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Lundi 8 juin 2009

 

 

 

 

 

 

 

 

L’EMANCIPATION DE LA FEMME :

 

LE CAS D’UNE SI LONGUE LETTRE DE MARIAMA BA

 

MERCREDI 26 AVRIL 2006

 

QUAI DES ARTS – SAINT-LOUIS

 

Présenté par Thierno Ly Professeur de Lettres modernes

Lycée Cheikh Omar Foutiyou Tall – Saint-Louis

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

INTRODUCTION

Il y a deux ans, la cellule pédagogique du CEM André Peytavin m’avait demandé de porter une réflexion critique sur Une si longue lettre de Mariâma Bâ. J’avais alors dit toute ma peine d’avoir trouvé une brèche, même subjective, dans cette œuvre admirablement et inéluctablement engagée pour la défense des droits élémentaires de la femme, pendant longtemps bafoués. Aujourd’hui, il me revient de porter une analyse sur un thème aussi important et récurrent dans une si longue lettre, c’est-à-dire l’émancipation de la femme. Pour cela, je voudrais d’abord vous dire que je n’ai pas la prétention de vous présenter un travail exhaustif, mais il s’agit surtout pour moi, avec humilité, de poser des jalons d’une réflexion qui aurait, peut-être, le mérite d’avoir ouvert des axes d’analyse, voire de recherche. Ainsi, ma démarche s’articulera autour de la définition de l’émancipation de la femme, son origine et sa sémantique, et de ses manifestations dans la relation épistolaire de Ramatoulaye à Aïssatou. Il s’agira surtout de s’interroger sur les réactions psychologiques de la femme par rapport à la situation politique et sociale qui l’environne ; ses rapports aux hommes auxquels la société a conféré des pouvoirs démesurés qui les mettent socialement au-dessus de la femme. Mais permettez-moi d’abord de m’attarder, un peu, sur la sémantique de l’émancipation de la femme.

 

I.                   LA SEMANTIQUE DE L’EMANCIPATION DE LA FEMME

 

L’émancipation, pour peu qu’on essaye de lui trouver une définition, peut être mise en rapport avec le féminisme auquel elle est étroitement liée ; car tout au début de la prise de la parole par la femme, il y avait d’abord le féminisme.

1. Essai de définition

Le féminisme est, d’abord et avant tout, un mouvement idéologique progressiste, conceptualisé au 19ème siècle par Fourier et Alexandre Dumas fils, et soutenu par les partis marxistes et socialistes. Léon Abensour le définit au 20ème siècle comme un « cas d’aspiration collective vers l’égalité »1. Néanmoins, cette aspiration collective des femmes ne trouve son aboutissement que dans leurs rapports aux hommes, qui se fondent sur la dualité : Egalité et différence des sexes, qu’elles tentent de transcender dans le domaine surtout économique. A ce propos Geneviève Fraisse pense :

« S’il y a égalité de principes juridique et politique, il existe aussi dans le discours féministe une réflexion sur la pertinence de cette notion, eu égard à la différence des sexes »2.

Or dans une si longue lettre, même si le problème du féminisme – je veux dire l’émancipation de la femme – ne se pose pas par l’affrontement des sexes, il reste vrai que la quintessence thématique de l’œuvre, la vraie raison des échanges épistolaires entre Ramatoulaye et Aïssatou apparaissent sous l’angle des rapports heurtés entre les personnages féminins et masculins : Ramatoulaye et Modou, Aïssatou et Mawdo, Jacqueline et Samba Diack. En effet, la narratrice explique.

« Mon drame survient trois ans après le tien.[…] le drame prit racine en Modou même, mon mari ». (p.54.Chap.13)

On pourrait aussi mieux comprendre l’émancipation de la femme à travers l’évolution du mouvement féministe.

2. Evolution du mouvement féministe 

Déjà au 17ème siècle, le militantisme féminin commençait à se développer, avec le cercle des « femmes savantes » qui, selon Jacqueline Aubenas :

« […] du fond de leur ruelle, en compagnie de quelques beaux esprits, posaient les principes de l’égalité des sexes, des droits à l’instruction et aux plaisirs »3.

Un pas majeur venait d’être franchi, dans une société encore conservatrice, en faveur de l’émancipation de la femme par l’affirmation de ses droits les plus élémentaires, même si la notion d’égalité ou de parité n’est pas encore prononcée.

Au 18ème siècle, plus précisément lors de la révolution française de 1789, des femmes firent pression sur le roi, et rédigèrent avec Olympe de Gourges Les droits de la femme et de la citoyenneté en 17 articles.

A partir du 19ème siècle, notamment en 1830, le Saint-simonisme (4) reprend à son compte toutes les aspirations de la femme, c’est-à-dire, « l’égalité juridique et politique […], la promotion économique, la justice sociale, […] ».

Cependant les interrogations des femmes sur leurs relations aux hommes prennent surtout forme au 20ème siècle avec les écrits inédits de Simone de Beauvoir et de Betty Friedan, qui favorisèrent la résurgence du mouvement féministe après plusieurs années de mutisme.

Ces mêmes droits sont subrepticement repris dans Une si longue lettre, dès lors qu’il apparaît dans le discours de Ramatoulaye une nette volonté de s’émanciper de la tutelle de Modou, à défaut de rompre. C’est donc une prise de conscience, une nécessité de s’affirmer et de prendre la parole après dit-elle « trente années de silence ». Rappelons-nous ces quelques mots qu’Aïssatou adresse à Mawdo, son mari :

« […] le règlement intérieur de la société avec ses clivages insensés. Je ne m’y soumettrai point » (p.50, chap.12).

Cette révolte qui couve en elle, est bien la même qui lacère son amie et, qui la pousse à une position « avant gardiste » en faveur de l’émancipation de la femme. En effet, le rejet implicite de la tradition polygamique traduit son aspiration et ses velléités d’arriver à un progrès social qui dépasserait certaines considérations stéréotypées de la société sénégalaise, qui donnent des raisons à l’homme d’assujettir la femme.

Ce qui revient à dire que l’émancipation de la femme, quoiqu’on en pense, se fonde d’abord et avant tout, sur la dualité : femme / homme. Voyons à présent comment Mariâma Bâ la traduit dans son œuvre.

 

II.                L’EMANCIPATION DE LA FEMME DANS UNE SI LONGUE LETTRE

Comme Aimé Césaire le suggérait à propos du nègre, on peut dire que la femme se découvre femme au comble de l’humiliation et de l’assujettissement. En effet, dans Une si longue lettre, Mariâma Bâ, aurait-elle pris conscience de sa situation, si Modou ne l’avait pas humiliée en se mariant avec l’amie de sa propre fille ? Aurait-elle répondu par cette si longue correspondance où elle tente de noyer sa douleur, à Aïssatou qui, elle aussi, avait fini de lui confier la sienne ? Pourquoi avait-elle rappelé à Aïssatou l’histoire de Jacqueline ?

Autant d’interrogations dont les réponses se trouvent dans l’expérience commune de ces trois personnages féminins qui partagent la même humiliation dans l’œuvre. C’est donc le début d’une prise de conscience et de la parole : « cette fois, je parlerai », dit Ramatoulaye (p.85, chap.18). Une parole qui devient incisive, virulente et acerbe, et qui accuse les hommes sans complaisance. La narratrice explique comment elle se défend face à trois notables : Tamsir, Mawdo et l’Imam de la mosquée ; elle affirme :

« Ma voix connaît trente années de silence, trente années de brimades. Elle éclate violente, tantôt sarcastique, tantôt méprisante » (p.85, chap.18) ; plus loin, elle ajoute : « je prends ainsi ma revanche sur un autre jour (…) » (p.86, chap.18)

Oui ! Mais quel autre jour ! C’est celui où ces mêmes hommes, aux déclarations pleines de « fatuité », étaient venus lui annoncer ostentatoirement l’humiliation que Modou lui avait infligée. Il faut dire que l’émancipation de la femme se traduit dans le texte de Mariâma Bâ par un besoin de se libérer du joug masculin. L’image et l’idée de la femme -  objet, que les hommes ont entretenues naturellement, deviennent caduques. En réalité pour Mariama Ba :

« La femme ne doit plus être l’accessoire qui orne, l’objet que l’on déplace, (…) » (p.90, chap.19).

C’est une invitation, non seulement à une évolution des mentalités, mais aussi une injonction faite aux femmes, pour qu’elles sortent de leur mutisme, de leur passivité, en s’engageant résolument dans le  combat de l’émancipation. En fait, les exemples de Ramatoulaye, Aïssatou et Jacqueline ne sont que de simples subterfuges pour dénoncer « (…) le cas de bien d’autres femmes, méprisées, reléguées, ou échangées, dont on s’est séparé comme d’un boubou usé ou démodé » (p.62, chap.14).

C’est parce qu’elle a compris que l’homme,  pour mieux garder son ascendance sur le femme, n’a jamais et ne cessera jamais de la négliger. Il incombe donc à Mariama Bâ de prendre la parole et de la transmettre aux autres femmes privées d’opinion et de liberté, elle dit à juste titre :

« Je mesure, aux regards étonnées, la minceur de la liberté accordée à la femme » (p.76, chap.16).

Ainsi les femmes n’ont d’autres alternatives que de se regrouper en association pour former des groupes de pression. N’est-ce pas ce que préconise Daba quand elle dit :

« Je préfère mon association (…)où nous sommes utilisées selon nos compétences dans nos manifestations et organisations qui vont dans le sens de la promotion de la femme » ( p.108, chp.22).

Sous le même registre, la narratrice note :

«  Les irréversibles courants de libération de la femme qui fouettent le monde ne me laissent pas indifférente. Cet ébranlement qui viole tous les domaines, révèle et illustre nos capacités » (p.129, cap 28)

Elle s’inscrit dés lors dans une logique de confrontation, car l’émancipation signifie finalement libération, voire liberté totale, notamment lorsqu’elle affirme que » chaque femme fait de sa vie ce qu’elle souhaite »( .128, chap.27 ). L’émancipation passe alors d’une simple prise de conscience et de la parole à un véritable engagement, c’est-à-dire, l’affirmation de soi ou la conquête de nouveaux espaces.

III. L’affirmation de Soi ou La conquête de nouveaux espaces :    De L’émulation à la substitution à l’homme

La prise de conscience n’a d’impact que lorsqu’elle débouche sur l’action, l’engagement. L’émancipation procède justement de cela, de cette capacité de la femme à dire non, à porter un regard critique sur son environnement, et à aller vers la conquête des espaces nouveaux, autres que la maison. La femme, dans l’approche de Mariama Bâ doit émuler, même s’il faut quelle se substitue à l’homme dans certaines tâches.

 

  1. Le Besoin d’émulation : la conquête de l’espace politique

Sous représentée, la femme doit reconquérir, pour s’affirmer, certains espaces comme l’espace politique. Or, si dans la République, Platon définissait la politique comme l’art de bien gérer la cité, la femme a donc besoin de s’engager dans l’espace politique pour se faire une bonne place dans la cité. C’est ce que la narratrice a compris en disant à propos de la sous représentation des femmes à l’assemblée nationale :

« Quatre femmes, Daouda, quatre sur une centaine de députés. Quelle dérisoire proportion ! Même pas une représentation régionale » (p.88, chap.19).

Elle annonce, sans l’affirmer, ce qu’aujourd’hui on appelle la parité dans l’espace politique. Qui plus est, elle incite les autres femmes à l’émulation et à l’élitisme dans une société, encore conservatrice, où elles sont obligées de conquérir et de gagner leur place. En vérité, seules leurs compétences et leur valeur peuvent les hisser au sommet de la hiérarchie sociale. Hélas ! Le constat est que la femme au début des années 80 ne milite pas encore massivement pour sa promotion politique. Et Mariama Bâ de s’interroger :

« Presque vingt ans d’indépendance ! À quand la première femme ministre associée aux décisions qui orientent le devenir de notre pays ? Et cependant le militantisme et la capacité des femmes, leur engagement  désintéressé ne sont plus à démontrer. La femme a hissé plus d’un homme au pouvoir » (pp.86-90, chap.19).

Même si l’action politique est un pari redoutable pour la femme, elle doit s’y engager au nom de sa propre formation et éducation. Dans Une si longue lettre, le pari de Mariâma Bâ n’est pas de bousculer les hommes mais d’arriver à introduire la femme dans un espace où elle est jugée « (…) non en fonction du sexe, mais des critères de valeur » (p.90,chap.19). Or, cette ambition n’est réalisable que dans le recul de l’hégémonie politique des hommes auxquels les femmes devront essayer de se substituer, au moins dans l’espace social.

2- LE DEVOIR DE SUBSTITUTION : la conquête de l’espace social

L’importance et la puissance de la femme ne peuvent être mesurées qu’à l’échelle sociale ; c’est surtout dans la gestion de la famille qu’elle peut commencer à s’émanciper de la tutelle de l’homme que les traditions africaines ont intronisé en chef de famille. Il se pose ainsi la question de la limite des prérogatives de la femme dans la famille, considérée comme un maillon essentiel de la société. En effet, son rôle s’est limité, pendant longtemps, à des tâches ménagères, dites secondaires. Actuellement, elle tend à une prise en main de plusieurs charges qui étaient du ressort de l’homme. C’est pourquoi Ramatoulaye, humiliée et abandonnée, se substitue à Modou et lui prend sa place dans sa famille. N’est-ce pas là une belle conquête d’un espace social : la famille, rendue, certes, possible par la force des évènements, mais par l’aspiration à une indépendance intellectuelle et matérielle. Elle assume avec abnégation et courage, comme c’est le cas de son amie, Aïssatou, la tâche de l’homme au foyer ; tout lui revient :

« L’achat des denrées alimentaires de base me mobilisait toutes les fins du mois, (…) Mon cerveau s’exerçait à une nouvelle gymnastique financière. (…) les dates extrêmes de payement des factures d’électricité ou d’eau sollicitaient mon attention. J’étais souvent la seule femme dans une file d’attente » (p.76, chap.16).

En s’arrogeant ainsi tous les obligations du père de famille, elle a voulu, sans doute en plus de le remplacer, affirmer tout le sens de son combat qui repose sur la libération de la femme sénégalaise et du monde, encore prise dans l’engrenage de la soumission à l’homme. Elle s’attaque et conquiert un symbole, celui de la direction de la famille à laquelle les hommes tiennent tant. Mais comment la femme pourra-t-elle arriver à une indépendance intellectuelle et matérielle ? Sans doute par le travail et l’instruction ; En effet :

« la femme qui travaille a des charges doubles, aussi écrasantes les unes que les autres, lorsqu’elle ne travaille pas, elle peut assumer volontiers la tâche immense effectuée à l’ombre, pour la promotion de l’homme : Pour tout dire, affirme-t-elle, la réussite de chaque homme est assise sur un support féminin » (p.83, chap.17).

C’est, peut-être, ce qui a motivé la forte présence des personnages féminins dans l’œuvre. Les hommes sont relégués au second plan, hormis Modou ; Elle se contente seulement d’évoquer leur cupidité, leur hypocrisie, voire leur imposture, comme si elle cherchait à les affaiblir pour une humiliation à rebours qui sonnerait comme une vengeance. Il n’est plus question de céder à l’homme l’espace social, ni une autorité suprême ; la femme ne doit plus accepter de courber l’échine en acceptant en silence le pouvoir de l’homme qui la brime. Elle va même plus loin en rejetant toutes les mains d’hommes qui tentent de lui tendre une perche, même celle de Daouda qu’elle estime tant ; Elle a choisi pour apaiser son cœur et reprendre le cours de l’existence de se confier à une femme, son amie. Pourtant l’émancipation qu’elle prône n’est pas démesurée.

IV.        L’EMANCIPATION : une ambition mesurée chez Mariama Ba

Même si le texte de Mari            âma Bâ a eu le mérite de bousculer les mentalités et les consciences, par ses prises de position en faveur de la femme, il demeure clair qu’elle les exprime dans la mesure de certaines contraintes sociales et, même culturelles, acceptées et acceptables. Pour elle, s’émanciper, c’est d’abord prendre conscience de ce que la femme est, et doit être, avant ce qu’elle se fait. Naturellement, en se réalisant par la conquête de certaines libertés, elle doit tenir à l’équilibre de la société. Cela, Mariama Ba l’a fort heureusement compris ; Elle affirme par la voix de sa fille Daba :

« le pouvoir de décision restera longtemps encore aux mains des hommes (…) » (p.107, chap.22)

Ce n’est ni une résignation, encore moins un aveu d’impuissance de sa part, mais il s’agit plutôt de reconnaître, avec la force de l’humilité, la valeur de l’homme dans la société, pour mieux lui faire accepter l’émancipation de la femme, en faisant évoluer son esprit. Elle pose, en même temps, l’émancipation comme un problème de complémentarité de l’homme et de la femme, et non de confrontation :

« Je reste persuadé de l’inévitable complémentarité de l’homme et de la femme » (p.129, chap.28).

En mesurant les passions démesurées de certaines femmes qui cherchent à se libérer coûte que coûte de l’homme, Mariâma Bâ, contrairement à ce qu’on pourrait penser, conçoit l’émancipation non pas comme une exigence des temps modernes – car tout n’est pas recevable dans le modernisme – mais une évolution contrôlée des mentalités nécessaires à l’équilibre de la société. Pour cela, Ramatoulaye se confie à Aïssatou en ces termes :

« J’eus tout d’un coup peur des affluents du progrès (…) le modernisme ne peut donc être sans s’accompagner de la dégradation des mœurs » (p.112, chap.23).

La femme peut donc s’émanciper, assimiler les progrès du modernisme, se les approprier même, mais sans s’assimiler, encore moins se dissimiler et dissoudre ses propres valeurs dans le progrès. Voilà comment elle condamne la mauvaise image de l’émancipation importée de la mode occidentale :

« Je jugeais affreux le port du pantalon. (…). Le pantalon fait saillir les formes plantureuses de la négresse ; (…) Mais j’avais cédé à la ruée de cette mode qui ceignait et gênait au lieu de libérer » (p.112, chap.23)

 

A présent, permettez-moi de m’arrêter, sans conclure pour ne pas clore un débat que j’ai eu l’honneur d’introduire. Il me reste simplement à répondre à la question qui m’avait permis de suspendre l’analyse critique d’une si longue lettre, il y a deux ans : Mariama Bâ avait-elle cessé d’être femme en se faisant féministe ? Je peux en toute tranquillité dire NON !

 

Par THIERNO LY - Publié dans : littérature africaine - Communauté : discussions littéraires
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Jeudi 14 mai 2009

EX : « Au reste, le domaine de la poésie est illimité. Sous le monde réel, il existe un monde idéal, qui se montre resplendissant à l’œil de ceux que des méditations graves ont accoutumés à voir dans les choses plus que les choses » Victor HUGO (1802-1885), Préface des Odes (1822)

A la lumière de cette citation, dites comment par le jeu du langage le poète arrive-t-il à dépasser le réel, et mieux, le représenter.

I.                   LA COMPREHENSION DU SUJET

a.      La lecture – imprégnation

La démarche consiste à relever et expliciter les mots difficiles et importants du sujet. On peut aussi procéder à une analyse grammaticale du sujet, notamment en dégageant le thème et le prédicat.

Le thème = ce dont on parle = le domaine de la poésie

Le prédicat = ce qu’on en (de ce dont on parle) dit = « est limité » = Du réel à l’idéal

b.      La reformulation

Dans la définition qu’il propose, Victor HUGO montre que la poésie est une création imaginative et visionnaire qui dépasse la simple réalité.

Reformulation = la poésie vise l’idéal en dépassant la réalité.

NB : On ne reformule le sujet qu’on le juge assez long et répétitif. Il s’agit d’en simplifier sa compréhension

c.       L’étude de la consigne

Elle permet d’avoir une idée  précise  de la démarche à suivre en indiquant, par exemple, l’orientation (synthétique, critique ou comparative…) que la consigne implique.

Dans ce sujet, la consigne propose une démarche qui nécessite une approche critique dont l’objet est d’expliciter d’abord la pensée de Victor Hugo dans la thèse avant de la dépasser, la nuancer ou s’y opposer (l’option à choisir dépend du candidat) dans l’Antithèse.  Le mot langage précise le domaine dans lequel le candidat doit circonscrire sa réflexion.

CONCLUSION : Il ne s’agit plus donc de réfléchir sur un domaine illimité de la poésie mais sur :

La thèse : Comment le langage permet-il au poète d’accéder à l’idéal?

L’antithèse : En quoi le langage est-il uniquement un moyen de représentation du réel ?

d.      Le contexte du sujet

Il permet au candidat de pouvoir amener le sujet dans l’introduction.

Historique : cette définition est produite au 19ème siècle

Littéraire : réel = parnasse ; idéal = symbolisme, surnaturalisme, etc.

Il est aussi possible pour le candidat de développer des idées au-delà de ce contexte. Toujours est-il qu’il doit toujours rester fidèle au thème du sujet.

II.                LA RECHERCHE DES IDEES

  1. Dans la thèse :

Argument 1

Le jeu des mots ne sert pas uniquement dans la création poétique à transfigurer le langage, il permet au poète de sonder ce qui semble, à priori, inaccessible. Ainsi se sert-il des mots pour atteindre un monde idéal qui ne représente pas forcément ce qui transparaît des apparences du monde. Le langage peut alors donner à la poésie les moyens métaphysiques de dépasser le réel.

Exemples :

-          « Ce n'est pas l'art, mais une force divine qui leur inspire leurs vers ».

Platon s’adressant aux poètes

-          « Dieu dictait, j’écrivais »

Victor Hugo

Argument2 :

L’usage que les poètes font des mots est singulier. Il ne s’agit pas pour lui de révéler leur sens commun, celui que tout le monde connait et qui réfère à une réalité objective. Or, c’est par le biais du langage qu’il peut davantage s’élever, échapper à l’emprise des banalités de la réalité du monde ambiant.

Exemples 2:

-          « La poésie est l'ambition d'un discours qui soit chargé de plus de sens, et mêlé de plus de musique, que le langage ordinaire n'en porte et n'en peut porter ».

Paul Valéry (1871-1945)  Variété I et II

-          « Le poète débarrasse les mots des intentions d'autrui, (…), de telle manière qu'il perde leur lien avec certaines strates intentionnelles et certains contextes du langage. On ne doit pas sentir derrière les mots d'une œuvre poétique les images typiques et objectivées des genres (hormis le genre poétique lui-même), les visions du monde ».

Mikhaïl Bakhtine (1895-1975)  Esthétique et théorie du roman

Argument 3 :

Par le langage, le poète passe de l’ordinaire à l’extraordinaire, du banal au sublime. En effet, il fait de sorte que sa poésie soit un tissu de mots épurés à la fois de leurs consonances et de leurs significations communes et habituelles.

Exemples 3:

-           « Le poète, en composant des poèmes, use d'une langue ni vivante, ni morte, que peu de personnes parlent, que peu de personnes entendent ».

Jean Cocteau

-          “La médiocrité de notre univers ne dépend-elle pas essentiellement de notre pouvoir d’énonciation ? [...] Qu’est-ce qui me retient de brouiller l’ordre des mots, d’attenter de cette manière à l’existence toute apparente des choses ! [...]”

André Breton Point du jour (1924).

-          « Voilà le rôle de la poésie. Elle dévoile, dans toute la force du terme. Elle montre nues, sous une lumière qui secoue la torpeur, les choses surprenantes qui nous environnent et que nos sens enregistraient machinalement. »

Cocteau (1889-1963), Le Secret professionnel

Argument 4 :   

Le langage peut aussi aider le poète à créer une œuvre qui permet de rendre audibles les silences qui peuplent la nature et, par conséquent, de lier le réel à l’idéal. Par ce moyen, son œuvre peut-être le produit d’une ascension inconsciente, de la réalité à l’irréalité. En vérité, le langage est pour le poète le lien qui unit la matière et l’esprit. 

Exemple 4 :

-          « Quand un poète vous semble obscur, cherchez bien, et ne cherchez pas loin. Il n'y a d'obscur que la merveilleuse rencontre du corps et de l'idée, qui opère la résurrection du langage. »

Alain (1868-1951), Propos de littérature

-          «  Lorsque j'étais un poète entre les hommes, j'inventais ce vers qui n'avait ni rime ni mètre, Et je le définissais dans le secret de mon cœur cette fonction double et réciproque par laquelle l'homme absorbe le monde et restitue dans l'acte suprême de l'inspiration une parole intelligible. »

Paul Claudel (1868-1955), La Ville (2e version)

-          « La poésie doit être faite par tous. Non par un. Toutes les tours d'ivoire seront démolies, toutes les paroles seront sacrées et l'homme s'étant enfin accordé à la réalité qui est sienne, n'aura plus qu'à fermer les yeux pour que s'ouvrent les portes du merveilleux. »

Paul Éluard (1895-1952)

Argument 5 :

 Le langage, comme chez les poètes surréalistes, permet de dérégler les sens et de faire parler l’inconscient du poète. Il apparaît dès lors comme l’un des moyens les plus surs pour le poète de traduire de manière brute et automatique ses illuminations et ses profondes hallucinations. 

Exemple 5 :

-          « La création poétique est d’abord une violence faite au langage. Son premier acte est de déraciner les mots. Le poète les soustrait à leurs connexions et à leurs emplois habituels. »

Octavio Paz (1914-1998), L’Arc et la Lyre (1956)

-    « À l'intérieur de ce microcosme [le poème], une logique des mots s'impose qui n'a rien à voir avec la communication linguistique normale : elle crée un code spécial, un dialecte au sein du langage qui suscite chez le lecteur le dépaysement de la narration où les surréalistes voient l'essentiel de l'expérience poétique. »

M. Riffaterre (1924-2006), La Production du texte (1979)

2.  Dans l’antithèse :

Contre argument 1 :

Pour certains le poète n’use pas toujours du langage pour atteindre un idéal ou le monde irréel, mais bien pour représenter de manière objective les manifestations concrètes du réel. Il peut ne pas chercher exclusivement dans le mot une signification particulière, mais un simple moyen décoratif dont le signifiant représenterait les beautés concrètes de l’univers.

Contre-exemple 1 :

-          « De la musique avant toute chose / Et pour cela préfère l'Impair / Plus vague et plus soluble dans l'air / Sans rien en lui qui pèse ou qui pose. »

Verlaine (1844-1896), Jadis et naguère, « Art poétique »

-          « Les poètes sont des hommes qui refusent d'utiliser le langage. »

Sartre (1905-1980), Qu’est-ce que la littérature ?

Contre argument 2 :

Le langage a aussi une fonction esthétique dans la création poétique en permettant au poète, à l’image d’un peintre, de renouveler les beautés de la nature. Il ne s’agit donc plus, pour lui, de représenter ce qui se cache sous le réel mais justement de renouveler voir d’embellir ses apparences. 

Contre exemple 2 :

-          « Le poète, souvent comparé à un sculpteur, doit transformer, une matière difficile, le langage, en beauté, grâce à un patient labeur. Ce qui prime, ce n'est donc pas l'inspiration, mais le travail sur la forme. »

LAURENT ENET

Contre Argument 3 :

Par le langage le poète peut chercher l'équilibre des formes. Or, comme le soutiennent les parnassiens, celles-ci constituent l’aboutissement de tout poème. Le culte de la beauté fait que le poète use d’un langage technique dépouillé de toutes imperfections.

Contre Exemple 3

-          La poésie doit être le miroir terrestre de la Divinité, et réfléchir, par les couleurs, les sons et les rythmes, toutes les beautés de l'univers.

Madame de Staël (1766-1817), De l’Allemagne (1810) 

 

Contre Argument 4 :

Le langage n’arrive pas toujours par le jeu des mots à représenter toutes les visions du poète. Chez les surréalistes, par exemple, l’image est plus prompte à représenter l’expression intérieure du poète, le fruit de son inconscient, que le langage lui-même.

Contre Exemple 4 :

-          « L'image réconcilie les contraires, mais cette réconciliation ne peut être expliquée par des mots - sinon ceux de l'image, qui ont cessé d'être des mots. L'image est ainsi un recours désespéré contre le silence qui nous envahit chaque fois que nous tentons d'exprimer la terrible expérience de ce qui nous entoure et de nous-mêmes.»

Octavio Paz

 

 

Par THIERNO LY - Publié dans : exercices littéraires
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Samedi 9 mai 2009

El Desdichado (le déshérité)

Je suis le Ténébreux, - le Veuf, - l’Inconsolé,

Le Prince d’Aquitaine à la Tour abolie :

Ma seule Étoile est morte, - et mon luth constellé

Porte le Soleil noir de la Mélancolie. [2]

 

Dans la nuit du Tombeau, Toi qui m’as consolé,

Rends-moi le Pausilippe et la mer d’Italie, [3]

La fleur qui plaisait tant à mon coeur désolé,

Et la treille où le Pampre à la Rose s’allie. [4]

 

Suis-je Amour ou Phébus ?... Lusignan ou Biron ? [5]

Mon front est rouge encor du baiser de la Reine ;

J’ai rêvé dans la Grotte où nage la sirène...  [6]

 

Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron : [7]

Modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée

Les soupirs de la Sainte et les cris de la Fée.

Gérard de Nerval, Chimères, 1854

 

Le mythe d’Orphée : la passion de l’amour d’Eurydice

Rappelons brièvement le mythe d’Orphée, plus précisément son histoire d’amour avec EURYDICE que Nerval évoque comme par similitude à son expérience propre. En effet, au retour de son voyage, Orphée, attiré par sa voix touchante, désire présider à son union avec Eurydice. Malheureusement Eurydice, environnée de nymphes, jouait dans la prairie émaillée de fleurs, quand survient la poursuite indiscrète du berger. Aristée la sépara de ses compagnes. En fuyant, elle heurte la tête d’un serpent venimeux qui lui donne la mort. Désespéré  d’une perte si sensible, le jour même de ses noces, le chantre de Thrace lance sa plainte jusqu’au ciel en invoquant les Dieux. Ceux-ci restent sourds à sa voix. Un suprême espoir  lui conseille d’implorer le farouche Pluton qui commande au peuple décoloré des ombres. Armé de sa seule Jyre, il descend par le Ténare sur les rives du Styx. A ses premiers accords plaintifs, tous, comme ceux de la terre, subissent son magistral ascendant : Cerbère et ses trois gueules observe instantanément un silence contraint ; les Erinnyes arrêtent le sifflement de leurs cheveux vipérine ; Ixion cessent de mouvoir sa roue ; Sisyphe s’assoit sur son rocher ; les Danaïdes déposent leurs urnes. Orphée a subjugué le peuple des enfers, il se jette aux pieds du trône où Pluton et Proserpine règnent : « Ô puissantes divinités, gémit-il, j’ai perdu mon Eurydice ! Exaucer  ma prière ; rendez-la moi pour quelques temps encore ou gardez moi près d’elle ; Vous jouirez ainsi de notre double trépas. ».Proserpine intercède en faveur du SUPPLIANT. Elle obtient que Eurydice revienne sur terre compléter la mesure ordinaire des années lui restant à vivre. Elle sera rendue à Orphée qui l’emmènera avec lui, mais ne devra pas la regarder avant de traverser le sombre empire. Eurydice apparaît, avance d’un pas ralenti par sa blessure. Elle approche ; Orphée lui prend la main et, détournant la tête, presse l’adorée sur son cœur. Dans le sentier étroit et rocailleux qui les conduit sur terre un court espace reste à franchir. L’endroit est en pente, les pierres inégales et arrondies, la marche hésitante et difficile. Eurydice au pied endolori fait un faux pas ; Orphée se retourne pour la soutenir. Il l’a regardée ! A-t-il seulement pu l’entrevoir qu’il ne perçoit déjà plus qu’une vague apparence soudainement évanouie dans la nuit souterraine. La douleur d’Orphée n’a plus de bornes. Une seconde fois son Eurydice lui est ravie ; pour toujours ! Il se désole ; il clame sa plainte à tous les échos ! Ses gémissements attirent les Bacchantes. Il les repousse, ne répétant qu’un seul nom : Eurydice ! Eurydice ! J’ai perdu mon Eurydice ! Les Nymphes de Bacchus, outrées de cette dédaigneuse indifférence à leur égard, poussent des hurlements effroyables, brandissent leurs  thyrses, en frappant Orphée et lui lacèrent le corps. Les Muses qu’il a si bien servies, le prennent en pitié et lui donnent une sépulture au pied de l’Olympe. Sa tête et sa Lyre, qui avaient été abandonnées au gré des flots sont recueillies par leurs soins et religieusement conservées dans l’île de Lesbos.

Ainsi, à l’image d’Orphée, Gérard de Nerval éploré, après avoir perdu sa bien aimée actrice Jenny Colon, morte en 1842, donne un nouvel essor à ses rêves mystiques. Aurélie ou Aurélia, comme il l’appelle dans certains de ses poèmes va devenir pour lui une créature Céleste (« la sainte ») qu’il compare ainsi à la vierge Marie, et qu’il pleure dans « El Desdichado ». Un sonnet plaintif où il supplie et prie le ciel, inspiré par la croyance à la métempsycose (réincarnation des âmes), afin de la retrouver. Se confondant à la fois à la lumière de la vie et aux ténèbres de la mort, le poète valse entre la consolation et l’inconsolation, visité tantôt par « l’angoisse et le désespoir », tantôt par la radieuse vision du salut obtenu, grâce à la médiation de la femme aimée et, qui semble préfiguré par les souvenirs de bonheur vécus avec la femme que le poète évoque au début du deuxième quatrain de « El Desdichado ».


Le lexique :

 -  « desdichado » : mot espagnol dérivé de « dicha » (bonheur), signifie « malheureux ». Dans le cas du poème de Nerval = « le Déshérité ».

-  Mélancolie : Le M majuscule tend à penser que c’est une référence à un tableau de Dürer

-  Le Pausilippe : En italien Posillipo = Colline de Naples

-  Pampre : Rameau de vigne

-  Phébus ou Phoebus : Nom grec latinisé d’Apollon

- Lusignan : Seigneur du Poitou qui fut aimé de la fée Mélusine, et dont les descendants devinrent rois de Chypre

- Biron : Compagnon d’armes de Henri IV, mort décapité, que Nerval se figure comme le héros d’une histoire d’amour

-  La Grotte : C’est la grotte des sirènes, à Tivoli, en Italie

 -  L’Acheron : Fleuve des enfers

1-      Le thème Général :

Ce poème se traduit par les inquiétudes du poète sur son propre sort et ses sentiments à l’égard d’une femme absente et inaccessible.

2-      Les inquiétudes du poète

a) La quête d’une identité : les indices syntaxiques

- La première personne singulière « je » laisse penser à une perspective introspective. En effet en se faisant sujet du verbe être au présent, Nerval se donne quatre attributs de manque (ténébreux, veuf, inconsolé, Prince d’Aquitaines). De même, le « je » ou le poète, sujet des verbes d’action au passé composé, c'est-à-dire d’un temps accompli, comme « rêvé », « traversé » donne à penser que Gérard de Nerval s’inscrit dans la dynamique d’un mouvement virtuel qui ne s’amorce que dans son inconscient ; il est dans une sorte d’évasion et de rêve qui lui permettent de chercher une pseudo consolation.

- Les premières personnes compléments d’objet direct ou indirect, m’ (toi qui m’as consolé…) et moi (rends-moi le Pausilippe…), expliquent mieux l’introspection du poète qui porte son action sur lui-même.

En résumé, en tant que Sujet (Je), il agit sur lui-même (m’, moi) en tant qu’objet direct et indirect.

- Les temps verbaux : Le présent des verbes (« suis », « est », « Porte », « est », etc. ) explique et accentue davantage la souffrance du poète en l’actualisant ainsi ; l’impératif (Rends-moi) est une forme de supplication du poète faite à la femme inaccessible pour d’improbables retrouvailles ; les passé composé (« as consolé », « ai rêvé », « ai (…) traversé ») renvoie à la nostalgie et le désir de revivre des moments de bonheur avec la femme aimée, même si c’est dans le rêve ; L’imparfait ( « plaisait »), le seul du texte, semble être une expression des regrets du poète qui, plongé dans ses souvenirs d’amoureux, semble verser dans la nostalgie des temps et des lieux vécus avec la femme.

- les formes interrogatives directes « suis-je » traduisent les inconstances qui habitent le poète à la quête d’une identité fugitive, par allusion à des références historiques ou mythiques : « Phébus », « Lusignan », « Biron » et « Orphée ».

Conclusion : Le poète se cherche parmi plusieurs identités diversement exprimées : soit par le  manque, soit par l’inconstance ou l’instabilité sentimentale.

b) La quête d’une consolation : Les indices stylistiques

- Les métonymies  (« mon cœur » = sentiments, « mon front » = la mémoire, plus précisément le souvenir), les métaphores de la femme (« étoile », « la sirène », « la fée », etc.,), et celles de l’amour (« la fleur », « la rose », « luth », etc.), .justifient l’idée que le poète est dans un manque et s’interroge sur son avenir sentimental qui laisse entrevoir la mélancolie.

- les comparaisons faites à des références historiques et mythiques comme « Lusignan », « Biron », « Orphée », permettent au poète de s’affirmer comme un amant perdu et profondément éploré qui souffre de la perte irréversible de la femme aimée mais, qui tente, malgré tout, de franchir les limites du possible à l’image des références historiques évoquées ci-dessus, et des allusions à l’au-delà de la vie : « dans la nuit du tombeau », « la grotte », « l'Achéron », « Ténébreux ». Le poète tente vainement de conjurer la mort et de se forger une vraie consolation, même au comble du rêve délirant.

- le paradoxisme « Soleil noir » permet au poète de manifester ses contradictions sentimentales.

LES INDICES LEXICAUX ; les champs lexicaux

-Les figures féminines : « Étoile », « Reine », « sirène », « Sainte », « Fée » = Sublimation de la femme perdue, comparée à des modèles symboliques de la femme qui s’opposent ; Si, par exemple, la « reine » incarne une générosité naturelle, légendaire comme d’une épouse accessible, la « sirène » et la « fée » sont des figures inaccessibles. C’est comme si le poète laisser cohabiter dans les deux tercets une symétrie de l’espoir et du désespoir.

-  La nature : « Soleil », « nuit », « Pausilippe », « me »r, « fleur », « treille », « Pampre », « Rose », « Grotte » = exaltation lyrique qui traduit une volonté du poète de combler sa solitude dans l’évocation d’une nature vivante où tout est communion et unité : « Et la treille où le Pampre à la Rose s’allie. ».

Le manque ou la douleur : « Veuf », « Inconsolé », « abolie », « morte », « Mélancolie », etc.= Souffrance

CONCLUSION

Ainsi La Nostalgie et la quête d’une identité propre sont deux caractéristiques fondamentales de la poésie romantique, ainsi que la convoitise de la femme aimée et inaccessible la source d’une introspection douloureuse et mélancolique.

 

 

Par THIERNO LY - Publié dans : Poésie française
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Vendredi 8 mai 2009

I.                   Essai de définition

            La tâche qui consiste à définir la poésie est une entreprise à la fois difficile et redoutable. En vérité, le terme « poésie » est un vaste champ polysémique dont l’étude requiert la maîtrise de certains rapports qui sous-tendent toute création et, plus particulièrement la création poétique ; Il s’agit des rapports étymologiques, langagiers, esthétiques, musicaux, voire métaphysiques.

  1. LES RAPPORTS ETYMOLOGIQUES

            A l’origine, le mot « poésie » émane d’un registre technique du langage grec; en effet, le verbe « Poiein », qui lui donne son premier sens, signifiait « fabriquer » ou « produire ». Pour autant, la poésie ne se résume pas à une création technique, mais elle est d’abord un art du langage qui permet au poète, par sa créativité, de représenter intuitivement les beautés réelles qui l’environnent.

            Dans la mythologie grecque, la poésie relève du mythe des muses qui transmettent, par l’intermédiaire de CALLIOPE (muse de la poésie épique), à Orphée le pouvoir magique de soumettre par sa Lyre et sa musique mystique de sa cithare toutes les créatures de la nature. La poésie devient alors une musique sublime et magique qui rétablit l’harmonie entre les choses et les êtres, le visible et l’invisible. A ce sujet, Daniel Vaillant dans La poésie : Initiation aux méthodes d’analyse des textes poétiques, affirme : « Orphée donne au poète trois de ses attributs traditionnels : la puissance magique, l’aptitude à ressentir et à exprimer les sentiments les plus intimes (notamment l’amour), et la solitude maudite ».

            Dans sa Poétique, Aristote (4ème siècle avt JC) pense que la poésie repose sur l’art de la mimèsis. Cependant, à l’imitation Aristote convient qu’il faut ajouter le rythme qui relève de la nature humaine ; Il affirme : « l’instinct d’imitation étant naturel en nous ainsi la mélodie et le rythme (car il est évident que les mètres ne sont que des parties des rythmes) dans le principe ceux qui étaient le mieux doués à cet égard firent petit à petit des progrès et la poésie naquit de leur improvisation ». ce qui fit du langage le lien entre les choses et les êtres, celui qui rompt l’incommunicabilité de l’univers. Par le jeu du langage , du signifiant et des signifiés, la poésie dévoile et révèle les mystères du monde.

  1. POESIE ET LANGAGE

            La poésie nécessite l’usage d’un langage peu banal, voire supérieur; car de l’idée du philosophe Alain, le langage unit «le corps à l’idée» dont la sublime rencontre est pour le poète une merveilleuse source d’inspiration. C’est que le langage confère à la poésie sa beauté, par les sonorités des signifiants et, aussi, par la polysémie des signifiés. Reprenant une idée de Ronsard, Daniel Vaillant explique : «la beauté du langage choisi représente au poème ce qu’une bague précieuse est à la main d’un seigneur». C’est donc le langage, par sa richesse, qui éclaire les points obscurs de la création poétique; dans son Art poétique (1674), Boileau résume la fonction médiatrice du langage en deux vers: «Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement / Et les mots pour le dire arrive aisément». le poète est donc l’artiste qui rend audible l’usage du langage qui fait renaître et sortir le langage de sa banalité quotidienne. Le mot ou le signe qui est le constituant fondamental du langage réfère à une réalité concrète dont le poète s’inspire pour transfigurer ou transformer le langage en réalités abstraites. C’est ainsi que Shelley dans Défense de la poésie, dit: «Parce que le langage est lui-même de la poésie, être poète, c’est saisir le vrai et le beau, en un mot le lien qui existe dans la relation établie d’abord entre l’existence et la perception, puis entre la perception et l’expression». Paul Valery , lui, ne pense pas le contraire quand il dit que le poète « boit aux sources du langage»

  1. POESIE ET MUSIQUE

            L’idée que la poésie est un chant relève d’un dogme primitif qui voudrait qu'elle fût cette extraordinaire musique qui éveilla le monde. En effet, comme le préconisait Victor Hugo : «la première parole n’est qu’un Hymne»; de même, Stéphane Mallarmé soutiendra : «(…) la poésie, proche l’idée , est Musique, par excellence» dans quant au livre, 1885. Il faut noter que la musique poétique repose sur le rythme qui dépend de «la parole» et de la transcription langagière des silences, des sonorités, des vibrations et, des souffles des êtres et des choses de la nature. En réalité, la musique donne à la poésie une dimension surnaturelle (cf: le surnaturalisme baudelairien) et supérieure; «Car, ce n’est pas de sonorités élémentaires  par les cuivres, les cordes, les bois, indéniablement mais de l’intellectuelle parole (…) que doit résulter en tant que l’ensemble des rapports existant dans tout, la musique », ajoute Stéphane Mallarmé (Crise de vers, 1896). La musique est donc pour la poésie une expression  métaphorique de sonorités d’harmonies et de mélodies qui donnent à la création poétique la possibilité de représenter les vibrations de la Nature, le souffle de nos cœurs, ainsi que le silence de l’univers; Elle permet ainsi au poète  d’entendre l’inaudible. Néanmoins, on ne peut mieux comprendre, ni saisir la musique qu’à travers les sonorités que nous offre l’usage mélodique et harmonique des mots; d’où l’importance de l’étude de la versification.

  1. POESIE ET VERSIFICATION

            Pour mieux comprendre la relation entre la poésie et la versification, il est important de connaître certaines notions de base qui relèvent de la versification et fondent la poétique d’un texte.


 

  1. LE VERS: il est déterminé par le nombre de syllabes qui en constituent le mètre.

Ex1:   On – cher – chait – un – guer – rier, - tu – ne – fus - qu’un – bou - cher   

             1     2          3        4       5        6       7    8      9        10      11     12

           Ma – gloi - re est – de – chan – ter – le – char – me – de - l’ab – sen - te

             1       2        3         4       5        6      7       8        9    10    11      12     0

                                                                      Léopold Sédar Senghor

            Ces vers composés de 12 syllabes sont dits alexandrin ou Dodécasyllabe

            Remarque: Dans le décompte des syllabes, chaque voyelle prononcée distinctement est considérée comme syllabe, excepté le « e » muet, au contact d’une voyelle ou d’un « h » aspiré et en finale de vers, qui n’est pas décompté comme syllabe.

Ex2 : En – sai - son – sè - che, - tels – des – a – ca – ci - as

           1     2      3      4     5        6        7     8     9    10  11

          J’ai - mé - moi - re - de - Lan - za - le - trou - ba - dour

           1      2      3        4    5       6     7    8       9     10    11 
 Ces vers composés de 11 syllabes sont dits Hendécasyllabes

Ex3 : Je – pen – se  à – toi – Prin – ces – se – de – bel - borg

           1    2         3        4         5       6      7     8     9      10

          Tu – fleu – ri – ras – au – jar – din – de – mon - cœur

            1      2      3      4     5      6      7      8        9      10

                                     Léopold Sédar Senghor
  Ces vers composés de 10 syllabes sont dits Décasyllabes

Ex4 : Sor – ci – er – qui – di – ra – la – vic – toi - re

            1       2     3       4       5      6     7       8       9      0

          Dia – lo – gue – à – u – ne – lieue - d’hon - neur

            1       2       3       4     5     6        7           8          9

Ces vers composés de 9 syllabes sont dits Ennéasyllabes

Ex5 : Com - ment?- Pas – un – mot – de – re - gret

             1         2          3        4        5         6     7      8

          Je - n’ai – ha - ï – que - l’op – pres - sion

           1      2        3    4       5       6          7        8

Ces vers composés de 8 syllabes sont dits Octosyllabes

          REMARQUE : lorsque l’unité métrique (nombre de syllabes dans le vers) du vers est brisée par le prolongement du souffle poétique, notamment la césure finale au-delà de douze syllabes, on parle de versets.

Ex1 : De – gran – des – pau – mes – a – ve – nan – tes - m’ou – vrent – les – voies - du

           1      2        3       4        5      6    7      8       9       10         11       12     13     14

          Son – ge in – sa – tia - ble

           15     16         17    18   0

                                             Saint-John Perse, « Amers », 1957

Ex2 :  Je-vo-yais-dans-un-son-ge-tous-les-pays-aux-coins

          1   2    3      4     5    6   7     8   9    10    11    12

           De - l’ho - ri- zon – sou – mis – à - la- rè – gle  à - l’é - quer – re et- au- com - pas

          13     14    15   16     17     18    19  20 21     22       23    24      25      26   27     28
                                             Léopold Sédar Senghor, Chaka

  1. Les particularités dans le décompte du vers 

            Pour bien maîtriser le décompte du vers il est important de tenir compte du cas du « e » muet ou atone, placé entre une voyelle et une consonne, et celui de diérèse ou synérèse.

ü  le « e » muet ou atone

            Lorsque le « e » muet ou atone est placé entre une voyelle et une consonne, il est élidé et ne compte pas comme une syllabe puisqu’il n’est pas prononcé.

  Ex :   il – es – sai e - ra

            1    2      3     0    4 

 

ü  la diérèse et la synérèse

            Lorsque deux voyelles contiguës ou diphtongue sont prononcées distinctement et compte pour deux syllabes pour le respect de l’unité métrique de la strophe, on parle de diérèse; Lorsque, au contraire, elles sont prononcées en une seule émission de voix, on parle de Synérèse.

  Ex :   Et – pu – is - que – vous – vo - yez – mon – â - me – tout – en – ti – ère   (Synérèse)

            1         2         3        4        5      6        7       8    9      10       11     12       0

           Sei - gneur, - ne – per – dez - plus – me – na – ce – ni – pri – è – re      (Diérèse)

             1       2        3      4       5       6       7       8      9    10   11   12    0

 

  1. Les strophes

            C'est un ensemble de deux ou plusieurs vers séparés des autres par un espace blanc et partageant la même idée. Les principales strophes sont : le distique (deux vers), le tercet (trois vers), le quatrain ( quatre vers), le quintil ( cinq vers), le sizain (six vers), le septain (sept vers), l'Octain (huit vers), le Neuvain (neuf vers), le dizain (dix vers).

  1. LA RIME

            Elle peut être définie comme le retour de sonorités finales de deux ou plusieurs vers; On peut même dire qu’elle est le retour à la fin de deux ou plusieurs vers d’un même phonème ou plus.

 Ex : bu et lu, placé à la fin de deux vers distincts ont en commun le phonème [y] qui peut en constituer une rime.

         Remarque: Certains critiques littéraires pensent que le retour du même son consonantique ne peut pas  constituer une rime.

Ex : Balle et Bulle, ayant en commun le son consonantique [l], ne peuvent pas rimer.

            Une rime se distingue par son genre, sa qualité et sa disposition :

ü  Le genre de la rime

Lorsqu’une rime se termine par un  e  muet, on dit qu’elle féminine, dans le cas contraire on parle de rime masculine.

ü  La qualité de la rime

Ø  Une rime est dite pauvre lorsqu’elle n’est composée que d’un seul son vocalique.

Ø  Une rime est dite suffisante, lorsqu’elle est composée de deux sons

Ø  une rime est dite riche lorsqu'elle contient trois sons et plus

Remarque: Certains parlent de rime plus que riche lorsque qu'elle contient plus de trois sons. 

ü  La disposition des rimes

            Les rimes sont disposées de trois manières:

u  Elles sont dites plates ou suivies lorsqu'elles sont disposées comme suit: AA/BB

u  Elles sont dites embrassées lorsqu'elles sont disposées comme suit : ABBA/ABBA

u  Elles sont dites croisées lorsqu'elles sont disposées comme suit : ABAB/ABAB

5. Poésie et rythme

            Le rythme est généralement défini comme le retour à intervalle régulier de l'accent tonique; Or, chaque accent tonique du groupe grammatical correspond à une coupe syllabique à l'intérieur du vers; d'où la notion de rythme métrique.

            a. Rythme et mètre

            lorsque le vers compte plus de 8 syllabes; il peut être divisé par une coupe métrique qu'on appelle Césure.

            Ex: L'alexandrin binaire

   Ma – gloi -  re est -  de – chan – ter  //  la – beau – té – de – l'ab – sen - te 

     1        2          3         4        5       6   +  7      8        9    10    11     12     0

                     HEMISTICHE            Césure                HEMISTICHE

            Commentaires: Dans cet alexandrin de Senghor, composé à la manière des classiques, l'accent tonique d'intensité porte sur la dernière syllabe du verbe chanter et celle du vers. Le vers est ainsi divisé en deux parties égales par la Césure ; chaque partie est appelée Hémistiche. On parle alors de rythme binaire.

Ex : La césure dans le décasyllabe

è  Le rythme majeur

Le – vent – se – lè - ve!... / Il – faut – ten – ter – de – vi - vre  (Paul Valery)

 1      2        3      4    0          5     6       7      8       9     10   0

            4                     +                           6                         

è  Le rythme mineur

            Et – l'a – mer – tu - me est – dou – ce, // et – l'es – prit - clair   (Paul Valery)

            1      2       3       4         5          6      0     7     8       9       10     

                           6                                          +             4

è  Le rythme médiane

J'ai – dit – à – mon - coeur ,  // à – mon – fai – ble - coeur   (Alfred de Musset)

1       2       3      4       5           6     7         8       9      10

             5                           +                5

Nb : On peut aussi parler de rythme binaire

è  L'enjambement

            Lorsqu'un groupe grammatical déborde l'unité métrique d'un vers ou d'un hémistiche, on parle d'enjambement.

                          EX1: L’enjambement final

Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant

D'une femme inconnue, et que j'aime, et qui m'aime  (Paul Verlaine)

                           EX2:   L'enjambement interne

(...) Si que, pour arracher // à mon frère la vie, (...)

                                       Césure

è  Les types d'enjambement: le rejet et le contre rejet

            Lorsque dans un enjambement la plus petite partie du groupe grammatical déborde le vers on parle de Rejet. Par contre, s'il s'agit de la grande partie de l'unité grammaticale on parle de Contre Rejet

EX1 :     Le Rejet

            Qu'à tire – d'aile elles fuient les chaleurs de nos querelles

Intestines

EX2: Le contre rejet

                        Douces colonnes, aux

                        Chapeaux garnis de jour    (Paul Valery)

 

            REMARQUE : Au 19ème siècle, certains poètes, notamment romantiques et symbolistes, vont bouleverser le rythme binaire de l'alexandrin en créant des rythmes particuliers ou en décalant la césure.

EX1:  Le trimètre : quand l'alexandrin est divisé en trois coupes égales

Sa – brez – le - droit, - sa – brez – l'hon - neur, - sa -brez – la – loi

 1      2        3      4       5      6          7         8       9   10     11   12

            4                  +                    4                +             4

 

je – fais – sou - vent - ce – rê - ve é – tran - ge et – pé – né - trant  (Victor Hugo)

 1     2        3       4       5     6      7        8         9        10    11    12

                4              +               4                 +                 4

EX2 : Le décalage de la césure : elle ne divis pas l'alexandrin en deux parties égales (les symbolistes).

Ja – mais – nous – ne – tra – vail – le – rons, - Ô – flots – de – feux (Rimbaud)

 1       2          3      4      5       6      7       8       9      10     11    12

                                 8                                  +                4

b.  Rythme et mètre

            Le rythme peut, au delà du mètre, être déterminé par l'accent d'intensité qui porte sur la dernière syllabe du noyau du groupe grammatical ou sur l'avant dernière syllabe si le noyau  du groupe grammatical se termine par un « e » muet. Chaque accent tonique correspond à une pause légère qu'on appelle souffle ou coupe, ou forte qu'on appelle Césure.

EX1: Le rythme symétrique

Pleu – rez, -/ doux – al – cy – ons, -// Ô - vous, -/oi – seaux – sa - crés// (Chénier)

                  1        2         3      4     5       6    //    7        8     9       10      11   12

        2         +                 4            //        2         +                 4

 

EX2 :  Le tétramètre

Ah! - Tout – doux, - / lais - sez – moi, // -  de – grâ – ce,/ -  res – pi – rer / 
  1         2          3     /   4        5       6    /     7      8      9 /     10    11   12 /

Nb: Ce vers peut aussi être considéré comme un rythme binaire dans le cas où on le lit en marquant uniquement une pause à la sixième syllabe.

par Thierno Ly

Professeur de lettres modernes au Lyc ée Cheikh Omar Foutiyou Tall de Saint-Louis

Doctorant à l'Université Gaston Berger de Saint-Louis

Par THIERNO LY - Publié dans : littérature française :"
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Jeudi 7 mai 2009

II.    Évolution de la poésie: de la renaissance au surréalisme

            Avant l'avènement de la renaissance la poésie a connu une évolution particulière, notamment au moyen âge, qu'il est important de rappeler.

1. l'art poétique avant la renaissance

            Déjà dans l'antiquité gréco-latine, précisément au 6ème siècle avant JC, quelques 27000 vers épiques qui composent l'Iliade (histoire de la guerre de troie  autour du personnage d'Achille) et l'Odyssée (le retour périlleux d'Ulysse à la conquête de la toison) sont attribués à Homère.

            Au 8ème siècle, le poète Hésiode réunissait à travers la théogonie la généalogie des dieux qui explique l'origine du monde. La poésie devient, après ces siècles, lyrique, à travers des vers élégiaques et satiriques, notamment ceux qui  composent les odes de Pindare; avec Sophocle et Euripide se développait la poésie tragique et dramatique, pendant que Aristophane composait des vers comiques. Ensuite, la poésie fut structurée en quatre catégories: épique, didactique, lyrique, et dramatique.

            Les poètes latins allaient davantage promouvoir la poésie satirique, épique et lyrique, à travers Virgile qui avait su élever le style, et Horace le simplifier avec sa poésie mineure faite d'épîtres et de satire.

            Au moyen âge, la poésie légère et mondaine se distingue par sa musique et sa déclamation interprétée par des jongleurs. Avec les troubadours, elle célébrait l'amour qui influencera les premiers poètes de la renaissance.

2.      La poésie de la renaissance

                        a. les principes de l'art poétique au 16ème siècle

            Portant encore quelques empreintes de la poésie du moyen âge, elle se distingue surtout par l'imitation des formes poétiques gréco-latines, notamment l'Ode de Pindare et le sonnet de Plutarque. A cela s'ajoute le renouvellement et le perfectionnement de la langue française; Ce qui favorise une prolixité verbale excessive et variée qui se fonde sur un art poétique prônant la rigueur de la démarche et la fécondité des idées.

            La première école poétique est formée par Clément Marot qui agite l'idée d'un art poétique basé sur la simplicité et la courtoisie du langage. Sa poésie reste encore limitée à la cour et cherchait le raffinement, le plaisir, la discrétion dans le langage. Cette époque marotique garde encore les formes poétiques du moyen âge telles que la ballade, le rondeau, et celles imitées des anciens gréco-latins comme le sonnet (voire les formes poétiques fixes) dont on dit qu'il est le précurseur au 16ème siècle. Cependant, le caractère médiéval, frivole, et parfois courtois de la poésie fait que sont art poétique est qualifié de mineur.

            Arrive ensuite la génération Lyonnaise, composée de Maurice Scève, Louise Labbé, etc., et qui progressivement va promouvoir l'abandon des formes poétiques du moyen âge. Elle sert de transition vers la pléiade qui permit de renouveler l'art poétique au 16ème Siècle.      Dans l'histoire de la littérature, la Pléiade est le nom donné à un groupe de sept poètes que sont  Pierre de Ronsard, Joachim Du Bellay, Rémi Belleau, Etienne Jodelle, Jean Antoine de Baîf, Pontus de Thiard ou Thyard, Jacques Peletiers du Mans qui sera remplacé, à son décès, par Jean Dinemandi dit Dorat; Mais avant de s'appeler la Pléiade, ce groupe de génies de la langue française s'appelait la Brigade lorsqu'elle fut fondée au collège Coqueret que dirigeait Jean Dinemandi dit Dorat. Dans leur art poétique, ils se fixent trois règles: le renouvellement de la poésie, l'abandon des formes poétiques médiévales, et l'imitation des anciens gréco-latins. Ils introduisent aussi dans l'art poétique la notion de beauté et d'embellissement dont leurs prédécesseurs ne se souciaient point. Cette conception esthétique de l'art poétique les poussa à renouveler la langue française en l'enrichissant de mots nouveaux.

            b. Les formes poétiques fixes au 16ème siècle

            Il y a plusieurs formes poétiques fixes dont les principales sont:

ü  Le rondeau: forme poétique du moyen âge, il est construit sur trois strophes avec un refrain repris d'une strophe à une autre.

ü  La ballade: elle est construite sur trois strophes dont le nombre de vers dépend du nombre de syllabes de chaque vers.

ü  Le pantoum: c'est un poème formé de quatre quatrains, caractérisé par des rimes croisées. Il est construit de telle sorte que le deuxième et le quatrième vers d'une strophe  forment le premier et le troisième vers de la strophe suivante.

ü  L'ode: c'est une forme poétique construite sur un nombre indéterminé de strophes isométriques.

ü  Le sonnet: Principale forme poétique du seixième siècle, le sonnet est un poème de quatorze vers répartis en deux quatrains et deux tercets dont les rimes sont disposées comme suit :

            ABBA/ABBA/CCD/EED OU CCD/EDE  = SONNET RÉGULIER

            ABAB/ABAB/  CCD/EED OU CCD/EDE = SONNET IRRÉGULIER           

3.      La poésie classique

            Maîtres à penser de l'art poétique du 17ème siècle, Boileau et Malherbe définissent les règles fondamentales de la poésie classique en marquant leur différence avec l'époque de la renaissance, notamment chez Boileau qui dans l'Art poétique (1674), formule la critique suivante : «Ronsard qui le (Marot) suivit (...) brouilla les pistes, fit un art à sa mode, (...) vit dans l'âge suivant, par un retour grotesque tomber de ses grands mots le faste pédantesque» (cité par Daniel Vaillant dans La poésie, imitation aux méthodes d'analyse des textes poétiques); Malherbe, quant à lui, préconise l'épuration du caractère trivial du langage poétique et condamne la préciosité excessive des poètes de la pléiade, ainsi que le jeu verbal essentiellement dominé par la première personne singulière. Au plan thématique, la poésie s'oriente de plus en plus vers l'idéalisme, la métaphysique (Pascal et Bossuet), le burlesque (Molière), le tragique (Corneille et Racine), le mondain (cf. Les fables de la Fontaine). Cette poésie garde encore un héritage formel, fondé sur l'imitation des anciens gréco-latins, notamment l'écriture en Alexandrin, malgré quelques différences d'appréciation sur la notion de rime, de souffle et d'enjambement qui relèvent désormais de la maîtrise de la syntaxe. Car l'enjambement étant interdit dans l'art poétique classique, le groupe rythmique correspond désormais au groupe syntaxique. Les formes fixes les plus prisées sont l'Ode que Boileau définit comme suit: « l'ode, (...) élevant son vol ambitieux, entretient dans ses vers commerce avec les dieux »; Et l'Ode héroîque qui, de l'idée de MALHERBE exalte les hauts faits guerriers des personnages historiques.

4.      La poésie du 18ème siècle

            Communément appelé siècle des lumières par l'esprit philosophique, académique et critique qui le caractérisait, le dix huitième siècle ne se distingue pas trop dans l'art poétique. En effet, les velléités de Voltaire de susciter la verve héroïque et épique, dans Henriade ne connaissent pas une grande diffusion, même si Dznis Diderot tente de promouvoir la prose philosophique qui tourne à l'expression dramatique de la sensibilité humaine (cf. De la poésie dramatique, 1759). D'autres poètes comme André Chénier, rapportent l'inspiration poétique à la science (cf. Fontanes rime Un Essai sur l'astronomie). C'est le début aussi d'une création poétique fondée sur l'art de la description qui annonce, avant la lettre, le Parnasse..

5.      La poésie du 19ème siècle: le romantisme, le Parnasse, le symbolisme

                        a. La poésie romantique

            Le romantisme peut être considéré comme un courant littéraire qui relève d'une vision de l'homme et de ses rapports à lui-même et au monde. Une vision qui établit des relations  de sensibilité étroites entre  le poète et son moi propre. Par ailleurs, il se fonde sur une esthétique qui s'oppose fondamentalement au classicisme; sous le romantisme, le poète est libéré de toute contrainte, notamment dans le domaine du théâtre où le drame romantique brise la règle des trois unités qui était la base du théâtre classique. C'est ainsi que dans la préface de Cromwell, Victor Hugo pose comme principe du théâtre romantique l'abandon de la règle des unités de temps et de lieu ou d'espace, et la conservation de l'unité d'action que le dramaturge, contrairement aux classiques, peut modifier en adjoignant à l'action principale des actions secondaires. Cependant, l'échec du drame romantique, notamment la représentation de Hernani de Victor Hugo en 1830 orienta les écrivains romantiques à se consacrer davantage à la poésie plus expressives du lyrisme personnel et du goût de la nature.

            Il faut noter que déjà en 1820, Alphonse De Lamartine écrit Les Méditations considérées comme une somme de confessions méditatives qui fondent les rapports de sensibilité qui lient le poète à la nature. De même, Victor Hugo, Alfred de Musset, Alfred de Vigny et Sainte Beuve conçoivent la poésie comme une esthétique du rêve, une écriture pure, simple et métaphorique. Seulement de l'inspiration découle la source  du sentiment et non de la raison, Et l'introspection ou l'expression du moi demeure un principe fondamental de l'esthétique romantique.

Néanmoins, l'excès du lyrisme personnel poussa alors certains d'entre-eux à se lasser du culte du moi pour embrasser celui de la forme et du beau, C'est le début du Parnasse

                        b. La poésie parnassienne

                                                                                    C'est en 1866, date de publication du recueil collectif le Parnasse Contemporain qu'il faut situer la naissance du mouvement. En effet, l'incompréhension de l'esthétique classique et romantique pousse Théophile Gautier à penser que le beau précède l'utile dans toute création littéraire, car disait-il: « Il n' y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien; tout ce qui est utile est laid » (Préface de Mademoiselle De Maupin, 1834). Comme lui, Leconte de Lisle, considéré comme le maître à penser du mouvement, et d'autres poètes fondent les principes de la poésie parnassienne sur le rejet de l'utile et le refus de chercher une prétendue vérité; il s'agit plutôt pour eux d'entretenir le culte de la forme savamment travaillée, la quête d'une beauté éblouissante, d'une extrême rigueur et précision, pour créer une poésie ornementale et monumentale. Leur langage trop recherché, vise un éclat qui donne parfois l'impression d'une poésie trop compacte et dense qui se caractérise par son impersonnalité. Néanmoins, l'intrusion du surnaturalisme Baudelérien, qui libère l'inspiration et dissimule le réel, de l'attitude Rimbaldienne, qui éloigne la poésie du domaine de la conscience mais le rapproche de celui de l'illumination, et de la conception Mallarméenne, qui fait de la poésie une esthétique de l'intelligence qui relève d'une quête supérieure, donne naissance au symbolisme.    

            c. La poésie symbolisme

            le surnaturalisme, l'illumination, l'ascension sont autant d'expression qui ont fait émerger dans la deuxième moitié du dix neuvième siècle, une poésie qui, comme un moyen d'expression métaphysique, cherche à dire l'indicible. Il s'agit désormais de suggérer la réalité par des allusions symboliques qui évitent de nommer l'objet de la création. Stéphane Mallarmé dit à ce propos : « Nommer un objet, c'est supprimer les trois quarts de la jouissance du poème qui est fait de discerner peu à peu; le suggérer, voilà le rêve ». Autre trait spécifique du symbolisme, c'est l'accompagnement musical dans la poésie; Paul Verlaine pense qu'il faut « De la musique avant toute chose », et s'adressant aux poètes, il ajoute: « Que tu n'ailles point / choisir tes mots sans quelque méprise / Rien de plus cher que la chanson grise / où l'indécis au précis se joint » (Art Poétique, 1874). Vers la fin du dix huitième siècle, certains poètes qui fréquentaient des peintres et artistes cubistes, font de la poésie une reproduction typographique du psychisme du poète, notamment les CALIGRAMMES de Guillaume Apollinaire, ainsi le surréalisme commence à prendre forme.

6.      La poésie du 20ème siècle: le surréalisme

            On situe généralement la naissance du surréalisme aux alentours de la première guerre mondiale, mais vers la fin du dix neuvième siècle des prémices annonçaient déjà la place de l'inconscient dans la création poétique.

a)      Inconscient et langage poétique

            Dans une célèbre lettre adressée à Georges Izambard, le 13 mai 1871, Arthur Rimbaud disait: « (...) et je me suis reconnu poète. Ce n'est pas du tout ma faute. C'est faux de dire: je pense; on devrait dire on me pense ». Cette réflexion pose la question de l'état psychique du poète , de ses rapports à lui-même qu'il ne peut saisir par sa raison ou sa conscience, mais plutôt, par leur dérèglement ou leur dysfonctionnement. Ainsi donc, par l'inconscient qui libère l'inspiration poétique de toute contrainte, le poète sonde l'inaccessible, en poussant son imagination au delà du rêve, et s'efface au profit des « discordances de son âme ». La poésie relève alors d'un dysfonctionnement psychique qui se manifeste dans l'écriture par l'automaticité du langage, le seul moyen de traduire le dérèglement de l'esprit lorsque le poète est sous l'emprise de son inconscient. Si le langage de l'inconscient chez Arthur Rimbaud, Stéphane Mallarmé et Charles Baudelaire relève respectivement de l'illumination de l'esprit, de la force de l'idée et du surnaturalisme, tout de l'esprit, chez les surréalistes converge vers l'état hallucinatoire et hypnotique du poète. En surpassant ainsi le réel, le poète ne cherche-t-il pas à instaurer un langage psychanalytique dont la finalité est l'irrationalité; d'où le surréalisme.

b)     SÉMANTIQUE DU SURRELISME

            Dans Le Manifeste du surréalisme, André Breton définit le surréalisme comme un « automatisme psychique pur par lequel on se propose d'exprimer soit verbalement, soit par écrit, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée. Dictée de la pensée en l'absence de tout contrôle par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale ». Dès lors, la compréhension du terme  surréalisme relève de plusieurs domaines, à priori insaisissables et, dont la convergence peut laisser supposer qu'il a un rapport étroit avec les mécanismes de l'esprit et de la pensée. En réalité, il procède d'un fonctionnement irrationnel de l'esprit au moment où toutes les censures (religion, culture, traditions, lois, etc...) se sont abaissées et peuvent être considérées, si elles sont effectivement exprimées par un poète dans un état inconscient et hypnotique, ou du moins ce qui lui ressemble, comme relevant de sa stricte volonté de placer son texte, même parfois référentiel, au dessus ou dessous de la réalité. On constate alors que le domaine qu'explore le poète surréaliste est vaste; il ne peut être délimité ni dans le temps ni dans l'espace. Il n'est, par conséquent,  que le résultat d'une association inédite d'images dont le but essentiel est de créer des sensations. Dans tous les cas, comme le suggère André Breton, qui le résume en trois principes: l'automatisme psychique, la liberté d'écriture, et l'absence de préoccupation esthétique ou de visée morale. Sous l'influence d'Arthur Rimbaud, de Stéphane Mallarmé et de Guillaume Apollinaire, André Breton théorisa l'idée que le surréalisme doit libérer l'homme du rationalisme de la culture occidentale qu'il considère comme dépassée. Ainsi, faire de l'inconscient la source de l'inspiration poétique relève d'un héritage freudien qui allait donner aux surréalistes la possibilité de proposer le rêve à l'état d'éveil, l'hypnose, le merveilleux et le sensationnel comme un moyen d'écriture.

 

c)      La technique de l'écriture surréaliste

            fortement influencée par les arts plastiques et la peinture, l'écriture surréaliste se fonde essentiellement sur une tradition picturale qui fait du rêve, du fantastique des moyens de parturition automatique de l'inconscient. C'est que du rêve découle un foisonnement d'images, à l'origine distantes, que le poète tente d'associer pour créer une sensation inédite. C'est aussi une manière de libérer l'art poétique de toute contrainte formelle et conventionnelle, car le dessin du pète surréaliste est, non de représenter le rêve, mais d'explorer leur inconscient. L'esprit, ainsi libéré, le poète surréaliste trouve un moyen de s'élever en tant qu'humain en développant l'idée qu'il n' y a pas de sujets tabou  dans le domaine de la création. C'est pourquoi, les thèmes développés sont: la religion, la morale, la justice, la destinée humaine, et  le sexe, etc. Cependant, l'amour est une source d'inspiration inaltérable dans la poésie surréaliste, tant et si bien que le poète en fait une représentation passionnée. A ce sujet, André Breton raconte dans Nadja (1928) sa relation sentimentale avec cette femme qu'elle appelle « la femme aux yeux de fougère ». De même, Paul Eluard exalte et sublime la femme tant aimée « Gala » qu'il compare à une muse. Mais le thème de la passion amoureuse est intimement liée à ce qu'on pouvait appeler «un érotisme déroutant » que Breton reprend sous le vocable  d'« 'érotique voilé » pour « périphraser » le poète.

            La poésie surréaliste n'est pas donc une représentation essentiellement esthétique de l'univers ambiant mais l'expression d'une beauté qui naît d'une association inédite et hasardeuse d'images magiques. C'est ainsi que l'auteur de Les chants de Maldoror, Isidor Ducasse, habituellement appelé le comte de Lautréamont, définit la poésie surréaliste comme « la rencontre fortuite d'une machine à coudre et d'un parapluie sur une table de dissection ».

d)      La conclusion

            Le surréalisme apparaît ainsi comme un mouvement artistique et littéraire révolutionnaire qui découle d'une conviction exprimée par André Breton et Phillipe Soupault, dont la base est l'écriture automatique. Leur idée c'est de produire des textes des images éblouissantes qui sont associées pour donner une forte intuition et des sensations hallucinatoires. Parmi les surréalistes les plus connus nous pouvons retenir André Breton, Louis Aragon, Phillipe Soupault, Guillaume Apollinaire, etc...

par Thierno Ly

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Vendredi 27 février 2009
I.Essai de définition
Depuis Aristote qui le définit comme « un art qui se sert seulement du discours » jusqu'à Hegel qui le classe parmi « Les genres du langage verbal [qui se servent de] la parole, le langage », le théâtre a longtemps été considéré comme un discours textuel. Mais au 17ème siècle certains dramaturges commencent, en dehors de l'Europe, à soumettre le texte à la scène. Toujours est - il que le théâtre est un genre qui a toujours été placé entre le discours et la scène. Cet équilibre entre le texte et la scène est une illusion, une contradiction même du spectateur qui feint de comprendre une histoire qu'elle n'a pas lue et, qu'il aurait dû lire. A ce propos Bernard Dort pense : « Le théâtre fait de l'action une illusion et transforme, parfois, l'illusion en action. Son fonctionnement repose également sur le texte et sur la scène. Le texte est, par définition, durable, il s'offre à la relecture et à la répétition, il raconte; la scène, elle, est éphémère, elle reproduit mais ne répète jamais de façon identique, elle représente».
La définition la plus particulière, c'est Gordon Graig qui la donne au 20ème siècle ; Pour lui : le théâtre n'est « ni le jeu des acteurs, ni la pièce, ni la mise en scène, ni la danse [...], mais il est formé [...] du geste qui est l'âme du jeu ; des mots qui sont le corps de la pièce ; des lignes et des couleurs qui sont l'existence même du décor; du rythme qui est l'essence de la danse ». A partir de ce moment la théâtralité d'un texte ne s'apprécie plus que par la représentation scénique qui donne au discours tout son sens. Seulement le théâtre, au-delà de sa bivalence Texte/Scène, est avant tout un art de la « mimésis » du grec miméomai qui signifie imiter.
En réalité, l'étymologie du mot permet mieux de régler le problème de définition. En effet, le mot théâtre vient du grec Théaomai qui signifie « regarder avec attention, avoir des visions ». Ce qui confirme que la base du théâtre est la représentation scénique qui reflète le réel par la ponctualité des actions ; or le texte ou le discours en constitue l'aspect fictionnel ou imaginaire. Le théâtre est donc un genre qui implique un spectateur qui regarde (un regardant) et un acteur qui imite, agit, et qui est regardé. Le spectateur et l'acteur communiquent à travers les éléments suivants : un langage verbal et non verbal, une intrigue ou action dramatique qui constitue la structure interne de la dramaturgie, les actes, les scènes et les tableaux qui en constituent la structure externe.
II.Le théâtre : écriture et spécificité
Parce que le théâtre est une écriture indépendante, il se distingue par son langage particulier qui s'appuie sur une double énonciation : oral/écrit, et une double réception : lecteur/Spectateur.
1.Le langage théâtral
On peut l'étudier à travers le langage verbal, non verbal et paraverbal
a.Le langage verbal
La dramaturgie se fondant d'abord sur l'oral et l'écrit, le dramaturge ne peut s'abstenir d'un code verbal pour écrire ou représenter son texte. Et le caractère double de son énonciation fait qu'il est avant tout un système de communication qui répond aux conventions de la langue de production. Ce discours verbal se présente souvent sous forme de dialogues entre le lecteur et le dramaturge, ou l'acteur et le spectateur ; Un dialogue perceptible aussi à travers les didascalies (ou indications verbales à propos de la représentation scénique). On note deux types de didascalies : les didascalies internes qui renvoient à l'espace, au temps et à la psychologie des personnages et les didascalies externes constituées d'un ensemble d'indications en dehors du texte.
b.Le langage non verbal
L'une des caractéristiques du théâtre étant la représentation scénique, le langage de la scène (non verbal et paraverbal) diffère du langage du texte (verbal). C'est pourquoi le théâtre par le jeu de la scène ou de l'acteur utilise un langage codé qui se distingue par l'absence d'un code verbal. C'est ainsi que les échanges entre le spectateur et l'acteur peuvent se faire par le regard ; L'acteur peut alors s'exprimer par des gestes, des signes, des accessoires comme les costumes, le décor qui peut faire l'économie de la description des lieux, ou le mimétisme, etc..
c. Le langage paraverbal
Si le regard peut-être considéré en théâtre comme un langage non verbal, les sons qui alertent le sens auditif du spectateur lui permettent aussi de recevoir un message transverbal, voire paraverbal. Il s'agit surtout des déclamations, des indices vocaux (rires, pleurs, cris, etc.) et le décor sonore (bruitage, musique en sourdine).
2.Les formes du discours théâtral
Le dialogue est la principale forme du langage théâtral. Il est souvent considéré comme un ensemble de répliques qui peuvent être opposées (Stichomythie) ou présentées sous forme de tirade (longue réplique). Lorsqu'une action d'un personnage ne peut pas être représentée, le dramaturge peut se servir du récit, notamment par le monologue (lorsqu'un personnage parle seul sur la scène) ou l'Aparté (lorsqu'il tient un discours que les autres n'entendent pas sur la scène). Il est aussi possible qu'un personnage s'adresse directement aux spectateurs, on parle alors d'adresse directe au public.
3.La structure de la dramaturgie
Elle peut-être constituée de la structure interne au texte et de la structure externe au texte ou la composition scénique.
a.La structure interne au texte
Le théâtre est essentiellement composé des éléments suivants :
L'exposition : elle peut être considérée comme la situation initiale de la pièce. Elle donne des indications sur les personnages, les lieux, le temps, et parfois même sur l'intrigue.
L'action : elle se caractérise par les entraves au nœud de l'intrigue qui relèvent ou non du gré du héros, les évènements ou péripéties, les coups de théâtre qui sont des changements brusques et imprévus qui relancent le suspens. Elle est divisée en actes qui regroupent un ensemble de scènes ; une Scène est définie en fonction de l'entrée ou de la sortie des personnages.
Le dénouement : il correspond à la situation finale de la pièce où la dernière entrave est supprimée et fixe le sort du héros.
Nb : dans le théâtre moderne les actes et les scènes sont remplacés par des tableaux
b.La structure externe au texte : le lieu théâtral
Le lieu théâtral est constitué des éléments suivants:
L'espace est le lieu principal où se déroulent toutes les actions. Il est au moins composé d'une scène, du décor, des acteurs et du public.
La scène est le lieu particulier où se déroule le jeu des acteurs qui peuvent s'y succéder. Elle varie selon les actions et le décor.
Le décor est constitué d'un ensemble d'ornements sur l'environnement de la scène. Il peut-être constitué de sons, de lumières, etc.
Les acteurs sont des personnes qui représentent des personnages du texte théâtral pour donner à la fiction une illusion de la réalité. Bernard Dort dit à propos de l'acteur : « Au moment même où il est sur le point de se dissoudre dans la fiction scénique, son corps et sa voix sont là pour nous rappeler qu'il est irréductible à toute métamorphose achevée.»
Le public est composé des spectateurs de classes sociales diverses, même si jusqu'au 17ème les spectateurs appartenaient à la haute classe : l'aristocratie et la bourgeoisie.

III.Les principales formes théâtrales
Dans son évolution à travers les siècles le théâtre a connu plusieurs formes dont les principales sont : la tragédie et la comédie, ainsi que d'autres formes tirées de celles-ci.
1.Les formes archaïques
Le théâtre grec est intimement lié à un espace et un thème sérieux (cf. le théâtre joué dans un temple), de même que le théâtre au moyen âge (cf. intérieur d'église puis parvis). Cependant on pourra constater que ces formes archaïques vont progressivement abandonner leur aspect religieux pour être fondé sur la simple représentation d'une fiction fabuleuse qui a plus une fonction socio-politique que religieuse. Le théâtre romain tentera de reprendre les formes de la tragédie grecque, mais les spectateurs retiendront plus leurs caractères exotiques que leurs aspects dramatiques.
2.La tragédie
a.Essai de définition
L'origine du terme est incertaine ; On fait remonter le mot tragédie à l'étymologie du grec tragos qui signifie « le bouc » et ôïdé qui renvoie au « chant », le terme peut donc se comprendre comme « le chant du bouc » littéralement. Mais au 4ème siècle avant J.C, le philosophe grec Aristote le définissait comme une « imitation d'une action de caractère élevé et complète {...] faite par des personnages en action et non au moyen d'un récit, et qui suscitant pitié et, crainte opère la purgation (purification) propre à de pareilles émotions ». Au 17ème siècle Pierre Corneille la considère comme un théâtre qui « se propose de soulever l'admiration du spectateur par l'étalage de la forme morale de l'homme supérieur qui s'affirme dans les victoires répétées de la volonté sur les passions »
b.Les principes
Les principales règles de la tragédie sont :
La vraisemblance : la tragédie doit préserver l'illusion de la réalité en faisant correspondre le temps de la fiction à celui de la représentation ; Car l'imitation de la réalité doit être proche de la vérité.
Le respect de la règle des trois unités : l'unité de temps (la pièce ne doit pas dépasser 24 h), l'unité de lieu (l'action se déroule dans le même espace), l'unité d'action (une seule action est possible).
La bienséance : le héros doit être vertueux, le langage précieux, la représentation de certaines actions indécentes est bannie (sexualité, violences physiques, injures, etc.) pour ne pas choquer le public.
Les personnages et le public : ils sont issus de l'aristocratie ou de la haute bourgeoisie. Dans la fiction du texte théâtral, ils peuvent être tirés de l'histoire ou de la légende.
Le temps de l'histoire ; il se situe dans l'époque de la mythologie grecque ou l'antiquité romaine. Il peut parfois faire allusion à un référent biblique.
c.Sa composition
L'action dramatique comme comique est composée de 3 étapes :
L'exposition : elle présente les personnages et l'histoire dramatique. Elle doit être concise, précise et vraisemblable.
Le nœud de l'action : l'action se déroule généralement en trois phases : obstacles au héros, péripéties ou enchaînements des actions, et les coups de théâtre.
Le dénouement : il est souvent malheureux et douloureux (mort, folie, tentative de suicide, etc., suscitant ainsi la pitié et la compassion du public. Il doit être rapide et est considéré comme l'aboutissement logique de l'action dramatique.
NB : la pièce tragique est composée de cinq actes constitués d'un nombre indéterminé de scènes.
d.Sa fonction
Racine dégage le but principal du théâtre en ces termes : « la principale règle est de plaire et de toucher ». Mais elle a aussi une valeur morale qui vise à instruire le public par l'exemple de la terreur, la pitié, l'honneur, le courage, le vertu, etc.. En outre, la véritable fonction du théâtre est Cathartique, c'est-à-dire purgatif ou libérateur ; Le spectateur en prenant l'exemple d'un personnage, victime mortelle de sa propre passion, apprendra sans doute à maîtriser les siennes.
3.La comédie
a.Essai de définition
Pratiquée pour la première fois en Grèce, l'origine du terme remonte à l'étymologie Comœdia qui renvoie au « chant du Cômos (nom donné Dionysos dans la mythologie grecque) ». Aristote l'oppose à la tragédie et la définit comme « l'imitation des hommes de qualité morale inférieure, non en toute espèce de vice, mais dans le domaine du risible, lequel est une partie du laid ». Déjà le dramaturge grec, Ménandre l'appréciait comme le genre de la peinture des comportements psychologiques de l'homme. Au 5ème siècle avant J.C, Aristophane le classait parmi les genres politiques et satiriques. Au 17ème, elle conserve plus ou moins les mêmes principes que la tragédie.
b.Les principes
La comédie conserve les mêmes règles que la tragédie avec les différences suivantes :
Les personnages et le public : ils appartiennent à la basse ou moyenne classe sociale. Ce sont des hommes du peuple et de la bourgeoisie
Le temps de l'histoire : il se situe dans l'époque contemporaine. Il fait allusion à une histoire inventée ou tirée de la vie quotidienne.
c.Sa composition
Voir la composition de la tragédie.
d.Sa fonction
Molière pense que le but principal de la comédie est de plaire : « Je voudrais bien savoir si le grande règle de toutes les règles n'est pas de plaire ». Elle a aussi un but moral et didactique, car les latins disent « Castigat ridendo mores » (« corriger les mœurs par le rire »), On présente aux hommes leurs vices pour les pousser à mieux les corriger.
NB : Vers la fin du 17ème siècle, certains dramaturges ont tenté de réconcilier la tragédie et la comédie en donnant naissance à la tragi-comédie. Ce sous - genre obéit à la fois aux principes des deux genres, mais se distingue par le fait que l'action dramatique reste grave (tragédie) alors le dénouement est heureux (comédie).
4.Le drame bourgeois
Diderot est le créateur du drame bourgeois. Avec Le Fils naturel (1751) et Le Père de famille (1758), il vise l'idéal et cherche « à rendre la vertu aimable et le vice odieux ». Pour lui, le théâtre doit être une représentation simple et naturelle des choses. Et le jeu des acteurs doit être contrôlé par la raison et non par les sens. Il pense que le drame bourgeois est considéré comme un théâtre qui est fait « pour attendrir et moraliser la bourgeoisie et le peuple en leur présentant un tableau touchant de leurs propres aventures et de leur propre milieu »
5.Le drame romantique
a.Essai de définition
Dans la préface de Cromwell, Victor Hugo définit le drame romantique comme un théâtre « qui fond sous un même souffle le sublime et le grotesque ». Il dira même que «le drame c'est la vie, qu'il est vaste et variée comme elle, qu'il est fait de rire et de larmes [...] ».
b.Les caractéristiques du drame romantique
Les principes du drame romantique sont : l'abandon des unités de temps et d'espace, et la conservation de l'unité d'action. Le langage prosaïque s'il peut - être utilisé doit l'être de manière simple et naturelle. L'innovation apportée à l'unité d'action par les romantiques, c'est qu'on peut désormais joindre à l'action principale des actions secondaires.
Le drame romantique est avant tout un théâtre historique ; il tire donc sa source du passé ; Les péripéties de l'action doivent donner l'impression de la vie ou du vécu ; Leur durée n'a pas de limite, car les évènements peuvent se dérouler sur des années. Il permet le mélange des sujets tragiques et comiques.


Par THIERNO LY
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Dimanche 8 février 2009

I. PRESENTATION DE L'AUTEUR
A Biographie et Bibliographie

Ahmadou Kourouma est né en 1927 à Boundiali, dans le nord de la Côte d'Ivoire, d'un père à la fois commerçant, cultivateur et chasseur et, d'une mère restée très attachée à la tradition Malinké. Il grandit auprès de son oncle Nankoro sous la colonisation française. Il est enrôlé durant trois ans comme tirailleur sénégalais en Indochine. A son retour en 1960 il travaille dans les assurances. En 1963, il est accusé de complot contre le président Houphouët-Boigny et se retrouve au chômage. Offusqué par les arrestations de proches, il défend par l'écriture ses compatriotes opprimés et s'insurge contre le régime d'Houphouët-Boigny. Après la représentation de sa seule et unique pièce de théâtre, Le diseur de vérité (1974), il est contraint à l'exil pendant près de vingt années. Eloigné de son pays et de son peuple, il peine à retrouver le style de ses débuts, parce qu'il " ne pensait plus en malinké mais en français " ; ce qui explique que Monné, outrages et défis, qui évoque les 150 ans de colonisation de son pays ne paraît qu'en 1990. De retour en Côte d'Ivoire en 1994, il publie, En attendant le vote des bêtes sauvages en 1998, qui traite de la période de la guerre froide alors que son dernier roman, Allah n'est pas obligé paru en 2000 raconte la vie d'un enfant soldat. Contraint à l'exil au début de l'année 2003 à cause des déviations du régime de Laurent Gbagbo, Ahmadou Kourouma milite pour le retour de la paix en Côte d'Ivoire. Il meurt le jeudi 11 décembre 2003 à Lyon à l'âge de 76 ans.

B Style de Kourouma
1. Le langage de Kourouma

L'ampleur politique des ouvrages d'Ahmadou Kourouma a été soutenue par un extraordinaire travail sur la langue, " l'aboutissement de toute une recherche sociologique, d'une imprégnation dans la culture et la langue de mon pays " (Ahmadou Kourouma, « Le magazine littéraire n°390 », septembre 2000). En cherchant à " malinkiser " le français pour traduire la façon d'agir et de penser des Africains, il adopte une écriture réellement originale dont l'humour est indiscutablement présent, rendant ainsi " supportables les horreurs " qu'il est amené à relater.
En outre, Kourouma chamboule la structure classique de la langue française par une appropriation personnelle et culturelle : « la malinkisation ».

2. L'idéologie de Kourouma

Elle se fonde essentiellement sur la notion de « bâtardise »que Kourouma utilise comme un dogme philosophique dans son œuvre. C'est une simple ironisation de l'illégitimité, car le bâtard est exclu traditionnellement de la société. Cette notion reflète les contradictions internes d'une société ivoirienne, voire africaine, en crise politique, économique, sociale et culturelle permanente, sous les « soleils des indépendances ». En particulier, Kourouma en donne une acception trilogique : la corruption, l'acculturation, et la désintégration du tissu social. En réalité, chez lui, la corruption relève d'abord de la nature physique, biologique et morale. A cela s'ajoute ce que Harris Mémel Fotê appelle « les contre-valeurs dans l'ordre moral. A voir l'insolence, (...), à voir l'indécence, démoniaque des marabouts (viol de Abdoulaye sur Salimata), à voir l'mmodestie des jeunes (...), à rappeler les tortures dont les Etats affligent les prisonniers politiques d'aujourd'hui, on identifie les normes de la contre-morale nouvelle : profanation de tout ce qui est sacré, désennoblissement de la personne humaine, déshonneur et mensonge, violence et cruauté ».Essai sur les Soleils des indépendances (pp.57-58). En somme l'idéologie de Kourouma s'appuie sur une métaphysique de la bâtardise qui se conçoit, chez lui, de manière iconoclaste, voire révoltante, sceptique et finaliste. Il reste simplement à noter le syncrétisme tacite entre la religion musulmane et les résidus du paganisme qui donne une idée de la conviction religieuse de Kourouma qui ne s'affirme pas de manière claire dans l'oeuvre.

II. L'œuvre
A Le résumé de l'œuvre

Les Soleils des indépendances évoque ces années où l'Afrique décide de prendre en main son destin. La décolonisation est pleine d'espoir, mais les africains déchantent très vite face au cortège de désillusions qui l'accompagne. Les bouleversements politiques survenus en Afrique dans les années soixante ont modifié un système établi depuis des générations, mais le désarroi des populations semble encore grandir, tout comme la misère qui règne partout. La promesse de jours meilleurs disparaît rapidement et le désenchantement est à la mesure des espoirs entretenus. Si l'action du roman est transposée dans un pays imaginaire, la république de la Côte des Ebènes, on reconnaît sans peine la référence à la Côte-d'Ivoire d'Houphouët-Boigny qui instaure une démocratie de façade avec son parti unique, l'organisation d'élections truquées et une justice corrompue sous le contrôle du pouvoir. Pour se protéger de « la damnation qui pousse aux fesses du nègre », pour se prémunir de la misère quotidienne on s'en remet aux divinités. On croit à Allah mais on n'oublie pas les traditions occultes et animistes ou païennes. Si ce syncrétisme étonnant cherche à conjurer les malheurs qui continuent à s'abattre sur l'Afrique, c'est le sort réservé à la femme qui afflige encore davantage. Symbolisant la tragique condition de la femme africaine, Salimata subit, résignée, l'excision, le viol d'un féticheur, la honte de la stérilité, l'indifférence de son mari, puis la difficile cohabitation avec une seconde épouse. La description du combat entre les deux femmes jalouses qui s'arrachant les vêtements pour montrer, ici, « la matrice ratatinée d'une stérile » et, là, « la chose pourrie et incommensurable d'une putaine », illustre bien l'écriture imagée d'Ahmadou Kourouma qui fait une grande place aux proverbes et aux expressions malinké.

B Les personnages

Fama : le héros du récit, malgré ses déboires, reste attaché aux traditions de sa tribu et continue à porter les costumes d'antan. Il est le dernier descendant des Doumbouya, la famille régnante du Horodougou, et est désormais contraint à la misère. Fama est parti vivre dans la capitale, loin du pays de ses ancêtres, avec son épouse Salimata qui ne peut malheureusement lui donner un enfant. Un jour, il apprend une nouvelle étonnante : son cousin Lacina, prince de Horodougou, vient de décéder et il est appelé à lui succéder. Il décide de faire son devoir et prend le chemin de Togobala. Pendant le voyage, on lui parle du temps où les Doumbouya étaient encensés, admirés. Arrivé à destination, il constate que tout a bien changé ; le village est délabré et ses habitants sont devenus fort âgés, mais il est heureux tout de même d'être revenu sur les terres de ses ancêtres. Lacina lui a légué en héritage quatre veuves, dont Mariam, une ravissante jeune femme qui, il l'espère, pourra enfin donner un enfant au prince du Horodougou qu'il est devenu. S'il est devenu maintenant chef traditionnel du Horodougou, le parti unique du gouvernement des Ebènes n'en est pas pour autant ravi. Pour un motif futile, il se retrouve emprisonné. Là commence pour lui une vie de galère qui représente symboliquement le drame quotidien des africains au - delà des ivoiriens, en plus de sa vie conjugale houleuse avec sa femme Salimata.

 Salimata est une femme sans limite dans la bonté du cœur. Elle a les dents régulières, très blanches et une peau d'ébène. Elle provoque le désir. Le fait d'avoir une autre femme sous son toit la rend hystérique. Les années passées n'ont en rien affaibli son charme et sa beauté. Dans sa jeunesse, elle a été violée par le marabout Tiécoura et, maintenant, elle fait ce qu'elle peut pour subsister... Elle comblerait son mari si seulement elle n'était pas stérile. Les prières d'Allah, les fétiches, les sacrifices... rien ne permet de leur donner le droit d'être parents. Ce qui, peut-être, a fait naître en elle un sentiment de jalousie vis à vis de Mariam, une femme que a héritée de son cousin décédé Lacina au nom du principe du Lévirat.

 Mariam, la seconde épouse de Fama, est la cause de l'hystérie de Salimata. Elle est belle, ensorcelante et très charmante : la femme parfaite pour le reste des jours d'un homme. Dans ses yeux vifs, on peut lire la tendresse et le tempérament d'une femme prête à servir. Elle est bien plus belle et séduisante que Salimata, que son mari délaisse. Malgré son caractère bien trempé, elle est toujours souriante.

 Tiécoura, est un marabout féticheur, à l'air effrayant, répugnant et sauvage. Son regard ressemble à celui du buffle noir de savane et ses cheveux tressés sont chargés d'amulettes et hantés par une nuée de mouches qui provoquent la nausée et l'horreur. Inspirant la peur, il a le nez élargi, avec des narines séparées par des rigoles profondes. Il porte des boucles d'oreilles de cuivre et a un cou collé à l'épaule par des carcans de sortilège. Ses lèvres sont ramassées, boudeuses et sa démarche est peu assurée. C'est peut-être ce qui rapproche son portrait de celui de Balla.

 Balla, le vieil affranchi aveugle, est un homme gros et gras. Il porte toujours des vêtements de chasseur et son pas est hésitant. Des essaims de mouches tournent autour de son visage boursouflé, jusque dans le creux des yeux et des oreilles. Ses cheveux tressés et chargés de gris-gris lui donnent un air grotesque qui n'enlève rien à la crainte qui émane de lui. Il se compare lui-même à un vieux chien ou à une hyène solitaire.

III. Le cadre spatio-temporel

Si l'action de son premier roman, Les soleils des indépendances (1968), se déroule dans un pays appelé la République de la Côte des Ebènes, personne n'est dupe, la réalité suggérée est bien celle de la Côte d'Ivoire. Seulement l'univers géographique est étendu ; à ce propos Ch.G. Wondji affirme : « l'univers géographique dans lequel évolue les différents personnages et les différentes actions de ce roman, est caractérisé par sa grande extension donc la multiplicité interne et la variété. ». Mais on peut surtout étudier le cadre spatial à travers la ville, le village, la prison, et le cadre temporel à travers les périodes de la colonisation, des indépendances.

. Le cadre temporel
1. Le temps chronologique

Dans la première partie du roman (9-57), le temps est régulier : le récit commence par le 7ème jour des funérailles de feu Ibrahima Koné ; une journée (de prière et de funérailles) réduite aux 5 moments de la prières : l'aube, l'après midi (deux prières), le crépuscule, le soir. Ensuite le narrateur suspend le temps chronologique (chap.4) à partir de midi de la troisième journée du récit, où le temps semble se figer. Il n'y a presque aucune indication temporelle jusqu'à la 4ème journée où le temps chronologique reprend et correspond à une étape du voyage de Fama vers Togobala et Bindia. A la 5ème journée, au matin, Fama reprend son voyage et passe la nuit de la 6ème journée à Togobala dans le Horodougou. A partir de ce moment le temps devient confus et vague ; le décompte des jours n'est plus possible, il se résume à 23 soleils qui se couchent répartis de manière imprécise dans les quarante jours des funérailles de feu Ibrahima Koné.
Il y a aussi la nuit qui correspond au temps de la souffrance et de la torture dans les différentes prisons fréquentées après son arrestation. En réalité, le héros n'a plus aucune notion du temps en prison : « un matin, on comptait qu'on y (les prisons) avait vécu depuis des années ; le soir, on trouvait qu'on y était arrivé depuis des semaines seulement ».
2. Les paradoxes du temps verbal : parallélisme entre le passé et l'actualité du héros

Dans les Soleils des indépendances le temps connaît des distorsions entre les références à un passé, voire à un passé lointain et plus ou moins lointain, et même immédiat, et le présent actuel du héros, c'est-à-dire la période des indépendances.
Le passé lointain correspond au temps mythique, celui des origines et des traditions africaines dont Fama se réclame.
Le passé plus ou moins lointain renvoie au temps historique, celui de la gloire des Malinkés et de leur fierté, mais aussi celui du négoce florissant pour eux.
Le passé immédiat est celui de la résistance contre le colonisateur pour laquelle Fama s'est sacrifié.
Le présent actuel de Fama, c'est celui de l'expérience douloureuse et de la réalité tragique des indépendances pour lui ; c'est le temps de la « bâtardise ».

3. Le temps des saisons

L'Harmattan connote « la sécheresse, la faim, la peur, l'insécurité » (cf. « Temps et Espace » par Gérard D. LEZOU, Essai sur les soleils des indépendances) ; Cette saison est comparée aux déboires de Fama et explique sa tragédie : « [Fama est] stérile comme le roc, la poussière et l'harmattan »
L'orage et la pluie annoncent la souffrance. En effet, la symbolique du soleil, surchauffé et suffocant, qui succède à la pluie orageuse, est le moment de la tragédie de Salimata (l'épouse de Fama), « volée, violée et maltraitée sur la place publique » (cf. « Temps et Espace » par Gérard D. LEZOU, Essai sur les soleils des indépendances)
NB : Il faut noter que le temps peut être analysé comme un dédoublement des itinéraires parallèles de Fama et de son épouse Salimata. En vérité, tout le temps du récit des Soleils des indépendances se lit suivant une chronologie mortuaire : de la mort de son oncle KONE Ibrahima qui débute le récit, à celle de Fama qui l'achève, en passant par celle de son cousin Lacina qui en constitue une sorte de pause narrative durant laquelle le héros semble se complaire à une intronisation princière éphémère. Mais le temps, pour qu'il soit bien compris, se déploie dans un cadre spatial, référentiel eu non référentiel.

A. Le cadre non référentiel

Il s'agit de tous les espaces, suggérés dans le roman, qui ne font pas référence à la réalité socioculturelle de l'auteur ; on l'appelle aussi le cadre mythique.
Nous avons dans le texte de Kourouma « [...] l'ourébi, loin dans l'inexploré de la brousse, au creux d'une montagne où naissait une source fraîche, [...] », où Balla le vieux chasseur savant rencontra un buffle - génie. Cet espace est aussi symbolique qui donne au roman de Kourouma un caractère merveilleux et fabulatoire qui rappelle le mythe ou le conte (cf. le récit de Balla, pp 129-131).

B. Le cadre spatial référentiel
                                     VOIR SCHEMA CI-DESSOUS

Nb : Salimata fait le chemin inverse de Fama et le retrouve dans le quartier du marché de Treichville ; Gérard Lezou affirme : « l'espace urbain circonscrit par ces deux personnages est un quartier d'Abidjan, Treichville, relié au quartier commercial, le Plateau par le pont Houphouët Boigny »

Par THIERNO LY - Publié dans : littérature africaine - Communauté : discussions littéraires
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Samedi 7 février 2009


I. DEFINITION

Genre protéiforme et fruit de l'imagination, le roman est considéré comme un long récit en prose qui se distingue par la présentation de personnages, de faits, de milieux donnés comme réels et à partir desquels une histoire est inventée, réinventée ou reconstituée par le romancier.

II. LA STRUCTURE DU ROMAN

Les éléments constitutifs du roman sont généralement le cadre spatio-temporel, les personnages, le récit et le modèle narratif.

1. LE CADRE SPATIO-TEMPOREL

C'est l'élément par lequel le romancier donne à son histoire inventée ou réinventée et au processus métamorphique du référent réel, un caractère de vraisemblance qui inscrit son texte dans une perspective référentielle. Il permet alors au personnage d'évoluer dans l'illusion de la vérité. L'espace dans le roman peut être présenté comme, soit un lieu ouvert (cf. Le tour du monde en 80 jours de Jules Verne), soit un lieu fermé (cf. La pension Vauquer dans Le père Goriot de Honoré de Balzac). Toujours est-il que l'espace donne un sens au texte et peut révéler le comportement d'un ou de plusieurs personnages (cf. la physiognomonie : science qui étudie le comportement des hommes par le milieu). Il occupe donc plusieurs fonctions dans le roman selon l'histoire racontée. Par exemple dans La peste d'Albert Camus, l'espace ouvert de la mer symbolise la pureté et l'espoir ; dans L'étranger, par contre, elle est le lieu du drame et de la fatalité.
Le temps peut être précisément indiqué dans le roman, comme dans le roman historique où les évènements et les péripéties de l'action suivent une chronologie plus ou moins exacte. Dans le roman de fiction, par contre, le temps est à dessein présenté de manière anachronique. Ainsi est-il galvaudé et ne suit-il pas l'ordre chronologique ; dans ce cas le récit est ponctué d'analepses et de prolepses. Dans Les tambours de la mémoire de Boubacar Boris Diop, comme dans certaines fictions romanesques, il est souvent occulté ; on parle alors d'Ellipse. Une longue histoire peut aussi être racontée en peu de temps, tandis qu'une courte histoire peut l'être en un temps long, on parle de vitesse narrative à échelle variable.

2. LES PERSONNAGES

Le roman est un genre qui a la particularité de présenter un nombre indéterminé de personnages qu'il est possible d'étudier en deux catégories :

 Les personnages centraux ou héros accomplissent des actions essentielles et indispensables au récit ; ce sont les principaux sujets (cf. Schéma actantiel de Greimas).
 Les personnages secondaires accomplissent des tâches considérées comme accessoires par rapport à celles des sujets. Ils peuvent s'opposer ou non aux sujets, mais leurs actions ne sont pas prépondérantes à l'évolution normale du récit.
Dans un roman, les personnages peuvent aussi être étudiés à travers leurs caractéristiques et fonctions dans le récit.

a. LES CARACTERISTIQUES DES PERSONNAGES

Le personnage peut être identifié dans le texte romanesque par son portrait physique, moral ou psychologique ; ou encore à travers le dialogue (ce qu'il dit), le monologue (ce qu'il pense), et le récit (ce qu'il fait)

b. LES FONCTIONS DES PERSONNAGES

Les actions des personnages dans un roman sont étudiées à partir de leurs fonctions narratives. Greimas a étudié dans sa sémantique structurale, les 6 fonctions narratives essentielles à la description des relations entre les personnages dans le roman, à travers son schéma actantiel.
Le schéma actantiel de Greimas

 La relation entre les personnages est tellement étroite - comme on peut le noter dans le schéma ci-dessus - qu'un personnage peut être à la fois Sujet et Objet, ou Sujet et Destinataire.

3. Le récit
Même si les fonctions narratives sont importantes dans le roman, on peut les étudier sans les personnages. Les actions peuvent donc s'enchaîner de manière indépendante dans le récit qui apparaît dès lors comme une succession d'évènements qui ne sont pas forcément chronologiques Celles-ci peuvent tourner autour d'un évènement central vers lequel convergent toutes les autres actions accomplies. Le récit peut être étudié en 5 phases :

                                                    L'exemple de la structure quinaire


 

 

4. LE MODELE NARRATIF
Il se distingue essentiellement par le statut du narrateur et son point de vue par rapport à l'histoire qu'il raconte.
a. Le statut du narrateur
Le narrateur est considéré dans le roman comme celui à qui le romancier a choisi de concéder l'initiative de la parole. Il peut choisir d'être présent (homodiégétique), d'être absent (hétérodiégétique) par rapport à l'histoire qu'il raconte. Mais ce degré de présence du narrateur dans le texte dépend de son emprise sur le récit, de sa relation à l'histoire ; s'il a l'initiative totale de la parole, on dit qu'il est extradiégétique ou le narrateur principal ; Si, par contre, il n'est sollicité que partiellement ou ne prend la parole que de temps en temps, on dit qu'il est un narrateur secondaire ou intradiégétique. En vérité, on ne peut mieux le distinguer dans un roman que par ses marques énonciatives, soient les premières personnes singulière et plurielle, soient les troisièmes personnes singulière et plurielle.

VOIR CI - DESSOUS SCHEMA ILLUSTRATIF DU STATUT DU NARRATEUR

Sources : Gérard Genette, Figures


b. LE POINT DE VUE DU NARRATEUR OU LA FOCALISATION
La focalisation dépend de l'énonciation ; Elle établit la relation entre le narrateur et la réalité de l'histoire racontée. Il existe trois types de focalisation :
 La focalisation O : Gérard Genette l'appelle aussi le regard de Dieu ; Le narrateur est alors omniscient ou omniprésent dans le récit dont il maîtrise toutes les péripéties. Il sait tout de l'histoire qu'il raconte et en dit même plus que les personnages n'en savent. NARRATEUR › PERSONNAGES
 LA FOCALISATION INTERNE : c'est le regard du témoin objectif, qui raconte tout juste ce que les personnages savent. NARRATEUR = PERSONNAGE
 LA FOCALISATION EXTERNE : le narrateur en dit moins que les personnages ne savent de l'histoire. NARRATEUR ‹ PERSONNAGES.

III. EVOLUTION DU GENRE ROMANESQUE

Le roman a connu une évolution notoire à travers les siècles ; ce qui a favorisé le développement de plusieurs types de roman.
1. Historique du genre

Si dans l'antiquité le roman était totalement absent de la production intellectuelle, c'est dû en partie au développement des récits oraux, notamment l'épopée et les histoires mythologiques. Néanmoins sur les traces de la chanson de geste qui supplée au poème épique antique, le roman commence à partir du 12ème siècle à intéresser les hommes cultivés du Moyen-Âge (Ex : Jean de Paris au 14ème siècle). Aux 16ème et 17ème siècle, le triomphe de la nouvelle, du conte et surtout de la poésie classique, relègue le roman au second plan de la production intellectuelle, malgré les récits de Gargantua et de Pantagruel, écrits par François de Rabelais, et les romans idéalistes de Honoré d'Urfé comme L'astrée, et de Mlle de Scudery comme Le grand Cyrus. Au 18ème siècle, l'esprit critique et la volonté de s'émanciper de la rigidité des règles classiques libèrent l'esprit de toutes contraintes formelles. On assiste alors à une émergence timide du genre avec Lesage, Voltaire, Diderot, et l'Abbé Prévost avec son célèbre roman Manon Lescaut. En réalité, c'est le 19ème siècle qui consacre la prépondérance du genre avec Honoré de Balzac, Victor Hugo, Gustave Flaubert, Emile Zola et les autres « puisque le romancier peut faire siens tous les sujets et toutes les idées et qu'il est par nature l'historien des mœurs et le peintre des caractères », affirme Pierre Chardon dans Expliquez-moi...Balzac. Quant au 20ème siècle, le roman connaît un renouvellement esthétique, notamment avec l'avènement du nouveau roman.

2. L'évolution du genre

Mis à part le roman chevaleresque du moyen âge, les romans idéalistes et satiriques ou réalistes de l'époque baroque, l'évolution du genre a donné les types de roman suivants :

 Le roman d'initiation : il traite de l'itinéraire de l'apprentissage d'un personnage au contact d'un monde extérieur. Ex : L'éducation sentimentale de Gustave Flaubert

 Le roman autobiographique : il constitue un récit à la première personne où l'auteur retrace sa vie. Ex : Les confessions de Jean Jacques Rousseau, Les mots de Jean Paul Sartre.

 Le roman picaresque : il retrace les aventures des marginaux et donne une appréhension singulière du monde. Ex : Gil Blas de Santillane de Lesage.

 Le roman d'aventures fait voyager des personnages vers d'autres horizons autour d'une action. Ex : Le tour du monde en quatre vingt jours de Jules Verne.

 Le roman historique : il situe l'action dans une perspective temporelle antérieure à celle de l'auteur.

 Le roman policier ; il attire l'attention du lecteur sur une action basée sur des investigations, des indices, des analyses psychologiques. EX : Gérard de Villiers

 Le roman de science-fiction : il situe l'action sur l'avenir de l'humanité par le biais de l'évolution scientifique. Il offre une vision soit pessimiste, soit optimiste du monde.

 Le nouveau roman : il se démarque des procédés narratifs habituels en neutralisant le personnage au profit du réel (un objet, un moment, etc.). Ex : Robbe Grillet

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Jeudi 5 février 2009

P L A N

 

                                                                                 I.      INTRODUCTION…….....................……….……..…;;….1

                      II.      L’espace d’évolution de la femme………………………………….…...…4

                 a.   L’espace conjugal : la famille…….……………………….….4

- La maison……………..…………………………………………4

- La chambre………………………………………………………6

                 b.  l’espace extra-conjugal…………………………….....……...6

- L’espace moderne : la ville………………………………………6

- L’espace traditionnel : le village…………………………………8

                   III.      CONCLUSION ……………..…………………………………………………..……...10

                  IV.      BIBLIOGRAPHIE……………………………………...……..…………12

I.       INTRODUCTION

S’il est vrai que toute conception littéraire se réalise à l’intérieur d’un univers réel ou fictionnel au sein duquel se meuvent des spécimens humains qui assument la vision du monde qu’elle exprime, il n’en est pas moins important de rappeler que tout personnage, à fortiori le personnage féminin, ne peut être représenté que par rapport à l’espace à l’intérieur duquel il évolue. L’espace d’évolution c’est donc le cadre où le personnage féminin s’exprime dans des situations contextuelles bien définies et spécifiques. Il peut-être diversifié et délimité quand il est réel et vaguement désigné quand il est référentiel. L’espace est dit réel quand, choisi dans la réalité (la ville, la maison, etc.) il fait système dans le texte, et référentiel lorsque, choisi à partir de repères imaginés : il se justifie hors du texte. Ce qui est sûr c’est que l’espace d’évolution du personnage féminin est choisi à l’intérieur de la société où il évolue selon des caractéristiques ambivalentes et déterminantes dans sa représentation ; car selon Pius Ngandu Nkashama :

« Le romancier institue des relations privilégiées entre son héros et l’univers culturel, spirituel, social, anthropologique qui l’entoure. »[1]

Il s’agit donc d’analyser les relations entre le personnage féminin et ces espaces-là, en mettant l’accent sur les influences du milieu sur le comportement du personnage féminin ; il faut alors se demander : comment ces espaces peuvent modifier négativement l’évolution de la femme ou déterminer sa psychologie ?

Dès lors, Cheik Aliou Ndao dans Un bouquet d’épines pour elle va véritablement accorder une place significative à son héroïne, Faatu, en la faisant évoluer davantage dans des espaces particulièrement difficiles pour elle. C’est que l’itinéraire sinueux et tortueux de celle-ci dans l’univers fictionnel du roman de cheikh Aliou Ndao va nous orienter dans notre analyse. Il faut donc noter que la femme est de plus en plus dépravée par les multiples hostilités de l’espace  dans lequel elle évolue. Ce qui pose un problème de relation conflictuelle entre Faatu et les différents espaces au sein desquels  il évolue dans Un Bouquet d’épines pour elle. Traiter un tel sujet relèverait d’un travail délicat, mais il ne s’agit pas pour nous d’analyser, de manière exhaustive, le comportement de la femme face aux tentations multiples et hostiles de l’espace, encore moins des enchaînements chaotiques de celui-ci sur elle. Seulement faudrait-il circonscrire, catégoriser les limites de notre analyse afin de mieux la cerner. Quoi qu’il en soit, elle devrait rester purement littéraire dans le cadre où s’inscrit l’évolution de Faatu dans Un bouquet d’épines pour elle, à titre d’exemple. Mais au-delà, la quintessence c’est qu’au travers d’elle s’expriment et se meuvent la personnalité, l’identité et les facettes différentes du seul et même personnage dans ses attitudes particulièrement inconstantes. Elle ne saurait se soustraire aux exigences du milieu à l’intérieur duquel elle évolue. Son évolution dans l’espace romanesque suscite alors plusieurs paramètres liés aux aspects sociologiques, c’est-à-dire ceux de l’espace qui influent sur sa  psychologie et ses conditions d’existence.

Notre étude implique donc celle des espaces modernes et traditionnels et leur impact sur Faatu. Il s’agit de réfléchir autour de la question : Quelles sont les relations de la femme avec son environnement, son espace d’évolution, c’est-à-dire le village, la ville, la famille, la maison, etc. ?

II.    L’espace d’évolution de la femme

     a.   L’espace conjugal : la famille

La famille est un maillon important de la société. C’est même l’élément de base à partir duquel le personnage féminin acquiert l’éducation, la formation et l’initiation qui vont déterminer le cours de son itinéraire dans la littérature africaine. Sans elle l’existence n’a aucun sens selon Cheikh Hamidou Kâne dans les Gardiens du temple :

 « L’homme n’existe pas sans la famille, sans la société. Je crois maître qu’il n’est (…) pas de monde possible sans la famille, sans la communauté solidaire, sans la chaîne des générations »  ( Les G T, p. 53)

Plus que d’étudier les éléments qui composent la famille, il s’agit pour nous d’analyser l’évolution de Faatu à l’intérieur des espaces en miniature que sont la maison, la cuisine et la chambre, notamment les conditions et les situations dans lesquelles elle y vit.

          -   la maison

L’espace de la maison dans Un bouquet d’épines pour elle est varié. En réalité le personnage féminin est mobile et évolue dans différentes maisons où à chaque fois il adopte un comportement spécifique au milieu. La maison apparaît comme un espace clos et restreint pour Faatu qui y subit ses peines. C’est pour elle le lieu où elle affronte le premier drame de sa vie. C’est dans cet espace plus précisément dans la cuisine que Faatu sera victime du viol qui va bouleverser son existence. C’est le début du gouffre existentiel  dans lequel Faatu s’enlise, écartelée et désorientée dans cet espace où la femme est considérée comme un objet à tout faire surtout lorsqu’elle occupe des fonctions aussi dépréciatives que celles de ménagère. Le narrateur affirme :

 « Elias se leva brusquement de son divan, pénétra dans la cuisine. (…). Lorsqu’elle se réveillera, elle eut l’impression d’étouffer. (…) faatu sentit son bas-ventre se déchirer, elle perdit connaissance » (Un B E E, p. 109)

Cela lui donne sans doute l’image désagréable d’une femme réduite à de strictes conditions de vie, ravalée à la situation d’un personnage de seconde zone, soumise et exploitée, voire condamnée à vivre comme une simple domestique. De ce point de vue, l’espace de la cuisine révèle le véritable statut concédé au personnage féminin qui doit assumer un rôle aussi dégradant que celui de domestique. Pour Faatu la cuisine est tout, à la fois un espace de labeur et de repos ; en effet, dit le narrateur :

« Faatu, qui pourtant ne dormait que sur un matelas posé à même le sol dans la cuisine (…) » (Un B E E, p. 47)

L’espace de la maison est étouffant et éprouvant pour elle ; c’est un milieu où il lui est difficile de s’affirmer, encore moins de s’épanouir. De plus, il y a la mésestime des autres personnes qui composent cet espace ; Faatu ne jouit même pas de la moindre considération de leur part, à la limite elle n’est considérée que comme une « bonne », stricto sensu, taillable et corvéable à merci. Le personnage féminin évolue dans ce milieu, obligé de subir le poids d’un complexe de supériorité qu’exercent sur elle ses employeurs. Ecrasée et diminuée, Faatu n’a d’autres alternatives que d’accepter les réalités de cette maison où elle est consciente qu’elle devrait subir en silence le poids des autres. Le narrateur ajoute : 

« Elle avait à exécuter des ordres, sans prérogatives ni initiative » ( Un B E E, p. 48)

La maison est aussi pour la femme mariée un lieu de soumission, d’obéissance à l’autorité maritale. Elle y perd sa liberté, ses responsabilités et ses capacités d’entreprendre seule sans l’injonction du mari. Marié, le personnage féminin est à la limite condamné à se conformer aux humeurs de son homme qui le tient par le cou  à travers l’excès de ses prérogatives que lui a attribuées la société. Aucune marge de manœuvre pour la femme mariée, aucune liberté ne lui est concédée. Elle peut même parfois y subir des sévices des brimades et des mauvaises conditions de vies ; et son droit le plus élémentaire est souvent bafoué à dessein par l’homme.

Dans un autre contexte, la maison Faatu est un espace de liberté, plus exactement de libertinage où tous les excès sont permis et accomplis à l’insu de la société. Dans cet espace privatif parce qu’étroit et étouffant, elle mène une vie libérée aux goûts et aux plaisirs simples, aux escapades et aux soirées folles et excessives, le tout dans la discrétion. L’auteur d’Un bouquet d’épines pour elle nous apprend :

« (…) le va-et-vient de nombreuses femmes qui bourdonnaient de chez Faatu cachait consommation d’alcool, adultères, trafics d’influences et interventions politiques, (...) » (Un B E E, p. 136)

 

            -  La chambre

L’espace où peut-être, le personnage féminin peut se sentir le plus assujetti c’est la chambre conjugale. Faatu, à l’intérieur de la « baraque » de Paa Diallo vit le calvaire, l’angoisse d’une femme obligée de se coucher sous le même toit avec un mari à qui tout la lie sauf l’amour, paradoxalement. Elle va y subir les lois d’un mari vieux, dépassé, intransigeant et autoritaire. Ses moindres mouvements et gestes sont surveillés et décriés par celui-ci. La « baraque » de Paa Diallo est pour la jeune adolescente qu’elle fut, un espace de privation, de harcèlement constant et de repli sur soi. La nature coercitive de l’espace l’oblige à ne pas se découvrir, à inhiber sa personnalité et à s’effacer au profit du mari à qui elle se soumet en subissant ses lois. A cela s’ajoute la pauvreté des lieux. En plus de la misère qui y règne et qui l’installe dans l’ennui, le besoin, la monotonie et l’angoisse, Faatu ajoute :

« Diallo avait meublé sa baraque où trônaient deux lits adossés aux murs et se faisant face, une table recouverte d’une toile cirée portant bols, assiettes, cafetières et différentes boîtes, un plateau avec une théière et des verres.» (Un B E E, p. 182)

C’est dans cet espace sobre et précaire où règne une pauvreté certaine que commence la vie de débauche de Faatu révoltée par le comportement inadmissible d’un mari qui appartient à un autre âge. Ce qui à la fréquentation de milieux peu recommandables, d’espaces où tout se fait autour de la bouteille d’alcool, des simples discussions aux transactions les plus sérieuses ; elle sera entraînée avec la complicité de son concubin, Grégoire,  dans des vices inextricables pour elle. C’est le début pour la jeune villageoise d’une vie amorale fondée sur la jouissance. Cheik Ndao explique :

« Grégoire emmenait Faatu dans les boîtes des quartiers périphériques presque chaque samedi soir. C’est là que Faatu prit sa première bière. » (Un B E E, p. 267)

La chambre de Grégoire, plus qu’un espace d’évasion pour Faatu qui voulait échapper à l’emprise de Paa Diallo, est pour elle un lieu de perdition où elle adopte « (…) tout ce qui « était » rejeté par son milieu. » (Un B E E, p. 268)

Dans son évolution Faatu ne reste pas seulement confinée dans des espaces clos ou conjugaux, elle peut aussi évoluer dans des espaces ouverts que nous avons identifiés comme étant extra-conjugaux.

        b.  l’espace extra-conjugal

           -   L’espace moderne : la ville

D’une manière générale, la ville a toujours été pour le personnage romanesque dans la création littéraire un gigantesque espace d’évolution dont la fascination risque de le dévier de ses objectifs premiers. Carrefour incontournable où se rencontrent toutes les cultures, toutes les civilisations et toutes les spécificités du pays, et où se croisent aussi tous les spécimens humains, la ville apparaît pour Faatu comme un haut lieu de perdition qui s’ouvre sur l’immensité du vide dans lequel il se sent isolé et solitaire, face à cette multitude et ses grandeurs inconnues susceptibles de l’engloutir et de l’enchaîner dans le gouffre insoluble du vice. Dans  ce vaste espace, elle donne l’impression d’un personnage déboussolé, perdu dans ses rêves, ébloui par cette incommensurable étendue de bâtisses en dur. Elle y perd alors tout ce qu’elle a de sacré : sa dignité, sa personnalité et son honneur de femme, dans l’indifférence totale des citadins mus par un individualisme qu’elle n’a jamais compris.

La ville dès lors l’écrase de son poids démesuré et de sa force de séduction. Elle devient pour elle un bourreau infatigable qui l’assaille sans cesse en créant les conditions de sa souffrance et de son anéantissement. L’héroïne d’Un bouquet d’épines pour elle en subit passive, naïve et impuissante, le poids. Cheik Aliou Ndao explique comment Faatu au premier contact de la ville était apeuré :

« La ville lui paraissait un monstre insensible prêt à écraser tout être qui n’accepterait pas de lui faire des concessions.» (Un B E E, p. 53)

Néophyte, elle est désorientée et elle nourrit, par rapport à cet espace qui lui paraît infini, un complexe né de la fascination de cette immensité compacte qui semble s’ouvrir vers l’inaccessible. En ville toutes les certitudes, l’assurance et l’éducation acquises au village s’estompent et cèdent la place aux impostures, aux tromperies et aux manigances de la cité qui favorise chez Faatu le doute et la remise en question de ses propres valeurs inhibées et murmurées au plus profond de soi, par crainte d’être jugée négativement. Il s’opère alors chez elle un bouleversement profond et tacite qui l’expose à toutes sortes de tentations, de dangers propices à la débauche. Elle devient vulnérable parce qu’elle n’est pas suffisamment armée pour affronter les exigences de la vie remuante de la ville ; car dit Cheik Aliou Ndao :  « Les femmes avaient conscience de leur échec dans la jungle dakaroise.» ( Un B E E, p. 161).

La ville, à la lumière de ce constat, déprécie sans aucun doute le personnage féminin. En plus de l’anéantir, elle dépouille la femme de son identité et de  sa personnalité, en bousculant ses propres certitudes, et constitue pour elle un lieu de négation par excellence ; négation de sa liberté de mouvement, de décider et de prendre ses propres initiatives face aux assauts répétés de la cité. Et le sentiment d’être perpétuellement devant l’inconnu verse le personnage féminin dans une angoisse existentielle quotidienne. Faatu se contente alors de voir la ville se déployer et répandre sur elle ses excès sous son regard impassible ; Car :

« Elle se réfugiait dans la contemplation nocturne de la ville, dans ses scintillements, ses néons, ses bruits étouffés, ses éclats de voix et de klaxons, ses jurons d’ivrognes, ses bagarres entre prostituées. » (Un B E E, p. 50)

C’est aussi cette fascination de la ville qui fige la femme dans l’inertie, l’expectative et l’impassibilité qui la rendent vulnérable et accessible face à ce que, dans un autre contexte, Philippe Berthier a appelé, dans l’introduction qu’il consacre aux illusions perdues d’Honoré De Balzac:

 « (…) un sentiment si baudelairien de la monstruosité de la ville. (…) ses abysses infinis d’horreur et de merveilles, de sainteté et de souillure. Tout s’achète et se vend, les degrés de gloire sont mesurés par les degrés de prostitution. »[2]  

C’est sans conteste, le désespoir qui habite Faatu, celui de voir son univers s’écrouler autour d’elle et de nourrir le sentiment du sacrifice vain, avec la complicité de l’espace moderne qui, avec ses complications, anéantit tout, y compris le personnage féminin. Ken dans Le Baobab fou tombe dans le même piège de la vie moderne, car dit-elle :

« J’avais découvert L.S.D. et ses angoisses. L’alcool et ses humeurs. L’amour libre. Rapidement je m’étais trouvée affublée d’une étiquette. (…). Je traînais dans les cafés et les bars, (…) ; mes compagnons étaient les marginaux et les intellectuels d’une société en décadence »[3]

La ville est donc un espace, certes ouvert à plusieurs horizons et perspectives mais paradoxalement plein de contraintes pour le personnage féminin qui, s’il n’y prend garde, risque de tout y perdre. Faatu y a tout abandonné, sa personnalité, sa dignité et l’honneur de sa famille : sa floraison, le « symbole de son adolescence.»

                     -   L’espace traditionnel : le village

Généralement conçu sur le pouvoir de l’homme qui exerce sa prééminence et son hégémonie sur la femme, l’espace traditionnel apparaît à priori pour celle-ci comme un lieu où elle n’évolue que par rapport à un certain nombre de contraintes. Mais, à la différence de la ville, ces contraintes sont érigées en règles auxquelles la femme est obligée de se soumettre. Il apparaît, dès lors, que l’espace traditionnel est un lieu où la conduite de la femme est surveillée et réglée de très près. Mouhamadou Kâne écrit que pour la femme :

« La tradition n’apparaît plus dans les romans que comme un obstacle à la liberté, comme l’instrument par lequel les nantis préservent leur position. »[4]

L’inexcusable pour Anta, cousine de Faatu, parfaitement ancrée et imprégnée des enseignements et de l’éducation du village, c’est comment Faatu jeune fille du village en est arrivée à ce stade de débauche. L’explication se trouve assurément dans les propres termes de  Faatu qui murmure :

« Un jour, je (…) raconterai peut-être comment une fille de la brousse, élevée dans des traditions presque intactes, en est arrivée là où j’en suis.» (Un B E E, p. 12)

Elle se trouve aussi, sans aucun doute, dans l’impossibilité pour elle de choisir parmi un ensemble des valeurs rurales et modernes à priori distinctes les unes des autres, donc forcément ambivalentes, qui se disputent la primauté de la même personne.  La réalité c’est qu’en elle s’embrouillent les valeurs délaissées de l’espace traditionnel et qui sont bousculées par les tentations nouvelles de l’espace moderne.

III.  CONCLUSION

Au terme de notre étude, il apparaît clairement que le personnage féminin modèle son comportement par rapport à l’espace qui exerce sur la femme des influences certaines. En effet, le comportement de la femme diffère selon les espaces où elle évolue. La ville installe Faatu dans une vie infernale qui l’oblige soit à se replier sur elles-mêmes pour préserver ses traditions, soit à sombrer dans une vie de débauche succombant ainsi aux tentations multiples de la modernité. Nous avons montré comment les différents espaces entraînent la dépravation du personnage de Faatu.

La maison contribue à la dépersonnalisation et à la dépréciation  du personnage féminin à qui on attribue des rôles qu’il incarne dans des conditions particulièrement épouvantables. Le choix de Cheik Aliou Ndao de faire vivre son héroïne dans des maisons où tout contribue à l’anéantir, aussi bien l’austérité du milieu que les exigences de convenances sociales qui y ont trait, explique son désœuvrement. Faatu habituée au milieu traditionnel a du mal à évoluer brusquement dans des maisons où les cultures et les mœurs sont occidentalisées.

La cuisine fut aussi pour elle l’espace où pour la première fois elle versa dans la souffrance, celle de l’adolescente meurtrie et dépouillée de sa jeunesse, mais aussi souffrance de l’adolescente violée, violentée pour l’assouvissement du seul plaisir d’un homme veule.

La chambre est un espace étroit et exigu où la moindre déconvenue est pour Faatu source de pression, ce qui la mettrait au sein de cet espace déjà invivable, dans une situation de suspicion et de tension latente. Il apparaît alors que la chambre est un espace où le personnage féminin subit ses peines et vit un drame quotidien. C’est aussi un espace dans lequel elle laisse libre cours à ses fantasmes, par les vices et la promiscuité de tous ordres. Faatu, par exemple, en fuyant la chambre de Paa Diallo s’est retrouvée dans celle de Grégoire, pour y vivre en concubinage et dans l’adultère. C’est certes pour elle un espace de refuge et de fugue, mais un refuge incommode par rapport aux normes de la société et où, pour la première fois, elle goûte à l’alcool avant de sombrer dans une conduite pire. L’espace de la chambre donne l’image d’un lieu de passe mais, dans le contexte d’un bouquet d’épines pour elle, il s’agit plus d’un espace où Faatu est abandonnée à elle-même. La constante c’est que, dans cet espace clos, la femme, livrée à elle-même, à ses sensations et désirs incontrôlés et, à l’abri de tout regard indiscret, se laisse entraîner dans l’innommable.

L’espace moderne est, quant à lui, celui de toutes les contradictions, de tous les contrastes où le personnage féminin se démène et tente vainement de résister aux assauts répétés de l’inconnu. Un espace impitoyable et injuste dans lequel la femme se perd dans les marécages des vices imposés par l’immoralité et la déperdition des mœurs de la cité ; tout ce qui peut choquer ailleurs, devient banalité en ville sous le poids d’un modernisme démesuré. Dans cet espace infini, austère et cruel, Faatu ne semble pas suffisamment armée pour ne pas abdiquer. elle est réduite, au premier contact de la ville, à la domestication asservissante sans quelque forme de reconnaissance que ce soit : Faatu est violée par Elias, son employeur. C’est que la ville espace lointain et chimérique d’une virtuelle réussite pour la villageoise, est malheureusement pour elle source de désenchantement et de désillusion, celle d’un espoir vain. Dans cette quête de l’ailleurs, un ailleurs meilleur que la vie difficile de leur village, elle bute contre de multiples obstacles que la fragilité de sa personnalité, son impréparation à la souffrance et à la misère que lui impose cet espace moderne insupportable et impitoyable pour eux, ne lui permettent pas de surmonter. Sa déception est donc grande une fois en ville où la solidarité est quasi inexistante, l’inégalité accrue, et où enfin, l’opulence côtoie la misère dans une indifférence méprisante. Elle se rend à l’évidence qu’il faut, soit abdiquer et succomber aux tentations chaotiques de la ville, au renoncement de soi, soit se battre pour triompher malgré tout de la vie.

L’espace traditionnel pour une part importante et, au-delà de toutes ses contraintes, ne représente pas pour Faatu un espace aussi chaotique que celui de la ville. Cependant, l’espace d’une manière générale a été dramatique pour Faatu et même pour le personnage féminin en général dans la littérature sénégalaise : les exemples des personnages de Ken Bugul dans le baobab fou, de Joahana Simentho dans les tambours de la mémoire etc., et d’autres personnages féminins attestent cela.

III.             BIBLIOGRAPHIE

1.      CORPUS

Ndao, Cheikh Aliou. Un bouquet d’épines pour elle. Dakar : Présence Africaine, 1988

2. ŒUVRES

Balzac, Honoré De. Illusions perdues. Paris : Flammarion, 1990, pour cette Edition

Kâne,  Cheikh Hamidou. Les Gardiens du temple. Paris : Stock, 1995

Ken Bugul. Le Baobab fou. Dakar : N.E.A., 1986

3.        ETUDES CRITIQUES

a.      OUVRAGES

Bachelard, Gaston . Poétique de l’espace. Paris: PUF, 1960

Bourneuf, Roland et Ouellet, Real, L’univers du roman. Paris : PUF, 1975

Kâne, Mouhamadou. Roman africain et tradition, Dakar : NEA, 1982

Mauriac, François. Le romancier et ses personnages. Paris : Buschet-Chastel, 1933

Pius Ngandu Nkashama.  La littérature africaine écrite. Issy-les Moulineaux : Les classiques africaines, p. 51

b.     ARTICLES

 

Cabakulu, Mwamba. « Femmes africaines-ecrivains : une écriture de revanche ? ». Cahier de l’IPAG, n°5, 1989

Joubert, Jean Louis. « La parole aux femmes ». Notre Librairie, n° 117, avril-juin, 1994, p. 4

Kesteloot, Lilyan. « La percée des femmes ». Environnement africain un double combat, n° 39-40, vol x, 3-4, Enda-Dakar, 1997, pp. 1-11

 



[1] Pius Ngandu Nkashama. La littérature africaine écrite. Issy-les Moulineaux : Les classiques africaines, p. 51

[2] Honoré De Balzac. Illusions perdues. Flammarion, 1990, Paris,  p.  37

[3]  Ken Bugul. Le Baobab fou. Dakar : N.E.A., 1997, pp. 97-98

[4] Mouhamadou kâne. Roman africain et tradition. Dakar : NEA, 1982, p. 32

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Jeudi 5 février 2009

    Dire que l’homme est libre peut se prendre dans un sens très relatif. Libre, oui, mais par rapport à quoi? Par rapport à la société, par rapport à son passé, par rapport à son milieu, son corps? C'est une manière assez négative de penser la liberté. D'un point de vue plus positif, en quoi consiste la liberté? Est-ce que la conscience est en elle-même libre absolument?

    Si c’était le cas, il faudrait comprendre comment l'individualité trouve sa place dans un univers dont la science mécaniste nous montre qu’il est entièrement déterminé. Les nuages ne se déplacent pas « librement » dans le ciel. Ils vont et viennent conformément à des courants. Les animaux ne se comportent pas « librement » dans la nature. Ils suivent les lois de la Nature que leur commande leurs instincts.

    En quel sens peut-on dire que seule l’homme dans la nature dispose d’une liberté ?

A. L’acte libre et le déterminisme

    En occident, nous ne pouvons la question de la liberté qu'en relation avec le paradigme mécaniste issue de la représentation scientifique du monde. Si la nature est déterminée, comme l’affirme la science mécaniste depuis Descartes, cela veut dire que les événements qui occurrent dans la nature répondent à une causalité. Nous disons que D est déterminé si est l’effet d’une cause C, de telle manière que si C n’était pas apparu, E ne pouvait pas non plus se manifester.

    C ® D

    Mais comme C n’est lui-même qu’une composante de la causalité, il est précédé d’une autre cause qui justifie son apparition on a donc plutôt :

    A ® B ® C ® D

    Nous disons que D est déterminé, s’il est l’effet de C de telle manière que si C n’avait pas eu lieu, e ne pouvait pas non plus avoir lieu. Le lien que nous posons entre C et D est un lien de nécessité. Comme C est dans la même situation, nous avons tendance à penser la nécessité comme une série de causes, un série qui suit un temps linéaire rigoureux et sans cassure. Croire qu’il existe de tels liens de nécessité, c’est professer une doctrine que l’on appelle le déterminisme. On appelle déterminisme la doctrine qui soutient que tout les événements de la nature sont soumis à une nécessité rigoureuse et invariable, de telle manière que si nous connaissions les lois dont la Nature est faite et la positions exacte de chaque objet, nous pourrions prévoir exactement de ce qu’il adviendra de l’état de l’univers dans le futur C’est le rêve de Laplace. Ce schéma de la causalité est un peu trop simple, mais il permet de penser la notion d’acte libre dans un cadre strict.

    Considérons donc un événement cette fois-ci humain, E. C’est par exemple l’apparition d’une idée dans mon esprit, la décision que je prend d’accomplir une action, c’est le choix que j’effectue consciemment et de manière très délibérée. Poser le déterminisme c’est affirmer que E, peut être considérée comme une chose qui est l’effet d’une cause D qui l’a précédé. E est déterminé s’il est l’effet d’une cause D. Le déterminisme est la doctrine qui soutient que tous les événements qui ont lieu dans la nature sous soumis à une causalité stricte et invariable. Si D n’était pas apparu, E n’aurait pas pu apparaître. Le lien en D et E est un lien de nécessité. Affirmer que E est l’effet nécessaire d’une cause D, c’est admettre qu’existe un déterminisme.

    Mais c’est aussi du même coup nier la possibilité d’un libre-arbitre. Le libre arbitre suppose en effet un pouvoir de commencement absolu, de telle manière que l’acte libre ne soit déterminé par rien d’autre que par sa propre puissance. Or à ce titre, la liberté paraît une sorte d’offense au statut général du règne de la Nature, une sorte d’exception magique accordée à l’homme à une règle qui s’applique à tout le reste de la création. Il paraît dans ce contexte de pensée légitime de se demander pourquoi l’homme devrait faire exception à la règle. Comment le jaillissement d’une liberté dans le tissu serré du déterminisme est-elle concevable ?

    Que serait, dans le cadre de la représentation du déterminisme un acte libre ? Supposons que dans la chaîne des causes qui précède E, nous trouvions une cause A qui soit la cause première :

        A ® B ® C ® D ® E

    Si cette cause A est première, elle possède une position originale, puisqu’elle n’est pas réductible à toutes celles qui résulte d’elle. Elle est à l’origine de E. Nous pouvons lui attribuer un caractère la spontanéité, car elle est douée du pouvoir de commencement. La liberté, si elle existe, suppose la spontanéité. La spontanéité libre suppose aussi la conscience. S’il y avait génération spontanée sans conscience, on ne parlerait pas de liberté. La liberté suppose plus qu’un commencement inconscient. L’homme libre doit agir en pleine conscience de ses actes. Il doit être capable de peser le pour et le contre, de délibérer et de choisir entre des possibles, puis d’agir pour produire quelque chose qui deviendra dans la Nature une cause capable de modifier ce qui est. Nous dirons que la liberté suppose un sujet conscient et rationnel. Puisque l’homme libre n’obéit qu’à la loi de sa propre nature, il est aussi autonome. Il n’échappe pas à toute loi, il se donne à lui même sa loi. Etre autonome, c’est échapper à la détermination d’une nature qui nous est étrangère en n’obéissant qu’à la loi de sa propre nature.

    S’il y a une liberté, elle suppose que tout se passe comme si la conscience humaine mise ici pour A était la cause première non-physique d’effets qui eux sont des phénomènes physiques. L’esprit, en vertu de sa liberté, intervient dans la Nature et la modifie en produisant des séquences de causes. Dans le vocabulaire de Kant, la série des événements se situe dans l’ordre du phénomène, tandis que la cause première elle, se situe sur le plan du noumène. Tandis que les phénomènes de la chute de la tuile du toit ne répondent pas à une initiative d’une volonté consciente. Il y a derrière l’apparition du phénomène des conditions, des antécédents : le vent, le bois pourri, le poids de la tuile. Toutes les composantes du phénomène sont elles-mêmes réglées par des causes et assujetties à des lois. Les événements naturels peuvent se penser dans le cadre d’un déterminisme. C’est un peu comme si l’univers physique était un jeu de billard où une boule cogne une autre boule et en provoque le déplacement et ainsi de suite à l’infini. Dans la Nature il est facile de penser que tous les événements sont régis par un déterminisme. Et pourtant, nous pouvons aussi admettre qu’il est dans la nature de la conscience de pouvoir librement influer sur le champ entier de la nature et modifier les événements.

    Il n’est pas évident que ce schéma du déterminisme soit exact. Les développements les plus récents de la physique font plutôt apparaître que le déterminisme est plus une exigence de l’esprit qu’une réalité que l’on observerait dans la nature. .Le paradigme mécaniste de la science du XVIII ème siècle est loin d’être au dessus de toute discussion. Il enveloppe des présupposés qui doivent être remis en cause. S'il s'avérait que le paradigme mécaniste est faux, tout le problème serait à revoir. Cependant, l’analyse formelle que nous venons de mener a son importance car elle précise dans ce  cadre précis ce que devient  le problème de la liberté.

B. La liberté de vouloir

    Considérons le problème sous un autre angle : qu’est-ce qui atteste l’existence d’un libre-arbitre ? Nous faisons une expérience claire de notre pouvoir de choisir. Nous éprouvons ce pouvoir en présence de plusieurs possibles qui s’offrent à nous. Nous percevons en nous une volonté libre, réfléchie, maîtresse d’elle-même et nous avons même un sentiment vif de notre liberté et de notre indépendance. Cette expérience consciente se suffit à elle-même pour attester de la présence de la liberté en l’homme. « La liberté de notre volonté se connaît sans preuve, par la seule expérience que nous en avons[1] ». Autrement dit, la preuve de la liberté, c’est la liberté elle-même en acte, telle que nous la rencontrons dans notre expérience.

    Cette liberté de fait se fonde sur la liberté de vouloir ou de ne pas vouloir qui appartient au moi de manière très intime. Mais encore faut-il que cette puissance soit exercée comme il faut. Pour que nos actes soient libres, il est important que l’action soit spontanée, mais aussi qu’elle soit délibérée. Il ne s’agit pas seulement de dire que nous avons les coudées franches et une latitude de mouvement pour agir, mais surtout de se demander su l’esprit est libre dans l’action. Or c’est bien cette liberté que nous perdons quand nous sommes submergés par les émotions, quand nous suivons une suggestion inconsciente sans nous en rendre compte, quand la passion nous pousse là où elle veut aller et où nous ne faisons que suivre. Le joueur invétéré ne choisit plus d’aller à la table de jeu. Il y est conduit malgré lui. Il ne peut plus faire autrement. Il ne peut pas s’empêcher d’y aller. La fascination du jeu l’emporte et il n’est plus alors qu’un automate dont toutes les réactions sont réglées par avance. Ces actes sont prévisibles : on sait ce qu’il adviendra de sa contrariété s’il est empêché d’assouvir sa passion : ses actes sont de part en part conditionnés.

    L’homme libre doit conserver sa lucidité devant le réel, son pouvoir de délibération, car s’il perdait toute lucidité et tout pouvoir de délibération, il perdrait du même coup sa liberté. Tout se joue donc au niveau de la disponibilité à elle-même de l’intelligence. Où bien je me soumets aveuglément aux mobiles sensibles de la séduction du plaisir, de l’attrait du désir, ou bien je ne me laisse déterminer que par des motifs intellectuels qui résultent d’une considération juste et saine de la situation d’expérience actuelle. Pour que je puisse juger sainement, il faut que mon intelligence garde son indépendance, observe un retrait et ne soit pas asservi au domaine des sens. C’est là une exigence élevée, mais ce pouvoir est peut être en nous. C’est pour Descartes une évidence incontestable : « il est évident que nous avons une volonté libre qui peut donner son consentement ou ne pas le donner quand bon lui semble, que cela peut être compté pour une de nos plus commune notions[2] ». La volonté s’appartient à elle-même, parce que la conscience s’appartient à elle-même.

    Selon le volontarisme, le pouvoir de la volonté est certainement le plus grand pouvoir dont l’homme dispose, celui qui le rend capable de tout. La volonté est en l’homme une puissance absolue. Nous ne pouvons pas tout comprendre, mais il est possible de tout vouloir. La volonté est à ce point une puissance absolue qu’elle dépasse tout à la fois la conviction que l’on tire des motifs intellectuel que la persuasion que nous trouvons dans les mobiles sensibles.

    1) A supposé que nous nous trouvions devant une décision à prendre qui nous met devant une alternative entre A et B. Nous serions alors comme l’âne de Buridan qui a également faim et soif et qui a été place entre un picotin d’avoine et un baquet d’eau. S’il n’y avait de détermination de la volonté qu’à travers l’empire des raisons, l’âne pourrait mourir de faim et de soif. Si par contre l’âne dispose effectivement d’un libre arbitre, il possède le ressort d’une volonté capable de trancher une situation d’indifférence, ou l’esprit balance entre A et B. La volonté libre est la force qui fera pencher la balance en faveur de l’une ou l’autre des options, soit aller boire d’abord, puis aller manger ensuite. C’est le pouvoir de la liberté qui seul est susceptible d’incliner. Cette situation est appelée liberté d’indifférence que Descartes qualifie de « plus bas degré de la liberté. 2) Au plus haut degré se situe la liberté rationnelle qui consiste pour la volonté à suivre les motifs que l’intelligence lui propose, de sorte qu’avec clarté apparaît qu’un choix s’impose comme meilleur que l’autre. C’est un peu comme si sur la balance, le poids des motifs intellectuels inclinait nettement vers A et non pas vers B et que je choisissait A en toute connaissance de cause et repoussait B. La volonté suit ce que l’entendement lui propose, elle est éclairée par l’intelligence. Quand nous voyons le meilleur, il est sage de le suivre, comme il serait absurde de poursuivre le pire tout en connaissant le meilleur. 3) Cependant, parce que la liberté de la volonté suppose un pouvoir original qui est indépendant des ressources à la fois de la séduction sensible autant que des motifs intellectuels, il est tout à fait concevable que nous puissions aussi choisir délibérément le pire tout en connaissance le meilleur. C’est un peu comme si, l’un des plateaux de la balance penchait nettement d’un côté A, parce que toutes les raisons nous y inclinent, et que pourtant, en vertu de notre liberté, nous décidions de choisir B. On peut toujours dire que c’est ridicule, mais nous pouvons le faire, estime Descartes, ne serait ce que pour nous prouver à nous-mêmes notre liberté.

    Si tel est le cas, nous disposons alors d’un libre-arbitre absolu. Le libre-arbitre humain est donc la capacité de se décider en dépit de toutes les déterminations, que celles-ci soient des mobiles sensibles ou des motifs intellectuels. Mais attention, que vaut le "si" en pareil cas?

C. L’acte gratuit et la liberté

    Une fois admis cette hypothèse d'un libre-arbitre absolu, on admettra que la liberté est capable du meilleur comme du pire. Le « sentiment vif » de la liberté peut devenir une sorte d’ivresse devant l’indétermination des possibles. « Je peux faire ce que je veux, rien ne me détermine, je suis libre ». Ne pouvons-nous pas parfois avoir le sentiment que nous pouvons choisir n’importe quoi ? Ne pouvons nous pas donner à la volonté n’importe quel objet ? A la limite cela peut vouloir dire qu’il y a dans la conscience une telle disponibilité qu’elle peut agir gratuitement, sans motivation.

    1) L’acte gratuit, c’est l’acte qui est accompli sans raison, par seul effet de la liberté. Prenons un exemple célèbre, celui du héros de Gide dans les Caves du Vatican Lafcadio. Lafcadio se rend à Rome par le train et se retrouve seul dans la nuit, ne partageant son compartiment qu'avec un vieux monsieur, Amédée Fleurissoire. Le train est d’un modèle ancien où les portes s’ouvrent directement sur la voie. Lafcadio se prend d’une pensée folle. Là sous ma main, la poignée. Il suffirait de la tirer et de le pousser en avant. On n’entendrait même pas un cri dans la nuit[3]. Qui le verrait... un crime immotivé, quel embarras pour la police ». En effet dans une enquête, que cherche la police ? Les mobiles du crime. On cherche les motivations du meurtrier. Il doit bien y avoir une raison, une personne à qui profite le crime .C’est tout l’intérêt des romans policiers que de remonter le fil des raisons vers le coupable. Dans l’homme au complet marron, d’A. Christie, il doit y avoir quelqu’un qui devait avoir un intérêt dans la mort de la jeune fille au début. S’il n’y a pas de mobile, il n’y a pas de motivation, pas de lien entre l’acteur et l’acte. Lafcadio pense ne pas pouvoir être soupçonné, , il n’y a pas de relation entre lui et Amédée Fleurissoire. L’enquête devra s’orienter ailleurs pour trouver un coupable. Lafcadio prend un soin tout particulier à renforcer la gratuité du crime : il remet tout au hasard et se met à compter pour soumettre sa décision à l’apparition d’un feu dans la nuit. Or le hasard, c’est ce qui est fortuit, ce qui est dépourvu d’intention consciente, donc de motivation intrinsèque. Et le crime a lieu.

    Un autre exemple, le jeu de l’acte gratuit selon les punks. Marcher dans une avenue et donner un coup de poing « comme ça », sans raison, dans la figure de la vieille dame. Entrer dans une fête populaire et « comme ça » commettre un acte de pure provocation. Mais nous pouvons chercher plus près de nous, avec une moindre provocation : quand nous prenons une décision écervelée « comme ça », sans raison, nous procédons comme Lafcadio. « je choisis cela, comme çà, après tout je suis libre de faire ce que je veux, de faire tout ce qui me passe par la tête ». Cette attitude se rencontre dans la vie quand nous disons « faire n’importe quoi ».

    Alors apparaît quelque chose d’étrange et de monstrueux : le jaillissement de l’absurde. L’absurde de la liberté se donne avec une sensation enivrante de vertige. Comme si la vie était suspendue au dessus de l’abîme et que nous nous donnions au jeu du vertige d’une choix gratuit. Cette sensation de vertige traverse bien des textes de la littérature existentialiste, dont La Nausée de Sartre. Si l’existence n’est vue que comme une déréliction absurde, alors elle est gratuite, sans raison. Elle n’est que l’improvisation perpétuelle d’une liberté qui se recréée à chaque instant, surgissant de rien pour aller vers quelque chose qui est son projet et son but. L’homme qui dispose d’une telle liberté doit, quand il revient sur lui-même éprouver ce vertige : c’est terrible, je peux faire ceci ou cela, et rien ne me donne une direction, toute décision est gratuite. D’où l’importance de l’angoisse, car dans l’angoisse la liberté s’angoisse d’elle-même, parce qu’elle n’est déterminée par rien, parce qu’elle est vide. L’homme qui s’hallucine devant sa télévision en essayant de tuer le temps ne fait que dériver son angoisse. Il éprouve tout aussi bien le sentiment qu’il aurait pu faire autre chose., que sa décision de s’enfoncer dans le canapé et de rester là est gratuite, elle ne relève que de lui, de son choix, de sa responsabilité.

    Dès lors, le vertige de la gratuité ne laisse qu’une porte de sortie, l’engagement. Il faut donner une forme à la liberté, il faut en faire un projet, il faut lui donner un sens, et ce sens signifie poser sa motivation par rapport aux autres. En fuyant vers les autres pour me donner un rôle, je me donne une consistance momentanée, puisque dans la conscience abyssale de la liberté je ne suis rien et que ma liberté n’est qu’une gratuité laissée à elle-même. C’est aussi pour la même raison que l’ennui me guette : si rien ne me détermine du fond de moi-même, je suis obligé de tout tirer de moi-même et si ma volonté reste sans mouvement, je retombe aussitôt dans l’ennui qui est la liberté désœuvrée.

    2) Telle est la justification que l’on donne du « sentiment vif » de liberté, interprété comme gratuité, vu d’un côté comme un jeu dangereux, de l’autre comme un statut existentiel de la liberté. Mais cela constitue-t-il une preuve ? Le vertige de la liberté est-il la meilleure preuve que nous puissions avancer de l’existence du libre arbitre ?

    L’acte de Lafcadio est-il réellement dépourvu de motivation ? Il y en avait au moins une : le désir de s’évader d’un comportement ordinaire, de désir d’un acte excentrique et original. Il est tout à fait compréhensible qu’un désœuvré qui s’ennuie puisse éprouver le besoin , pour se sentir exister un temps soit peu, de commettre un acte qui le distingue. Faire l’original est une motivation. L’acte gratuit du punk n’est pas différent. La violence peut être une manière désespérée d’user de la provocation pour se sentir exister face à quelqu’un. C’est une formation du désir de reconnaissance. Le désir d’originalité est inséparable du désir de reconnaissance. Même quand on agit « comme çà », il y a encore une motivation liée au risque, au jeu, à l’essai. Mais cela signifie alors que la liberté n’est pas en situation dans le monde, elle n’est pas engagée dans le réel.

    L’absence de motivation d’un acte peut n’être qu’apparente. Elle peut être dissimulée dans le caractère bizarre de l’acte. Mais pourquoi donc un acte « bizarre » serait-il plus libre qu’un acte ordinaire ? Ce n’est pas parce que l’on n’est pas conscient de ses propres motivations, parce que l’on ne veut pas les regarder en face que pour autant ces motivations n’existent pas et ne sont pas agissantes. Derrière un acte humain, il y a toujours des raisons que celles-ci soient conscientes ou qu’elles soient inconscientes. L’activité de la conscience placée dans l’état de veille est intentionnelle. Nous poursuivons des visées intentionnelles à travers chacun de nos actes conscients, supposer une absence d’intention, c’est entrer en contradiction avec la nature de l’état de veille. Même si la vigilance est affaiblie, il n’en reste pas moins que le mouvement de l’intention reste là. L’écervelé est seulement quelqu’un qui ne se rend pas compte de ses propres motivations, qui n’en n’a pas conscience. A la différence l’homme lucide fait attention et enveloppe dans son champ de conscience une conscience réelle de ses motivations et un sens de chaque situation d’expérience. Le vertige traduit une confusion mentale, une attitude velléitaire, une incapacité de se décider, de vouloir. Cela n’a rien à voir avec une preuve de la liberté.

    Un esprit lucide est suffisamment conscient des situations d’expérience de la vie et de leur urgence pour se permettre ce luxe d’un vertige métaphysique. La vraie liberté selon Sartre sera non pas dans le choix, mais dans le projet. et le projet de notre existence nous replace dans une intrication si étroite avec le Monde que nous sommes condamnés à porter la complète responsabilité de nos actes : « nous sommes seuls sans excuses. C’est ce que j’exprimerais en disant que l’homme est condamné à être libre

D. Liberté et conscience

    1) L’expérience consciente est une provocation qui nous met en demeure de répondre de manière intelligente à ce qui est, au lieu de chercher à nous dérober. La mise en demeure est la vigilance. La conscience en vertu de son intentionnalité se doit de se diriger vers l’actuel. Tout acte est l’expression d’une intention d’agir, ce qui signifie qu’en réalité, la conscience n’est pas vraiment déterminée par des causes, mais plutôt mue par des motivations qui visent l’action actuelle. La causalité est une logique qui porte surtout sur la nature et ses processus. Dans l’ordre de la conscience, ce qui est moteur, c’est la motivation. L’esprit n’est pas une boule de billard réagissant au choc provoqués par une autre boule. La causalité mécanique s’applique bien à l’ordre de ce qui est matériel. D’ailleurs, comment une chose pourrait elle cogner contre une pensée ? Cela ne veut rien dire. Puisque la liberté se situe essentiellement dans la sphère de l’esprit, elle doit être pensée en terme de conscience. C’est ainsi qu’elle se présente à nous dans l’expérience. La liberté se comprend à travers la texture des motivations que la conscience est susceptible de viser, comme elle se comprend dans le rapport du sujet à ses propres motivations.

    Husserl appelle le sujet de la motivation l’ego de la liberté[4]. C’est l’ego qui choisit ses propres visées et ses choix se font en fonction de motivations. Ce sont les motivations qui orientent l’action. Dans l’action, la conscience, parce qu’elle est intentionnelle, est conscience de quelque chose, ce qui signifie qu’elle se tourne vers un objet que s’il lui paraît un objectif à atteindre et un objectif qui est mon objectif.

    Le champ de ma conscience des objets est soumis à la disponibilité de mon attention.

Husserl propose de distinguer dans la liberté deux niveaux du sujet :

Moi = ego passif = ego des tendances conscientes

SUJET= Motivations = ego de la liberté inconsciente

Je = ego actif

    Même si je n’étais pas libre de mes choix ou de mes décisions, il n’en reste pas moins que je peux toujours en prendre conscience, je peux prendre conscience de mes motivations en les mettant en lumière. Tout ce que je suis, tout ce que je fais s’inscrit dans ma conscience.

    2) Là où je suis le moins libre, c’est là aussi où je suis le plus dépendant et cette dépendance est d’autant plus vive qu’elle est inconsciente. 1) La dépendance économique qui fait que l’adolescent n’a pas d’autonomie financière n’est pas la principale des dépendances. De toute manière, nous vivons dans un réseau d’échange qui fait que nous sommes tous en tant qu’individu lié à d’autres. 2) de la même manière, nous pourrions parler de dépendance culturelle, puisque nous sommes liés à une langue, des traditions, des mœurs, des opinions, des croyances qui sont celles du milieu dans lequel nous avons été élevé. Ce que nous sommes, nous le devons largement à la société qui nous a formé. Mais c’est aussi ce qui nous a permis de devenir un être humain à part entière. 3) La dépendance affective, est celle par laquelle nous sommes souvent dépendants de ceux que nous aimons, l’attachement nous relie, mais il nous lie aussi, d’où la jalousie, les blessures affective de l’amour propre. Nous existons le plus souvent sous cette dépendance qui engendre les souffrances de la relation. Plus généralement, il s’agit d’une 4) dépendance psychologique aussi, car nous avons besoin des autres et nous sommes dépendants d’eux pour ce qui est de meubler notre vie et donner un sens à notre existence. Que serions nous laissés à nous-même ? Nous serions renvoyé à notre isolement intérieur et nous faisons tout pour fuir nos misères psychologiques, nos problèmes. Nous attendons tout des autres : des conseils, qu’ils décident à notre place, qu’ils pensent à notre place, qu’ils nous dispensent même d’avoir de la volonté et des buts. C’est ce qui entretient une personnalité faible et dépendante, c’est ce qui fait que l’adolescent tend à se noyer dans les autres ou faire toujours décident les copains à sa place. 5) dépendance intellectuelle, nous sommes en ce sens assez paresseux pour ne pas nous donner la peine de réfléchir au sens de notre existence, pour laisser cela à d’autres au lieu de prendre sur nous cette question. Or il est essentiel d’apprendre à penser par soi-même, car c’est à ce stade seulement que l’on devient adulte. Que dire aussi de la dépendance entretenue par la religion quand elle fait qu’un homme n’écoute plus sa propre conscience, mais suit tête basse les injonctions d’une autorité, en ne faisant qu’obéir ? 6) Enfin, le conditionnement nous renvoie aussi à la dépendance biologique et à un cas particulier, celui qui fait qu’une personne se trouve sous la dépendance d’une drogue. Etre libre, c’est être capable de s’affranchir même de la pression d’un besoin, mais dans la dépendance bis à vis de la drogue, la soumission va jusqu’à humilier un être humain devenant l’esclave d’une poudre, d’une ampoule, d’une pâte pour procurer l’extase et fuir la réalité.

    Tant qu’existe une dépendance psychologique pouvons nous raisonnablement parler de liberté ? Ainsi se comprend le chemin de la libération. Même si la liberté absolue est un pur fantasme, la libération, elle, garde une haute valeur. Vivre dans la liberté c’est s’affranchir des conditionnements qui pèsent sur nous. Cela veut dire que la libération suppose que le sujet puisse se défaire des dépendances qu’il a lui-même construites.

    3) Une fois que nous avons pris conscience de ce fait il reste, il reste un dernier point. Peut-on, comme dans la théorie du libre arbitre absolu, complètement séparer le sujet libre de ses actes ? C’est bien ce que nous pensons d’ordinaire en disant qu’être libre c’est pouvoir faire n’importe quoi. Mais sommes-nous vraiment libre dans un caprice ? Puis-je me senti libre, si je ne libère pas en moi mes aspirations les plus profondes pour rester dans le flottement, le doute, le caprice ? Bergson prend une position originale sur cette question. La liberté, explique-t-il,  n’est jamais dans l’indétermination, la fluctuation : le « choix ». Non seulement elle n’existe qu’en situation, mais  elle est aussi une poussée intérieure par laquelle nous libérons nos préférences les plus intimes, de sorte que le personnage social du moi superficiel et ses conditionnements craque, est comme soulevé, emporté par l’élan du Soi le plus intérieur.

    Si la liberté n’est pas dans l’indétermination, si elle n’est pas dans le choix, cela implique que le libre-arbitre n’est pas la formulation la plus juste de la liberté. Il est tout à fait possible de dire alors que lorsque je suis libre, en fait je n’ai pas le choix. Etre libre en étant pleinement en unité avec la situation d’expérience où je me trouve, être libre et coïncider avec ma préférence la plus intime serait la formule la plus exacte de la liberté. Cela ne me laisse pas de « choix », ni par rapport à la situation (je fais exactement ce que je dois faire), ni par rapport à moi (je n’agis pas en l’air mais dans le mouvement de ma vraie nature). La conscience exacte de la situation d’expérience, en toute lucidité, ne me laisse pas de choix.

    Le problème de l’existence d’une liberté métaphysique est complexe, il ne peut recevoir de clarification que si nous l’opposons à une forme de déterminisme qui se situe au niveau de l’esprit lui-même. Or le postulat du déterminisme, s’il a un sens dans le domaine de la physique, est aussi contesté par la physique ! Dans le domaine de l’esprit la question est plus difficile. Il s’agit de savoir si je puis être totalement inconscient au point d’être poussé à agir dans un sens, tout en croyant être libre. Si ce n’est qu’une croyance, il est clair qu’alors ma liberté n’est que l’ignorance des causes qui me font agir. Si par contre nous pouvions entrer dans la compréhension des causes, nous aurions au moins la compréhension de ce qui nous limite, ce qui nous conditionne, ce qui est déjà la voie d’une libération possible.

                  © Philosophie et spiritualité, 2002, Serge Carfantan.

 

Par serge Carfantan - Publié dans : littérature française :"
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