, Allah, Jésus…). C’est le moment d’une intense méditation où le poète après plusieurs années de souffrance et d’incertitude causées par l’exil, ne trouve que dans la prière le seul moyen de retrouver la quiétude de l’âme et une solution à la condition humaine. Par le biais de la prosopopée il dialogue avec l’invisible par l’intermédiaire des Spectres, Fantômes, des Anges et des Esprits (« Le pont »). Le poète y réaffirme sa foi, sa parole prophétique et ses espérances (« Cadaver ») qui triomphent sur ses angoisses exprimées, par exemple, dans « Pleurs de la nuit ». Enfin Hugo achève ses contemplations comme il les avait débutées dans l’œil contemplateur d’un poète serein malgré sa tristesse, ses meurtrissures et ses déchirements.

NB : Ces trois derniers livres correspondent à travers les thèmes que le poète y a traité la dimension philosophique et métaphysique des Contemplations.

 

Par thierno ly professeur de français et doctorant à l'USL - Publié dans : Poésie française - Communauté : discussions littéraires
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Lundi 24 décembre 2007 1 24 /12 /Déc /2007 23:52

 


 Lecture Critique d'une Si Longue Lettre: De l'Objectivité à la Subjectivité d'une Narration

Au terme de la lecture d’une si longue lettre, beaucoup de lecteurs ont été pris sans doute dans la pseudo-certitude d’avoir lu un récit qui se distingue par une empreinte idéologique infaillible conçue par un esprit fort, engagé et objectif. Qu’elle n’a été notre surprise lorsque dans une perspective lyrique - qu’on peut noter pour peu que nous fassions une lecture critique d’une si longue lettre – la narratrice laisse s’exprimer ses sentiments profonds par la nature confidentielle d’une relation épistolaire. Notre surprise est d’autant plus grande que ce qui apparaît comme un récit objectif et engagé souffre en réalité de contradictions récurrentes, dès lors que la narratrice est partagée entre le combat idéologique et ses faiblesses sentimentales. La conséquence immédiate qui découle de ce constat c’est que la narration malgré son objectivité apparente est profondément marquée par la subjectivité de la narratrice. Notre objectif consiste alors à tenter de répondre à l’interrogation, quelles critiques peut-on formuler contre une si longue lettre de Mariama Bâ ? Il s’agit plutôt, à notre avis, d’explorer du côté des manifestations de la subjectivité dans l’œuvre, la seule brèche qui semble s’ouvrir à l’opportunité de toute critique. Nous avons choisi donc de porter notre réflexion sur la subjectivité lyrique et celle du langage, ainsi que le paradoxe thématique dans Une si longue lettre. Mais auparavant permettez-nous de clarifier le concept de lyrisme et comment peut-on l’appliquer à la prose d’une si longue lettre.

Il faut dire qu’à l’origine le terme lyrisme est inhérent à la poésie. Cependant avec l’interpénétration des genres qui ne connaissent plus de frontière, le lyrisme est souvent appliqué au théâtre, et plus précisément à la prose pour le cas qui concerne notre communication. A ce sujet, Hegel explique :

« Ce dont il s’agit en effet avant tout, c’est l’expression de la subjectivité comme telle de son contenu propre, de l’âme des sentiments »[1]

Cette définition nous interpelle à plus d’un titre, à partir du moment où le lyrisme tel que conçu par Hegel exprime par excellence la subjectivité de l’écrivain. Ce qui nous amène à montrer la relation entre la subjectivité et le lyrisme dans une si longue lettre.

LA SUBJECTIVITE LYRIQUE DANS UNE SI LONGUE LETTRE

Le lyrisme dans une si longue lettre n’est plus à démontrer ; en effet dès l’incipit de sa relation épistolaire, Ramatoulaye dit :

 « (…) j’ouvre ce cahier point d’appui de mon désarroi : notre longue pratique m’a enseigné que la confidence noie la douleur » (USLL, p.)

Et au début des chapitres 14 et 17, elle répète respectivement :

« Enfin seule, pour donner libre cours à ma surprise de jauger ma détresse. » (USLL, p.59)

« J’ai dit l’essentiel, car la douleur, même ancienne, fait les mêmes lacérations dans l’individu, quand on l’évoque » (USLL, p.81)

Or le lyrisme, s’il n’est pas collectif est l’expression des sentiments profonds et personnels d’un auteur. C’est pourquoi, Ibiyemi MOJOLA, clarifie le concept en ces termes :

«  le roman doit son succès non seulement aux préoccupations idéologiques de  la romancière mais aussi à l’appel à la sensibilité du lecteur par son style et ses thèmes lyriques. Comme l’amour, l’amitié, la mort, la solitude, le désespoir , le destin (...). En effet, une si longue lettre est l’expression des sentiments profonds de Ramatoulaye, la narratrice ( …) »[2]

C’est dire que tout le ton lyrique de confidentialité emprunté par le narratrice donne sans doute à la narration une dimension subjective, si tant est que l’objectivité d’un récit ne pourrait se concevoir que par rapport à la neutralité du narrateur. Or tout le monde le sait, la narratrice d’Une si longue lettre, nous le verrons par l’étude de la subjectivité par les désignations linguistiques, est loin d’être neutre. En outre, un récit objectif ne peut pas être lyrique dans la mesure où la fidélité du narrateur à l’histoire racontée doit être infaillible et dépourvue de sentiments émotionnels, alors que la narratrice d’Une si longue lettre se dit « excessivement  sentimentale » ( USLL, p 21 ) . Les limites de l’objectivité de la narratrice se perçoivent aisément de son jugement complaisant et même simpliste en faveur de sa fille  tombée enceinte, elle pense :

«  on est mère pour comprendre l’inexplicable » dit-elle : (p 120).

Ce raisonnement subjectif ne peut se comprendre que par l’expression de l’amour maternel, autre forme de lyrisme . En réalité, même si la portée idéologique de l’œuvre semble retenir l’attention de la quasi-totalité des lecteurs et critiques littéraires, le récit d’USLL, à travers un soubassement lyrique incontestable, a fini de convaincre plus d’un lecteur de l’empreinte subjective que la narratrice imprime de manière indélébile à son tente. IL faut dire que l’amour, thème lyrique par excellence, domine toute la relation épistolaire ; Or « le mot « aimer » avait une résonance particulière » (USLL, p.28). Cette particularité du sentiment d’amour confère au texte un caractère éminemment subjectif. Relevons à titre d’illustration quelques exemples qui l’attestent :

« tu connais ma sensibilité, l’immense amour que je vouais à Modou » (USLL,p.82)

« la saveur de la vie c’est l’amour. Le sel de la vie , c’est l’amour encore » (USLL,p.94)        

Dès lors, l’objectivité apparente qui semble se dégager de l’engagement sincère et idéologique de la narratrice se trouve limitée par l’inférence subjective de la narratrice dans le texte qu’on peut étudier à travers le langage qu’elle utilise.

LA SUBJECTIVITE LANGAGIERE

La subjectivité du langage relève certes de la subjectivité lyrique mais plus précisément du lyrisme du langage. En d’autres termes, étudier la subjectivité langagière revient à montrer le caractère subjectif des désignations linguistiques employées dans Une si longue lettre.

LA SUBJECTIVITE PAR LES DESIGNATIONS LINGUISTIQUES

Les désignations linguistiques les plus remarquables dans Une si longue lettre sont celles des deux premières personnes singulières et plurielles par lesquelles la narratrice se confond de manière omnisciente à l’histoire racontée.

LA SUBJECTIVITE PAR LA PREMIERE SINGULIERE « JE »

S’il n’est pas toujours vrai que la première personne, même si elle désigne la marque du narrateur dans un texte de fiction, ne traduit pas toujours la subjectivité de celui-ci, il paraît important de rappeler que dans Une si longue lettre la narratrice l’utilise au premier degré en choisissant d’être omnisciente et omniprésente[3]. Jean Marie Volet n’a pas manqué de souligner cette omniscience du personnage - narrateur qui a choisi subjectivement d’en dire plus que les autres personnages n’en savent, notamment la destinataire de sa lettre, Aïssatou. Elle pense à propos de la narratrice :

« (…), Ramatoulaye domine tout l’espace – à défaut de l’occuper dans son entier – (…) »[4]

C’est pourquoi son témoignage sur son propre passé souffre naturellement d’un manque d’objectivité dont Ramatoulaye se passe délibérément pour inscrire sa démarche dans une perspective lyrique et subjective, au lieu de s’en tenir à un « je » de témoignage et de fidélité, donc d’objectivité qui rappellerait leurs histoires sans une forme quelconque d’inférence possible. De plus, la première personne singulière de témoignage lui aurait permis de dissimuler sa subjectivité derrière la neutralité de son point de vue. Malheureusement son engagement, trop poussé en faveur du genre auquel elle appartient, a maintenu sa relation épistolaire dans un prisme partisan qui en a limité toute l’objectivité. A ce propos, Ibeyemi Mojola n’a-t-il  pas eu raison d’affirmer :

« le style d’une si longue lettre paraît parfois objectif mais en réalité, il est purement subjectif. (…). L’emploi du pronom personnel à la première personne singulière « je » établit un ton de confidentialité et de subjectivité »[5]

Cette confusion volontaire de Mariama Bâ est un prétexte pour donner au lecteur l’impression d’avoir confié l’initiative de l’histoire racontée à un personnage fictif qui ne doit son existence qu’au texte, dans le dessein de feindre une neutralité objective qui n’en est pas une et qui aurait pu la mettre en dehors du texte. Cette pseudo-neutralité n’est rien d’autre qu’un leurre lyrique qui enfonce davantage le lectorat dans la subjectivité de la narratrice - protagoniste, j’allais dire de la narratrice – auteur. Voilà ce que Jean Marie Volet en dit :

«  (…. )  Le nom de «   Ramatoulaye »  apparaît tout au plus une dizaine de fois dans le roman mais ce personnage assume le rôle de narratrice et se cache derrière  une très grande partie des 541 « Je/j’ » que l’ordinateur a relevés dans le texte »[6].

Le dessein de l’auteur d’Une Si Longue Lettre n’est pas alors d’être objectif, peut-être est-elle devenue subjective involontairement, le quintessence c’est qu’elle «  (…) impose sa loi au roman au niveau de l’écriture, de moins en moins au titre de simple «  code » et de plus en plus comme l’expression d’un pouvoir diffus qui habite d’abord l’esprit de l’auteur avant d’émigrer en direction du lecteur où il produit certains «  effets » par l’intermédiaire du texte »[7]. Ainsi pourrions-nous relever autant de «  je » que d’exemples dans USLL. Il faut dire que la narratrice cherchera toujours à cacher son jeu et sa  subjectivité derrière le lyrisme collectif qu’exprime la première personne plurielle.

LA SUBJECTIVITE PAR LA PREMIERE PERSONNE PLURIELLE « NOUS »

La narratrice d’Une Si Longue Lettre ne parle pas simplement à la première personne singulière. En effet,  l’utilisation du « nous » la confondant avec la prétendue destinataire de la lettre, Aïssatou, permet à Ramatoulaye d’échapper à sa propre subjectivité par un besoin d’objectivité collective. En réalité, il n’en sera rien du tout car, la narratrice au contraire se complait davantage  à se  jouer des autres, sa destinataire et son lectorat en choisissant, non sans subjectivité, de raconter simultanément leurs deux histoires et celle de Jacqueline comme témoignage lyrique et subjectif. En vérité, ce qui semble paradoxal, c’est qu’elle n’apprend rien à Aïssatou qui aurait pu être la narratrice principale, à juste titre ; En effet, au début du Chapitre 4, Ramatoulaye dit à son amie :

« Aïssatou, mon amie, je t’ennuie, peut-être, à te relater ce que tu sais déjà. » (USLL, p.19)                                           

Ce qui paraît subjectif c’est comment la narratrice a pu, mieux qu’Aïssatou et de manière objective, lui raconter sa propre histoire ? Surtout, aucun lecteur ne peut l’ignorer, elle a évoqué l’histoire de son amie pour mieux justifier la sienne et toucher la sensibilité collective, ce qu’elle a réussi exceptionnellement. Par contre, là où son récit paraît subjectif, c’est que la première personne plurielle maintient le lecteur dans une parfaite confusion lyrique qui l’entraîne dans les méandres sentimentales de la narratrice. Elle explique :

« Nos existences se côtoyaient. Nous connaissions les bouderies et les réconciliations de la vie conjugale » (USLLp.33)

« Le plaisir que nous goûtions et qui fêtait tous nos sens, enivrait sainement, aussi bien le riche que le pauvre. Notre communion, avec la nature profonde, insondable et illimitée désintoxiquait notre âme » (USLL,p.37)

Ainsi, en voulant dissimuler sa subjectivité dans le lyrisme collectif, Ramatoulaye, a peut-être, sans le vouloir, limiter l’objectivité de son texte, dès lors que par la désignation de la première personne plurielle, elle enferme la narration dans une perspective confidentielle dont elle est  la seule avec Aïssatou à déterminer les secrets. C’est peut-être ce que Mojola a voulu expliquer lorsqu’il dit :

« L’emploi de « nous » pronom personnel de la première personne plurielle fait voir le ton affectif remontant aux expériences partagées »[8] 

Ce lyrisme collectif n’atténue pas pour autant la subjectivité exprimée par la narratrice dans sa relation épistolaire. Elle s’est servie de la première personne plurielle pour tenter de donner une objectivité apparente à son récit. Malheureusement, sa démarche est restée plus subjective qu’avec l’utilisation de la première personne singulière car, elle ajoute à son lyrisme subjectif celui de son amie. Ce qui oriente son texte vers une indétermination axiologique[9].

 

L’INDETERMINATION AXIOLOGIQUE

Si la relation épistolaire de Ramatoulaye, a eu le mérite d’être truculente et toujours actuelle par sa portée idéologique incontestable, elle reste marquée par ce que Thomas Pavel a appelé l’indétermination axiologique, c’est-à-dire, des axes de la narration. Or, la diversité  thématique de  l’œuvre fait que le lecteur d’Une Si.Longue.Lettre se trouve partagé entre les sentiments de la narratrice et son idéologie féministe. Notre dessein est d’étudier les éléments qui caractérisent ce paradoxe axiologique ou thématique.

Le Paradoxe thématique

La majorité du lectorat d’Une S.L.L s’est mise à l’évidence que le féminisme est le thème principal de l’œuvre or, on oublie toujours que le prétexte de la lettre de Ramatoulaye est d’abord et avant tout les histoires d’amour,  de deux amies déçues et trahies par leurs maris qui se rappellent leur passé par la relation épistolaire. N’oublions pas que la narratrice répond à une lettre de son amie ; le récit ne le dit pas expressément, mais le lecteur doit le deviner dès lors qu’il a lu les premiers mots de la lettre :

« Aïssatou, j’ai reçu ton mot. En guise de réponse, j’ouvre ce cahier (…) » (USLL, p.7)

« Ousmane, mon dernier né, me tend ta lettre, (…), c’est Tante Aïssatou » (USLL, p.104)

  Où se trouve alors le paradoxe thématique dans tout cela ? Eh bien sachons qu’entre l’engagement idéologique contre la polygamie et le besoin d’aimer pour l’éternité Modou, même mort, paraît sans limite occulter l’objectivité de la narratrice. L’indétermination ou l’incertitude de la narratrice s’affirment aussi au 16 éme chapitre où elle s’installe dans une contradiction entre la volonté de condamner l’attitude injuste de son mari, Modou, par les multiples exclamations et interrogations, et celle de garder intact l’amour qu’elle lui voue. Ce dilemme racinien du sentiment d’aimer et de la raison de rompre est une marque indélébile de sa faiblesse sentimentale qui atténue, somme toute, la puissance apparente de son engagement idéologique en faveur de la femme. Relevons quelques passages du chapitre 16 qui justifient ce paradoxe thématique.

« Je survivais. Plus je réfléchissais , plus je savais gré à Modou d’avoir coupé tout contact. J’avais la solution souhaitée par mes enfants – La rupture – (…) » ( USLL, p77 ).

« Modou mesurait-il à son exorbitante proposition le vide de sa place, dans cette maison ? Modou me donnait-il des forces supérieures aux miennes pour épauler mes enfants » (USLL,p 78 ).

 

« Attendre ! Mais attendre quoi ! je n’étais pas divorcée (…) j’étais abandonnée » (USLL, p 79 )

Ces formes exclamatives et interrogatives, choisies à titre d’illustration, parmi les multiples employées dans le texte, atténue non seulement la portée idéologique et objective d’Une Si Longue Lettre, mais brise surtout la Psychologie de la femme, dont elle défend la cause, qui se trouve ainsi assujettie à  l’homme; car le personnage de Modou, malgré l’abandon de sa première famille reste imperturbable. C’est qu’en choisissant, par l’interrogation et l’exclamation de toucher la sensibilité du lecteur, elle lui donne en même temps la possibilité de lui proposer des solutions à sa propre angoisse existentielle et celle de toutes les femmes. Cette participation virtuelle du lecteur dans la narration, que la narratrice sollicite sans cesse par ses thèmes, ses multiples interrogations et ses inquiétudes justifient sans doute les limites de son engagement idéologique par l’expression constante de ses sentiments de faiblesse. En réalité, malgré la condamnation apparente et virulente de Modou, Ramatoulaye n’a jamais cessé de l’aimer, car dit-elle :

« (…) je reste fidèle à l’amour de ma jeunesse. Aïssatou, je pleure Modou et je n’y peux rien » (USLL,p.83)

 Malgré ses multiples angoisses sentimentales, les perturbations sociales et conjugales, consécutives à l’abandon de Modou, et qui sont les causes de son désarroi, elle garde encore de l'amour et de l'estime pour lui. Elle ne paraît avoir de choix que pour exprimer un sentiment de faiblesse vis à vis de celui-ci dont l’attitude ne suscite en elle que des interrogations qu’elle tente de s’expliquer en ces termes :

« Pourquoi ? Pourquoi Modou s’est-il détaché ? Pourquoi a-t-il détaché ? Pourquoi a t-il introduit Binetou entre nous ? » (USLL, p.83).

En vérité, elle n’est pas objective que lorsqu’elle parle de son amour pour Modou et non de féminisme paradoxalement même si elle affirme son engagement en ces termes :

«  La femme ne doit plus être l’accessoire qui orne. L’objet que l’on déplace, la compagne qu’on flatte ou calme avec des promesses. La femme est la racine première, fondamentale de la nation où se greffe tout apport, d’où part toute floraison » (USLL,p.90)

 

Nous pourrions ainsi continuer à relever des passages entiers du texte où la narratrice navigue entre sa passion amoureuse et son engagement idéologique sans pouvoir jamais choisir entre les deux, comme dans un drame cornélien. Mais puisqu’il nous faut bien nous arrêter pour laisser la parole aux autres, nous vous laissons donc la latitude de poursuivre la réflexion.

A présent permettez-nous non pas de conclure - puisque la réflexion n’est pas achevée - mais de vous inviter à réfléchir autour de la question suivante : Mariamâ Bâ avait-elle cessé d’être femme en se faisant féministe ? Nous vous remercions de votre aimable attention.

 


[1] Hegel G.W.F. La poésie. Paris Aubier-Montagne, C 1965, p. 255, cité par Ibeyemi Mojola

[2] Ibeyemi Mojola. « Mariâma Ba et la Muse lyrique dans une si longue lettre », Obefemi Awolowo University, ILE-IFE, NIGERIA, article publié sur le net

[3] c’est le cas du narrateur extradiégétique, c’est -à -dire le narrateur principal

[4] Jean Marie Volet. « Lecture, personnages romanesques et conquête de nouveaux espaces : le cas d’Une Si Longue Lettre », article publié sur le net.

[5] Ibeyemi Mojola. « Mariama Bâ et la Muse lyrique dans Une Si Longue Lettre », , article publié sur le net.

[6] Jean Marie Volet, op.cit

[7] Jean Marie Volet, op.cit

[8] Ibeyemi Mojola, ,op.cit

[9] Thomas Pavel

INTRODUCTION
Par thierno ly professeur de français et doctorant à l'USL - Publié dans : littérature africaine
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Lundi 24 décembre 2007 1 24 /12 /Déc /2007 13:10
 

  murs-peints25.jpg L'action etle travail dans VOL DE NUIT d'Antoine de Saint Exupery

 

  INTRODUCTION

L’entre-deux-guerres a suscité dans la littérature française un regain de thèmes idéalistes se fondant sur l’héroïsme et l’espoir sans cesse convoités. Les influences de la guerre ont sans doute marqué les esprits de beaucoup d’écrivains de cette époque. On se rappelle toujours la littérature engagée des surréalistes comme Henri Michaux, René Char, André Malraux, etc., au côté des peuples opprimés du monde. Et comme un intrus dans un cercle encore réservé à une élite idéaliste, un romancier atypique, Antoine de Saint Exupery, vient initier une forme de récit fondé sur l’action et le travail,  que beaucoup de critiques littéraires ont considéré comme une épopée des exploits guerriers de pilotes au service de leur pays et de l’humanité. En vérité, Vol de nuit peut être considéré - aussi paradoxal que cela puisse paraître - comme une épopée autobiographique où Antoine de Saint Exupery à travers les pérégrinations nocturnes et périlleuses de Rivière, Fabien et Pellerin, a voulu discrètement relater les siennes pour développer sa philosophie de l’action et du travail qui feront l’objet de notre étude ; Auparavant, permettez-moi d’abord de clarifier les concepts de l’action et du travail.  

             I.      Essai de définition de l’action et du travail

A.    Qu’est-ce que l’action ?

Le sens de l’action ne peut être mieux compris que dans sa dimension philosophique. Sans verser dans un débat trop confus, polémique et hermétique, on peut simplement se fonder sur une conception existentialiste de l’action. En effet dans la philosophie existentialiste, l’action fait jaillir l’homme hors de lui-même, le pousse à s’assumer et à s’affirmer ; la preuve de l’existence dépend donc de la nature de l’action accomplie. Dès lors, comme le pense Jean Paul Sartre,  l’homme n’est « rien d’autre que l’ensemble de ses actes (…) » (L’existentialisme est un humanisme). Cette conception de l’action n’est pas trop loin de celle de Saint Exupery qui affirme dans Citadelle : « tu loges dans ton acte même. Ton acte c’est toi ». Elle devient un humanisme, non pas un humanisme qui prend le parti de l’homme, mais celui qui permet à chacun de se distinguer de l’autre ; En vérité, l’action fait que « l’homme se distingue de l’homme », dit Saint Exupery (Terre des hommes) comme, du reste, chez Jean Paul Sartre qui pense que « l’homme n’existe que dans la mesure où il se réalise ». L’accomplissement de soi par l’action est même une exigence morale qui permet à Saint Exupery de rencontrer Nietzsche à travers la notion philosophique du surhumanisme, même s’il reste moins attaché au surhomme Nietzschéen qu’à l’idéal auquel il donne sa vie par l’action. A ce propos, De Galembert affirme :

« Il s’agit d’une morale exigeante – qui ne réclame rien moins que la perfection – et donc aristocratique, au sens étymologique (de ce qui est le meilleur). (…) l’homme de Saint Exupery est une sorte de Surhomme »

(Idée, Idéalisme, Idéologie dans les œuvres choisies de Saint Exupery, p. 14)  

Il ajoute :

« Et Saint Exupery souffre des mêmes équivoques, puisse que, comme Nietzsche avec le surhomme, lui aussi prône l’homme supérieur qu’est l’homme »

Mais le sens de l’action, ainsi « surhumanisée », ne saurait ignorer les limites de l’homme qui n’est pas hors de portée de la mort, par exemple. En réalité, l’action trouve tout son sens dans sa relation au travail.   

B.     Qu’est ce le travail ?

Dans la philosophie antique, notamment dans celle d’Aristote, le travail est conçu comme une activité dévalorisante propre à l’esclave dont la mission est uniquement d’être productif. Cette conception du travail pose le problème de l’aliénation et de la contrainte, et fait du travail une activité dépréciative d’une nécessité asservissante. Par contre, la critique moderne voit la conception du travail évoluer de l’aliénation à une activité qui permet à l’homme de se libérer des contraintes sociales. Ainsi la philosophe Hannah Arendt affirme :

« L'époque moderne s'accompagne de la glorification théorique du travail et elle arrive en fait à transformer la société tout entière en une société de travailleurs. C'est une société de travailleurs que l'on va délivrer des chaînes du travail, et cette société ne sait plus rien des activités plus hautes et plus enrichissantes pour lesquelles il vaudrait la peine de gagner cette liberté »

S’opposent alors deux notions : l’aliénation et la liberté, pour définir le même concept. Même si l’homme travaille par nécessité, il reste qu’en acquérant une liberté, celle d’échapper à « l’horreur économique », par exemple, (pour reprendre la formule Arendt), il en perd une autre, celle de la nécessité de travailler.

          II.      L’action dans VOL DE NUIT

L’interrogation récurrente dans Vol de nuit, c’est le rapport du héros, Rivière et de son équipe, à l’action qui, au fond, relève du domaine du sacré, voire de l’idéalisme héroïque incarné par Saint Exupery dont les actions ont toujours été inhérentes à l’assumation de tâches qui aboutissent au don de soi et, qui restent liées à l’exploit. A ce propos, Joseph LLapasset affirme :

« Pour Saint-Exupéry le héros c'est celui qui a compris que toute action relève d'un absolu et que la grandeur du héros c'est de laisser la meilleure part à cet absolu bien que le fondement de l'absolu lui échappe dans l'obscurité du nihilisme contemporain. (…) découvrant sa solitude, le héros loin de la fuir l'assume comme seule source possible de sa grandeur : et par un paradoxe l'action continuée l'environne de sens et entraîne ses compagnons de route. »

Rivière et ses compagnons n’échappent pas à cette conception philosophique et idéaliste de l’action, ainsi sublimée et érigée au comble du courage et de l’héroïsme suprême. Il explique dans Vol de nuit :

« Nous agissons, pensait Rivière, comme si quelque chose dépassait, en valeur, la vie humaine... »[1]

Cette volonté de pousser l’action jusqu’à son paroxysme est comme un leitmotiv chez Antoine de Saint Exupery qui pousse ses personnages à vaincre la peur pour mieux affronter, non seulement les mystères de la nuit, mais surtout les multiples remparts qui jalonnent leur itinéraire d’aviateur. Ainsi Pellerin sous l’emprise de la tempête (p35-37) et Fabien qui lutte encore alors qu’il se sait perdu (p145) gardent lucidité et sang-froid même face aux éléments déchaînés qui les assaillent. Cette quiétude face à la mort en fait des héros de l’ombre. Leurs actions relèvent du domaine de l’absolu, car  chaque action devient le prétexte d’un combat épique contre des ennemis inconnus, invisibles et imprévisibles (le cyclone, la tempête, le vent, la neige, etc.) :

« La lutte dans le cyclone, ça au moins, c’est réel, c’est franc » (p.25)

 Les actions des personnages sont donc déterminées par leur spontanéité et restent liées à un instinct de survie ; Car chaque geste peut mener au chaos. C’est pourquoi le combat de Rivière contre les flammes reste encore indélébile dans la mémoire du héros de Vol de nuit qui «  Se rappelait seulement s’être débattu avec rage dans les flammes grises » (p. 37)

Sa profonde conviction est que l’action naît de rien et ne vise aucun but ; En effet, Rivière pense que « l’action ne se justifie pas ». Et dans Vol de nuit, elle est entretenue par l’instinct de survie des pilotes qui luttent perpétuellement contre le danger devenu permanent. Finalement, l’action semble s’inscrire dans une routine guerrière dont l’aboutissement est souvent périlleux. Ainsi elle devient une morale de l’existence qui fait jaillir les aviateurs hors d’eux-mêmes et les poussent à se surpasser face aux épreuves. La disparition de Fabien en est une parfaite illustration. C’est pourquoi De Galembert explique :

« Ainsi la morale de Saint Exupery est une morale de l’action (l’action étant envisagée comme l’ensemble des actes) »

Elle est alors un rempart sûr contre la mort, contre tous les dangers, car elle n’a pas de finalité précise ; elle n’est le produit ni la conséquence de rien. Elle est sans cesse convoitée par Rivière et ses compagnons qui éprouvent comme dans l’acte héroïque une sensation guerrière qui pousse à l’exploit. Mais quelle que soit la nature des actions accomplies par les personnages, elles demeurent liées à leur travail.

       III.      Le travail dans VOL DE NUIT

Dans Vol de nuit, on retrouve une double conception du travail, même ambivalente, celle de l’épanouissement et de la contrainte. En effet le rigorisme de Rivière tient au fait que le travail parfaitement accompli procure du bonheur et permet à l’homme de s’épanouir ; il pousse à la perfection et favorise l’émulation comme chez Hésiode qui lui avait donné une valeur épique et poétique :

« Cette émulation, qui concerne aussi bien le potier que le mendiant ou le poète, a pour prix l'excellence au sein de chaque corps: il s'agit d'être le meilleur en tirant le meilleur de soi-même, et c'est bien ce que reprendra Platon. Ici, comme chez Homère ou chez les tragiques, le travail n'est pas honteux dans la mesure où l'homme s'y épanouit en accomplissant les puissances que la nature a mises en son être; »

Or, Saint Exupery a toujours pensé que le travail permet à l’homme, non seulement de s’affirmer, mais surtout d’être heureux. Dans son esprit, c’est par le travail que l’homme s’accomplit, et surtout le travail actif et responsable, celui du devoir de réussite qui bannit l’échec et pousse les aviateurs de Vol de nuit, sous l’impulsion de Rivière, à se surhumaniser. A ce sujet, André Gide explique dans sa préface :

«  Le héros de Vol de nuit, non déshumanisé, certes, s'élève à une vertu surhumaine. (…) ; mais ce surpassement de soi qu'obtient la volonté tendue, c'est là ce que nous avons surtout besoin qu'on nous montre ».

Cette réflexion donne au travail un sens philosophique lié à l’idéalisme et à la vertu. Le sens du devoir devient pour les aviateurs une source de bonheur auquel Saint Exupery donne un sens particulier. En effet le bonheur devient, non pas la pleine jouissance de tous ses moyens et facultés, mais la capacité de l’homme à assumer une tâche dont la finalité est de servir uniquement. Ainsi la contrainte, considérée comme source d’aliénation dans le travail, est paradoxalement accepté par le héros de Vol de nuit comme celle qui libère et crée le bonheur des aviateurs ; Ce qui est considéré comme contrainte devient un devoir à accomplir, ni plus ni moins. C’est pourquoi André Gide pense :

« Plus étonnante encore que la figure de l'aviateur, m'apparaît celle de Rivière, son chef. Celui-ci n'agit pas lui-même : il fait agir, insuffle à ses pilotes sa vertu, exige d'eux le maximum et les contraint à la prouesse. (…) Je lui sais gré particulièrement d'éclairer cette vérité paradoxale, pour moi d'une importance psychologique considérable : que le bonheur de l'homme n'est pas dans la liberté, mais dans l'acceptation d'un devoir. Chacun des personnages de ce livre est ardemment, totalement dévoué à ce qu'il doit faire, à cette tâche périlleuse dans le seul accomplissement de laquelle il trouvera le repos du bonheur. »

Et quand le travail aliène, c’est tout l’espoir de vivre qui s’envole. Il se pose alors une question d’ordre existentiel : comment survivre face au danger et à la mort ? Et l’angoisse quotidienne et nocturne qui enchaîne les personnages de Vol de nuit dans l’exercice de leur travail n’est pas sans révéler leur drame existentiel qui frappe aussi leurs proches. La femme de Fabien vit chaque nuit la peur de perdre son homme dans le péril des airs ; le moindre retard dans l’accomplissement de sa tâche l’enchaîne dans une sorte de psychose frénétique. Le narrateur explique à propos d’elle :

« La nuit de chaque retour elle calculait la marche du courrier de Patagonie (…) puis se rendormait (...) » (p.125)

Le travail faisait ainsi perdre aux personnages de Vol de nuit le sens de la vie sociale et familiale, voire leur humanité. Le moment même de son exercice, la nuit, est une privation supplémentaire des plaisirs élémentaires de l’être. Et l’angoisse de la femme ne relève pas simplement du choc psychologique mais d’un besoin charnel inassouvi.

« C'était un "Ah!"de chair blessée. Un retard ce n'est rien...ce n'est rien...mais quand il se prolonge...Elle se heurtait maintenant à un mur. Elle n'obtenait que l'écho même de ses questions » (p.126).

Et plus loin :

« Cette femme parlait elle aussi au nom d'un monde absolu et de ses devoirs et de ses droits. Celui (..) d'une chair qui réclamait sa chair, d'une patrie d'espoirs, de tendresse, de souvenirs. Elle exigeait son bien et elle avait raison. » (p.129)

On retrouve donc dans Vol de nuit cette vision antique du travail qui aliène, assujettit et éprouve l’homme. Vers la fin du roman l’idée de Fabien de faire taire sa radio est certes un acte banal mais qui frise la folie. Elle laisse le personnage dans une tourmente psychologique.

« Fabien lui (radio) casserait la figure à l'arrivée ».

« Fabien usait ses forces à dominer l'avion, la tête enfoncée dans sa carlingue »

 « Si lui même ouvrait simplement les mains, leur vie s'en écroulerait » 

« Il a remonté l'antenne, sûrement mais le pilote ne lui en voulait plus".

Cela ressemble bien à un jeu d’enfant ; c’est que l’épreuve et l’angoisse au travail, le poids de la responsabilité d’un probable échec, installe, au-delà de Fabien, tous les personnages de Vol de nuit dans une angoisse telle qu’il en perde la raison : Fabien affirme :

« Je suis tout à fait fou de sourire; nous sommes perdus »

       IV.      CONCLUSION

En définitive, on peut retenir que Vol de nuit est une épopée de l’héroïsme et du courage où l’action et le travail, de par leur complémentarité, donnent un sens à la vie des personnages. En vérité si l’action est la preuve de l’existence de l’homme, le travail lui permet de survivre. Car le travail d’aviateur des années 1930 n’était périlleux que par la nature des actions irréelles et  héroïques qu’il entraînait. Dans tous les cas, l’action et le travail ont fait poser à Saint Exupery le problème du conflit existentiel de la vie et de la mort que son courage et son sens du devoir n’ont pas transcendé puisque qu’il meurt comme Fabien en plein vol dans l’exercice de son travail en 1944.

 

 

[1] Saint Exupery, Vol de nuit, P. 13

Par thierno ly professeur de français et doctorant à l'USL - Publié dans : littérature française :"
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